Tétouan – Sebta : Jour de fête, et de défaite


Le genre d’images qui fait mal, très mal… Ce ne sont pas de jeunes migrants, désorientés, désabusés, désespérés qui tentent le saut longtemps attendu et planifié vers Sebta, non…



Par Aziz Boucetta

C’est toute une population ! Des familles, des enfants, des groupes compacts, des gens qui viennent de Tétouan, de Tanger, mais aussi de plus au sud, de Kenitra, de Rabat. Peut-être de Casablanca, possiblement d’Agadir… Des gens qui ont saisi, sans réfléchir, sans hésiter, une opportunité de s’en aller, et c’est ce qui fait mal. Que cherchent ces gens, pourquoi mettent-ils leur vie et celles de leurs proches en péril ? La réponse est dans tous les éditoriaux de ce pays depuis des années !!

Les faits. 50.000, 60.000 personnes, marocaines, ont franchi au 31 juillet la barrière de Sebta, par terre ou par mer, selon les Espagnols !!! Les Espagnols rapportent également des dizaines de morts parmi les migrants, et au Maroc, ce sont des dizaines aussi d’éléments des forces de l’ordre qui ont été blessés à des degrés divers.

Deux origines possibles, en attendant une confirmation qui ne viendra jamais : la décision du tribunal suprême espagnol mettant des conditions au rapatriement de migrants venus par la mer à Sebta, puis des appels anonymes sur les réseaux sociaux à aller dans cette ville, avec la fake news de l’annonce d’une porte ouverte dans la haute barrière grillagée et de Sebta.  Il n’en fallait pas plus pour que 50.000 personnes tentent l’aventure européenne… 1,3 ‰ de la population, 0,13% !!

Quand on évalue un phénomène social en pourcentage de la population, c’est que c’est grave, très grave. Il deviendra un prochain record mondial, un record marocain dont le Maroc se serait bien passé…

Une autre origine est politique, voulant que le Maroc qui serait irrité contre Madrid pour la reprise des relations avec Alger, aurait décidé d’exercer une pression sur son voisin du nord ; il n’est pas dans les habitudes du Maroc d’interférer dans les actions d’autrui tant est qu’elles ne lèsent pas ses intérêts et la question reste donc de savoir ce qu’il s’est produit entre MM. Sanchez et Tebboune.

Or, entre le communiqué conjoint des deux Etats et la visite de Pedro Sanchez à Sebta sans protestation marocaine (coutumière en pareil cas), on peut penser que les relations entre Madrid et Rabat demeurent au beau fixe.

Les effets. En interne, un choc émotionnel très violent ressenti. Et même un ascenseur émotionnel entre ce que nous avons vu des Marocains dans les stades de football, dans les communautés vivant à l’étranger, dans cette sorte d’exaltation de ce que nous sommes devenus, ou au moins en passe de devenir, et ça ! Et, à l’international, le début de la destruction de l’image de stabilité et de sécurité patiemment construite par le Maroc et longuement soulignée par le roi Mohammed VI dans son dernier discours. L’extrême-droite en France, celle qui ne cache pas son racisme, crie au loup, Giorgia Meloni veut suspendre l’Espagne de Schengen, la France active la « Force Frontière d'intervention rapide » à sa frontière avec l'Espagne, l’alt-right américaine justifie la politique migratoire de Donald Trump au regard de ce qui se produit à Sebta, Zemmour et Wilders doivent rendre grâce à Dieu…

 

Ce qui s'est passé n'est ni fortuit, ni inédit, ni ponctuel. C’est un résultat, une conséquence... certains de ceux qui sont partis sont plutôt nantis, on les a vus sur les images, bien équipés, correctement vêtus, affichant une bonne santé, des regards de gens instruits, voire formés...Que craignent-ils alors, que fuient-ils donc ? Pas la pauvreté, encore moins la précarité. Que cherchent-ils au juste, que veulent-ils finalement ? De l'espoir, des espérances, qu’ils n’ont pas et qu’ils désespèrent d’avoir un jour. Autre fait à relever : plusieurs migrants, interrogés, disent savoir parfaitement que l’herbe n’est plus aussi verte qu’elle le fut en Europe, que là la rétention les attend, le racisme les menace, le chômage les guette ; mais ils ont fait le choix d’y aller. Quand même !

Que dire, que faire, quand des dizaines de milliers de personnes, jeunes isolés, bande de copains, familles, veulent partir malgré les risques ? Que penser quand ils préfèrent la vie difficile qui les attend là-bas, en échange de l’existence de rêve qu’on leur promet ici ? Nous avons besoin d’un sursaut, un sursaut citoyen, car il y a un seul coupable dans cette affaire, et ce coupable est la classe politique, qui n’a pas compris les exigences des jeunes, qui n’a pas compris, leur désespérance, leur souffrance, leur impatience. Et quand on évoque la classe politique, c’est l’ensemble de ceux qui exercent et influent dans le milieu politique, visibles ou non.

Oui, la concomitance de ces tristes et tragiques événements avec la fête du Trône est troublante. Ceux qui ont fait jaillir l’étincelle – car ce qui se passe n’est pas, ne peut pas, être fortuit – ont choisi le jour où le Maroc fête le symbole de ses symboles, le Trône, et c’est particulièrement vicieux et agressif. Oui, il y a manipulation, interne et/ou externe, et ses auteurs en paieront le prix, un jour ou l’autre.

Mais comme on dit en darija marocaine, « حتى قط ما تيهرب من دار العرس » (les chats ne quittent pas l’endroit où ils font ripaille). Si on annonce en Andalousie que la traversée pour le Maroc devient gratuite, on doute de voir des milliers d’Espagnols et d’Européens se ruer vers les ports méridionaux ibériques… Or, la ripaille au Maroc, il y en a, et il y en a même pour tout le monde. Nous avons de quoi procurer à tous ces gens ce qu'ils veulent. Il faut juste les bonnes personnes aux bons endroits pour prendre les bonnes décisions... 100, 150, tout au plus, en affinant les profils aux fonctions et aux résultats voulus, et les choses iront comme elles le doivent

Il est temps de cesser de jouer aux apprentis sorciers, de se jouer de la volonté populaire et de déjouer l’opération politique de son objectif premier d’amélioration des conditions de vie des populations. Qui est responsable de ça ? Quelqu'un est forcément responsable, et ce quelqu'un devrait rendre des comptes. On parle de la famille devenue absente, de son éducation désormais inefficiente, mais cela n’est qu’un aspect du problème car ce sont des chefs de famille qui sont partis ce 30 juillet.

Ce qui s'est passé et se produit encore est plutôt une variante du mouvement GenZ d’octobre 2025, un mouvement où les jeunes avaient cédé la place à d’autres jeunes, plus remontés, les NEETs. Déçus, désabusés, ils ne veulent même plus manifester chez eux, estimant sans doute que cela ne sert à rien. Et pourtant… Le Maroc a beaucoup fait, et aujourd'hui il a. Les ressources et richesses du pays ont augmenté, mais elles sont mal réparties. Le ruissellement espéré ne s'est pas produit, et avec la démographie, cela devient plutôt un assèchement du bas, au profit du haut.

La classe politique, interpelée par le souverain, houspillée par l’opinion publique, est appelée donc à bien faire, cette fois. Rien n’est moins sûr pourtant : les jeux politiques continuent, l’argent coule à flot, le mercato bat son plein, les ministres et autres chefs de partis majoritaires sont aujourd’hui aux abris, effrayés ou pas concernés. Pas un mot pour expliquer ce qui se passe, pourquoi le record mondial de vague migratoire en 48h a été atteint sous leur mandat, comment en est-on arrivés là… Pas un mot d’encouragement aux forces de l’ordre, comme toujours abandonnées à leur sort face aux manifestants… Que nos ministres, que les chefs du RNI, du PAM, de l’Istiqlal, au lieu d’espérer gagner les élections, diriger le gouvernement et perpétuer le système s’expliquent sur les événements survenus jeudi 30 juillet à Melilla ; qu’ils réfléchissent et se remettent en question du fait que c’est avec eux aux « affaires » que des voitures de police et de gendarmerie avaient été incendiées en octobre dans tout le Maroc et hier à Melilla, que des agents isolés ont été molestés, et que c’est de leur fait que cela s’est reproduit au nord, cette fin de juillet !... Pedro Sanchez a parlé depuis Madrid puis Sebta, son ministre de l’Intérieur s’est aussi déplacé sur site, les élus de Sebta et de Melilla se sont exprimés, les Italiens prennent position, les Français prennent acte. Et chez nous, seules les forces de l’ordre sont en avant, essayant de gérer des événements dont ils ne sont nullement responsables des causes.

Il faut rétablir l’ordre public et c’est la tâche de la police et de la gendarmerie, et elles le font, avec la maîtrise et le professionnalisme qu’on leur connaît. Qu’ils en soient tous ici chaleureusement remerciés.

Et après, il importe de rétablir l’ordre politique, ou au moins réduire le désordre qui caractérise notre politique.

Aujourd’hui, il faut le dire et ne pas craindre de le répéter, nous avons encore plus besoin que jamais du roi et de son aura. Car sans son action résolue, nous aurons encore en septembre une majorité brinquebalante qui nous donnera un gouvernement frileux, lequel devra gérer la relève démographique, les exigences sociales, les régimes de retraite en déshérence, la curiosité mondiale avant le Mondial et le Mondial. Et les troubles poindront, encore et encore !

Nous avons besoin, aujourd’hui plus qu’hier, d’une classe politique éthique qui, à défaut de donner des moyens, procurera de l’espoir. Car ce que nous voyons et avons vu désespère.

Aziz Boucetta



Samedi 1 Aout 2026

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