Triompher sans gloire ou perdre avec honneur : La doctrine de la sagesse active marocaine


Par Mohammed BENAHMED : Expert international en stratégies de développement territorial durable et financement. Il est lauréat du Prix de l'Économiste pour la recherche en économie, gestion et droit. 1re édition 2005.

Au-delà des scores affichés sur les tableaux lumineux, au-delà de la clameur des gradins et des statistiques froides qui inondent les bases de données, le football demeure l'un des derniers baromètres de l'âme des nations. Il est ce miroir impitoyable où se reflètent nos névroses collectives mais aussi, et c'est là son miracle, nos plus éblouissantes noblesses.

L’analyse de la finale de la CAN opposant le Maroc et le Sénégal, et singulièrement l’attitude du Onze National, nous invite à une réflexion qui dépasse le cadre du rectangle vert pour interroger la place du Maroc en Afrique et, plus largement, l'éthique de l'émergence dans un continent en pleine mutation.

Lorsqu'un joueur, figure de proue d'une génération dorée, en l’occurrence Brahim Diaz, choisit — au sens propre ou figuré — de "refuser" une victoire qui serait entachée de soupçon, il ne pose pas un simple geste technique. Il pose un acte politique fondateur.

Il rappelle que la victoire sans dignité n'est qu'une imposture bruyante.



Le Football comme philosophie : L'antidote à la dérive politicienne

Le football, tel que le conçoit le Maroc sous l'impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, n'est pas un opium du peuple ni un exutoire aux frustrations nationalistes. Il est une école de civilisation.

Dans un monde où le populisme guette, où la tentation est grande d'instrumentaliser les passions sportives pour masquer les échecs et des carences politiques internes, le Royaume a choisi une autre voie : celle de la "SAGESSE ACTIVE". La philosophie du football, c’est d'abord la tolérance. C’est accepter que l’autre, l’adversaire d’un jour, est un frère de destin.

C’est comprendre que sur le terrain, comme dans les échanges commerciaux ou diplomatiques, il existe des règles. Ces règles, établies par les instances faîtières (Fédérations, Confédérations), sont les garantes de notre vivre-ensemble. Tenter de les contourner par la pression, par le vacarme médiatique ou par des postures de victimisation, c'est insulter l'avenir de notre continent.

Il est impératif, pour la crédibilité du football africain, de sanctuariser les institutions. On ne gagne pas par décret, ni par l'intimidation des arbitres ou des commissions. On gagne par le travail, la sueur, et le talent. Et quand le sort est contraire, la grandeur consiste à s'incliner avec élégance, non à brûler le temple.

Cette leçon de maintien, le Maroc la porte non comme une leçon de morale, mais comme une exigence qu'il s'applique d'abord à lui-même.

De la pelouse à la diplomatie marocaine : La leçon de cohérence marocaine

Ce positionnement éthique n'est pas fortuit. Il est la déclinaison sportive d'une vision géostratégique claire, exprimée avec force par le Souverain lors de son discours historique en février 2014 à Abidjan : "L'Afrique doit faire confiance à l'Afrique." Cette phrase n'est pas un slogan ; c'est une feuille de route.

Elle signifie que nous devons cesser de chercher des coupables ailleurs, cesser de nous complaire dans une posture d'assistés ou de victimes éternelles.

La confiance, c'est aussi la responsabilité. Le Maroc, fort de son héritage millénaire et de ses racines spirituelles profondes — notamment la commanderie des croyants qui tisse un lien indéfectible avec l'Afrique de l'Ouest — a fait le choix de l'intégration par la preuve.

Que ce soit dans les télécommunications, la banque, les fertilisants ou encore les infrastructures sportives performantes et la sécurité, le Royaume ne vient pas en prédateur, mais en partenaire.

Les stades marocains ouverts aux équipes africaines, souvent privées de terrains homologués, en sont la preuve vivante : notre terre est une terre d'accueil, de fraternité, où le "Co-développement" remplace l'exploitation des richesses d’autrui.

Cependant, cette main tendue s'accompagne d'une fermeté sur les principes. Le bon voisinage ne signifie pas la complaisance face aux dérives.

La coopération exige le respect mutuel. Le leadership du Maroc, salué à l'international, agace parfois. C'est le lot des nations qui avancent. Mais cette marche vers l'émergence est irréversible car elle ne sert pas uniquement les intérêts de Rabat, mais ceux de tout le continent.

Football et géopolitique : Face au miroir de la mauvaise foi régionale

Il faut avoir le courage de nommer le mal qui ronge certaines perceptions régionales : cette incapacité pathologique à accepter qu'un voisin réussisse. Pour les tenants de la stagnation, chaque avancée du Royaume devient un affront, chaque réalisation une provocation. La mauvaise foi possède sa propre grammaire, implacable et venimeuse, qui s'acharne à travestir nos vertus en vices.

La grille de lecture est alors systématiquement biaisée, transformant le mérite en culpabilité. Pour nos détracteurs, l'équation est systématique : l’édification est taxée de suffisance, la logistique suspectée de manigance, et le triomphe disqualifié en usurpation. Ce triptyque du ressentiment n'est pas une critique, c'est l'aveu d'une impuissance face à un Maroc qui ne s'excuse plus d'avancer.

C’est le drame de ceux qui, faute de pouvoir égaler l'effort, choisissent de salir l'excellence, préférant la facilité et le confort du complot à la rigueur de la compétition et du respect des règles universelles du football.

Le Maroc a choisi l'effort. Il a choisi de moderniser ses infrastructures, de professionnaliser sa gestion sportive, de structurer son économie. Ce dynamisme est parfois perçu, à tort, comme de l'hégémonie. C'est une erreur de lecture fondamentale.

L'ambition du Maroc est "indocile", certes. Elle refuse la fatalité du sous-développement. Mais elle n'est jamais dirigée contre les autres. Au contraire, chaque succès marocain (qu'il soit une demi-finale de Coupe du Monde, une coupe des pays arabes ou une une gigafactory) est une preuve que l'Afrique peut le faire.

Nous sommes la locomotive qui invite les wagons à suivre, non la barrière qui bloque la route, contre ses propres concitoyens. A bon entendeur Salut !

À ceux qui, sans les nommer, préfèrent la polémique à l'autocritique, nous répondons par le silence et la patience stratégique du bâtisseur. Nous répondons par le respect scrupuleux des règlements fédéraux, car c'est là que réside la véritable souveraineté sportive.

Faire pression pour obtenir sur tapis vert ce qu'on n'a pas su conquérir (ou accepter de perdre) sur le gazon est un aveu de faiblesse.

Le Maroc, lui, préfère perdre avec honneur que gagner dans le soupçon, même injustifié.

Le geste de Brahim : Une parabole pour l'Afrique

Revenons à cette image puissante évoquée en filigrane : le refus de "gagner sale". Ce geste, attribué à notre talentueux Brahim Diaz, qu’il soit factuel ou allégorique, incarne la quintessence de la "Marocanité".

Dans un monde obsédé par le résultat immédiat, choisir la manière plutôt que le score est un acte de résistance culturelle. C'est dire au monde : nous ne sommes pas prêts à tout pour un titre.

Nous avons des valeurs qui valent plus que l'or. Cette éthique est celle que nous injectons dans nos relations diplomatiques. Nous ne cherchons pas à tordre le bras à nos partenaires ; nous cherchons la justesse, l'équilibre, le "win-win".

Ce refus de triompher sans gloire est le symbole d'un pays qui sait hiérarchiser ses priorités, c’est aussi le marqueur d'une nation qui place l'honneur au-dessus du résultat, illustrant parfaitement la posture d'un État qui ne transige pas avec ses principes. La priorité n'est pas la satisfaction de l'ego, mais la préservation de l'intégrité.

C'est un message envoyé à toute la jeunesse africaine : ne laissez personne vous dire que pour réussir, il faut tricher, crier ou manipuler en se retirant du terrain du jeu. La vraie réussite, c'est celle qui vous permet de vous regarder dans le miroir le lendemain matin.

L’éthique de l’émergence, le refus marocain de la médiocrité

En définitive, ce que l'histoire retiendra, ce ne sont pas les scores étriqués ni les polémiques stériles alimentées par des calculs politiciens de bas étage. L'histoire retiendra la noblesse des attitudes.

Sur ce sol où l'Histoire ne s'écrit sous la dictée de personne, le Royaume poursuit sa trajectoire souveraine avec l'inébranlable certitude des grandes nations, la marche vers l'émergence est désormais irréversible.

Il avancera avec ses frères africains qui partagent cette soif de justice et de travail. Il avancera sans répondre aux invectives, car le lion ne se retourne pas quand le chien aboie.

Nous avons peut-être "perdu" un match, un point, ou une occasion de flatter notre orgueil. Mais ils n'ont pas gagné notre âme. Il y a des gestes qui ne se mesurent pas au tableau d'affichage. Il y a des silences qui hurlent la vérité plus fort que tous les vacarmes.

Comme l'a si bien inspiré ce moment de grâce, Brahim Diaz n’a pas raté son penalty. Il l’a offert à l'autel de la dignité. Il a refusé d'offrir une victoire que d'autres, moins scrupuleux, auraient traînée devant le tribunal du soupçon.

Ce soir-là, au cœur de notre terre, il a choisi l’élégance contre le bruit. Le problème n’a jamais été le football. Le problème, c'est la capacité à rester debout, ambitieux, indociles face à la médiocrité.

Le Maroc est cette terre qu'on voulait docile et qui a appris à marcher seule, entraînant dans son sillage toute une Afrique qui croit en elle-même.

Merci à cette équipe, merci aux dirigeants institutionnels et techniques, artisans de cette cohésion nationale qui a cimenté notre unité, faisant de nos millions d'espoirs un bloc monolithique, transformant l'émotion individuelle en une vibration collective et les pulsations de tout un peuple en un souffle indivisible.

Et merci à toi, Brahim. Ton geste vaut plus qu'un trophée. Il constitue la signature morale de notre Nation. Le Maroc n'est pas en quête d'une affection de circonstance ni d'une légitimité qu'il faudrait mendier. Nous ne cherchons pas la reconnaissance extorquée. Pendant que les clameurs stériles saturent l'espace médiatique, le Royaume, lui, sature l'espace du réel par ses réalisations.

Que nul ne s'y méprenne : notre patience courageuse est une discipline, non une dérobade ; notre tempérance diplomatique n'est pas le masque de la vulnérabilité. Si notre main reste tendue par fraternité, notre mémoire, elle, reste vive.

Car même la retenue a ses frontières que l'honneur nous commande de garder. Car la sagesse d'un État millénaire consiste aussi à savoir tracer, avec une sérénité implacable, la ligne de l'inacceptable.

Par Mohammed BENAHMED


Lundi 26 Janvier 2026

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