Terres rares, puces et machines : Les Pays-Bas dans la nouvelle carte mondiale de la puissance


Rédigé par le Lundi 20 Juillet 2026

La Chine possède le raffinage des terres rares et une grande partie des aimants.
Les États-Unis dominent la conception des accélérateurs d’IA et les logiciels.
Taïwan maîtrise la fabrication des composants les plus avancés.
​Les Pays-Bas contrôlent, avec ASML, l’une des machines les plus difficiles à remplacer.



Pendant des décennies, la puissance économique se mesurait en barils de pétrole, en tonnes d’acier, en capacités militaires ou en réserves de devises. À l’ère de l’intelligence artificielle, une autre géographie du pouvoir est en train de se dessiner. Elle ne repose plus sur une seule ressource, mais sur une succession de verrous industriels : les matières premières stratégiques, la conception des processeurs, leur fabrication et, plus en amont encore, les machines capables de graver ces composants microscopiques.

Dans cette nouvelle économie mondiale, chaque grande puissance cherche à contrôler un étage de la chaîne. La Chine domine largement les terres rares et surtout leur raffinage. Les États-Unis concentrent une grande partie de la conception des processeurs d’intelligence artificielle. Taïwan possède le fabricant le plus avancé. Quant aux Pays-Bas, ils abritent ASML, l’entreprise qui produit les équipements indispensables à la gravure des puces les plus sophistiquées.

La mondialisation technologique ressemble ainsi de moins en moins à un marché ouvert et de plus en plus à une succession de dépendances.

La Chine contrôle la matière et sa transformation

La première bataille se joue dans les mines, mais surtout dans les usines de transformation.

Les terres rares entrent dans la fabrication des aimants permanents, des moteurs électriques, des éoliennes, des équipements militaires, des smartphones et de nombreux systèmes électroniques. Contrairement à ce que leur nom suggère, elles ne sont pas toujours rares dans la croûte terrestre. La difficulté réside dans leur extraction, leur séparation et leur raffinage, des opérations coûteuses, polluantes et techniquement complexes.

La Chine représente environ 60 % de la production minière mondiale des terres rares destinées aux aimants. Sa part dépasse toutefois 90 % dans le raffinage et approche 95 % dans la production d’aimants permanents. C’est à ce niveau intermédiaire, moins visible que les mines, que se situe son véritable pouvoir.

Pékin peut ainsi agir sur les délais, les licences et les volumes exportés. Les contrôles annoncés en octobre 2025 ont rappelé aux États-Unis, à l’Europe et au Japon que posséder des gisements ne suffit pas. Encore faut-il maîtriser les technologies de séparation, les capacités industrielles et les chaînes logistiques permettant de transformer le minerai en composant utilisable.

La Chine ne domine donc pas uniquement une matière première. Elle contrôle une étape sans laquelle cette matière reste pratiquement inutilisable.

Les États-Unis conçoivent les cerveaux de l’IA

Le deuxième étage de la puissance technologique se trouve aux États-Unis.

Nvidia est devenue l’entreprise emblématique de l’intelligence artificielle grâce à ses processeurs graphiques et à son écosystème logiciel. AMD tente de réduire l’écart, tandis que Google, Amazon, Microsoft, Meta et d’autres groupes développent leurs propres accélérateurs.

La domination américaine ne repose pas seulement sur les composants. Elle s’étend aux logiciels de conception électronique, aux services cloud, aux modèles d’IA et aux centres de données. Les restrictions imposées aux exportations de processeurs avancés vers la Chine montrent d’ailleurs que Washington considère désormais les capacités de calcul comme une ressource stratégique, au même titre que l’énergie ou certaines technologies militaires.

Mais Nvidia ne fabrique pas elle-même l’essentiel de ses puces. Elle les conçoit, puis confie leur production à des fondeurs spécialisés. Cette distinction est fondamentale : dessiner le processeur constitue un premier pouvoir ; être capable de le produire en très grande série en constitue un autre.

Taïwan maîtrise la fabrication la plus avancée des processeurs

C’est ici qu’intervient TSMC.

Le groupe taïwanais fabrique les processeurs conçus par Nvidia, Apple, AMD, Qualcomm et de nombreuses autres entreprises. Son avantage repose sur des décennies d’expérience industrielle, une capacité à produire avec un rendement élevé et une maîtrise des procédés de gravure les plus fins.

TSMC prévoit une demande forte et durable pour les puces d’IA. L’entreprise continue d’investir massivement à Taïwan tout en développant des capacités aux États-Unis, notamment en Arizona. Selon ses estimations, la demande de plaques destinées aux accélérateurs d’IA aurait été multipliée par onze entre 2022 et 2026.

Cette concentration crée une vulnérabilité mondiale. Une grande partie de l’économie numérique dépend d’une île située au cœur des tensions entre Pékin et Washington. Les États-Unis, l’Europe, le Japon et la Corée du Sud subventionnent donc de nouvelles usines pour diversifier la production.

Cependant, construire une usine ne suffit pas. Les procédés, les ingénieurs, les fournisseurs, le contrôle de la qualité et les années d’apprentissage industriel ne se transfèrent pas instantanément.

ASML possède la machine qui rend tout cela possible

Au-dessus même des fabricants de puces se trouve un acteur beaucoup moins connu du grand public : le néerlandais ASML.

ASML ne produit ni terres rares, ni processeurs, ni ordinateurs. Il fabrique les machines de lithographie utilisées pour imprimer des milliards de transistors sur des plaques de silicium. Ses systèmes à ultraviolet extrême, appelés EUV, sont nécessaires à la production industrielle des puces les plus avancées.

Le groupe est le seul fournisseur mondial capable de livrer ces équipements EUV à grande échelle. Ses machines sont utilisées par TSMC, Samsung et Intel. Elles combinent des lasers extrêmement puissants, des optiques fabriquées avec une précision exceptionnelle, des milliers de composants et des logiciels capables de corriger des écarts presque imperceptibles.

ASML prépare déjà la génération High-NA EUV, conçue pour accompagner la fabrication de processeurs encore plus fins. Cette technologie doit permettre d’augmenter la densité des transistors et de poursuivre la course à la puissance de calcul, malgré les difficultés physiques croissantes de la miniaturisation.

Porté par les investissements dans l’intelligence artificielle, ASML a relevé ses prévisions de chiffre d’affaires 2026 à une fourchette de 43 à 45 milliards d’euros. Son carnet de commandes et les besoins de ses clients la conduisent également à envisager une augmentation de ses capacités de production.

​La puissance appartient désormais à ceux qui contrôlent les passages obligés

La grande leçon de cette nouvelle chaîne industrielle est claire : aucun pays ne domine seul l’ensemble du système.

La Chine possède le raffinage des terres rares et une grande partie des aimants.
Les États-Unis dominent la conception des accélérateurs d’IA et les logiciels.
Taïwan maîtrise la fabrication des composants les plus avancés.
Les Pays-Bas contrôlent, avec ASML, l’une des machines les plus difficiles à remplacer.


D’autres acteurs sont également essentiels :

Le Japon dans les matériaux et les produits chimiques,
L’Allemagne dans les optiques de précision,
La Corée du Sud dans les mémoires et les semi-conducteurs
Les entreprises américaines spécialisées dans les équipements et les logiciels de conception.

La nouvelle souveraineté ne consiste donc plus à tout produire sur son territoire. Elle consiste à détenir un passage obligé, une technologie critique ou un savoir-faire que les autres ne peuvent pas rapidement reproduire.

Hier, les détroits maritimes et les oléoducs structuraient les rapports de force. Aujourd’hui, les véritables points de passage peuvent être une usine de raffinage chinoise, une plateforme logicielle américaine, une fonderie taïwanaise ou une machine néerlandaise de plusieurs centaines de millions d’euros.

Dans la bataille mondiale de l’intelligence artificielle, les algorithmes attirent la lumière. Mais le pouvoir réel se cache souvent bien plus bas dans la chaîne : dans les minerais, les usines, les brevets, les optiques et les machines qui rendent le calcul possible.

 




Lundi 20 Juillet 2026
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