Tahar Ben Jelloun : savoir se taire, même depuis Tanger


Rédigé par La rédaction le Mardi 11 Aout 2026



Il existe un droit précieux dans une démocratie : celui de parler. Il existe aussi une liberté beaucoup moins célébrée, mais parfois infiniment plus élégante : celle de se taire.

Surtout lorsque l’on parle depuis Tanger à un grand quotidien espagnol. Surtout lorsque Ceuta vient de connaître des événements aussi graves. Surtout lorsque chaque phrase prononcée risque d’être détachée de son contexte, traduite, reprise et transformée en argument dans un débat politique qui dépasse largement son auteur.

Tahar Ben Jelloun est libre de penser ce qu’il veut de la gestion marocaine des événements. Il est libre de critiquer la police, le gouvernement, les politiques publiques, l’université, le chômage des jeunes, la corruption ou l’incapacité collective à offrir suffisamment de perspectives à une génération qui regarde l’autre rive avec envie.

Ce n’est pas le problème.

Le problème commence lorsque la critique intérieure devient, dans un média étranger et au cœur d’une crise bilatérale, une explication presque unilatérale offerte à ceux qui cherchent précisément à démontrer que la responsabilité est essentiellement marocaine.

Il faut alors savoir se taire. Ou, mieux encore, savoir parler autrement.

Critiquer le Maroc ? Oui. L'expliquer à moitié ? Non.

Commençons par ce qui ne devrait souffrir aucune ambiguïté : les événements des 30 et 31 juillet constituent un échec. Lorsqu'une foule de jeunes considère qu'une frontière peut devenir une porte de sortie, il existe nécessairement quelque chose à interroger dans notre modèle économique et social.

Pourquoi veulent-ils partir ?
Pourquoi certains ne croient-ils plus suffisamment aux possibilités offertes par leur propre pays ?
Pourquoi l'emploi, l'école, la formation, la mobilité sociale ou l'égalité des chances ne produisent-ils pas encore suffisamment d'espérance ?

Ces questions doivent être posées au Maroc.

Avec brutalité s'il le faut. Mais expliquer cette crise uniquement par les insuffisances marocaines serait intellectuellement confortable et historiquement incomplet. Car de l'autre côté de cette frontière se trouve l'Europe. Et l'Europe n'est pas un simple spectateur.

À quelques kilomètres, deux mondes économiques

Tanger et Tétouan ne sont pas situées à des milliers de kilomètres de l'Europe.

Elles la regardent.
Elles la voient.

Et des millions de Marocains vivent depuis des décennies avec cette proximité presque paradoxale : quelques kilomètres peuvent séparer des niveaux de revenus, des systèmes de protection sociale, des opportunités professionnelles et des perspectives de mobilité radicalement différents.

Cette asymétrie n'est pas née le 30 juillet. Elle est historique.
Elle est économique.
Elle est géographique.
Elle est aussi politique.

L'Europe a parfaitement le droit de protéger ses frontières. Mais elle ne peut pas construire pendant des décennies une forteresse économique et migratoire au sud de la Méditerranée, bénéficier parallèlement de la coopération sécuritaire des pays du Sud, puis découvrir avec indignation que la pression migratoire finit parfois par exploser.

Une frontière ne supprime jamais un différentiel de prospérité.
Elle le contient. Jusqu'au jour où elle n'y parvient plus.

L'Espagne aussi doit regarder son histoire

Et puisque nous parlons de Ceuta, parlons donc de Ceuta.

On ne peut pas traiter les événements comme s'ils s'étaient produits devant une frontière européenne ordinaire. Ceuta et Melilla portent une histoire particulière, une géographie particulière et un contentieux politique que l'on peut approuver, contester ou discuter, mais certainement pas effacer.

Le Maroc considère ces territoires comme des vestiges d'une présence coloniale européenne sur son territoire. L'Espagne les considère comme espagnols.

Voilà le désaccord. Il existe.

Il faut être capable de le dire à Madrid avec la même franchise que celle avec laquelle on critique Rabat. Sinon, l'analyse devient étrangement asymétrique.

Dire ce que l'Espagne veut entendre

C'est précisément là que les déclarations attribuées à Tahar Ben Jelloun dans El País posent problème.

Lorsqu'on explique que la police marocaine aurait manqué « d'intelligence politique » et que les jeunes auraient dû être arrêtés dès Tétouan, on peut évidemment discuter cette appréciation.

Mais pourquoi s'arrêter là ? Qui fabrique l'attraction de l'autre rive ?
Qui bénéficie depuis des décennies de différentiels considérables de richesse entre Nord et Sud ?
Qui demande au Maroc de devenir simultanément partenaire économique, gendarme migratoire et zone tampon de l'Europe ?
Qui applaudit la coopération marocaine lorsque les départs sont contenus, avant d'accuser Rabat de tous les calculs géopolitiques dès qu'une crise éclate ?

Ces questions-là aussi méritaient d'être posées.

À El País précisément. Et peut-être surtout à El País.

Nous n'avons pas besoin qu'on nous épargne

Le Maroc n'a pas besoin d'intellectuels chargés de défendre systématiquement ses institutions. Ce serait même inquiétant.

Un écrivain n'est ni un diplomate ni un porte-parole gouvernemental. Son indépendance constitue précisément sa valeur.

Mais l'indépendance intellectuelle impose une exigence plus grande encore : ne pas remplacer une vérité officielle par une autre vérité confortable.

Il faut pouvoir dire simultanément que le Maroc a échoué sur plusieurs dimensions et que l'Europe porte également une responsabilité historique, économique et politique dans la mécanique migratoire méditerranéenne.

Il faut pouvoir dire que nos politiques publiques doivent être interrogées sans transformer automatiquement l'Espagne en victime innocente d'une crise dont elle serait totalement extérieure.

Il faut pouvoir dénoncer nos propres erreurs tout en refusant les récits simplistes de « chantage migratoire » chaque fois qu'une frontière européenne connaît une poussée de tension.

C'est cela, précisément, la complexité.

Un intellectuel n'est pas seulement responsable de ce qu'il dit

Il est également responsable du moment où il le dit, du lieu où il le dit et de ce que ses propos permettent de faire croire.
Une phrase prononcée dans un café de Tanger n'a pas la même portée que la même phrase publiée dans l'un des principaux quotidiens espagnols au lendemain d'une crise à Ceuta.

Les mots changent de poids avec leur destination.

Cela ne signifie pas qu'il faille pratiquer l'autocensure patriotique. Cela signifie simplement qu'un intellectuel expérimenté devrait connaître la différence entre critique, analyse et caution involontaire d'un récit politique.

Alors oui, critiquons le Maroc. Interrogeons nos gouvernements.

Demandons des comptes sur l'emploi, l'éducation, la corruption, les inégalités et cette jeunesse qui continue parfois de penser que son avenir commence de l'autre côté de la Méditerranée.

Mais lorsque nous parlons aux Européens, ayons aussi le courage de leur demander de regarder leur propre reflet.

Parce que la Méditerranée possède deux rives. Parce qu'une frontière possède deux côtés.

Et parce qu'une crise de cette ampleur possède rarement un seul responsable.

Tahar Ben Jelloun a choisi de parler depuis Tanger. C'était son droit.

Mais parfois, lorsqu'on ne veut raconter qu'une moitié de l'histoire, le silence peut être plus juste que les mots. Même depuis Tanger.




Mardi 11 Aout 2026
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