Uber accélère dans les robotaxis, et enterre son vieux modèle sans voitures


Rédigé par La rédaction le Jeudi 16 Avril 2026

Le champion mondial de la mobilité sans voitures se prépare à acheter des flottes entières de robotaxis. Plus qu’un investissement, c’est un aveu : le modèle ultra-léger d’Uber ne suffit plus face à l’autonomie.



Pendant des années, Uber a vendu une promesse simple : déplacer des gens sans posséder les voitures qui les transportent. Pas de flotte, pas d’actifs lourds, pas d’usines, pas de garages. Juste une application, un algorithme, et une armée de chauffeurs indépendants portant sur leurs épaules le coût réel du service.

C’était la grande ruse du capitalisme de plateforme : faire de la mobilité mondiale sans immobiliser du capital comme les vieux acteurs du transport. Or voilà qu’en avril 2026, le décor se fissure. Selon Reuters, s’appuyant sur le Financial Times, Uber a désormais engagé plus de 10 milliards de dollars dans les robotaxis, avec plus de 7,5 milliards destinés à l’achat de véhicules autonomes et environ 2,5 milliards à des prises de participation chez des développeurs du secteur. Une révolution silencieuse, presque ironique : l’entreprise qui avait bâti son empire sur la légèreté se prépare à redevenir, au moins en partie, une entreprise de flotte.

Le plus frappant n’est pas seulement le montant. C’est l’aveu stratégique qu’il contient. Uber ne peut plus se contenter d’être une simple interface entre offre et demande. L’autonomie change la nature même du marché. Lorsque le chauffeur humain disparaît, la valeur ne se concentre plus seulement dans l’application qui distribue la course, mais dans la voiture, le logiciel, la capacité de déploiement, la maintenance, la cartographie, la réglementation, et la maîtrise opérationnelle du terrain. Uber l’a compris au point de lancer, en février 2026, sa nouvelle plateforme Uber Autonomous Solutions, présentée comme un ensemble de services permettant à des partenaires d’industrialiser l’autonomie : données d’entraînement, cartographie enrichie, accès réglementaire, expérience utilisateur, support et gestion de flotte. Autrement dit, Uber ne veut plus seulement commander des courses ; il veut devenir l’architecte du marché robotaxi.

Ce virage n’arrive pas dans le vide. Il est dicté par la peur très rationnelle d’être contourné. Dans son rapport annuel 2025, Uber reconnaît noir sur blanc que des concurrents pourraient lancer plus tôt des offres de véhicules autonomes, ou offrir des services à des prix sensiblement plus bas grâce à la baisse du coût de la course permise par l’autonomie. Le groupe admet même qu’un concurrent exploitant sa propre flotte autonome sur sa propre plateforme pourrait fragiliser directement ses perspectives financières. C’est peut-être la phrase la plus importante du dossier : Uber ne parie pas sur les robotaxis par goût de l’innovation, mais parce qu’il redoute d’être marginalisé par eux.

Le paradoxe est brutal. L’entreprise qui s’était présentée comme une place de marché neutre, agile et sans inertie redevient dépendante d’une logique industrielle lourde. Reuters rapporte qu’Uber vise des services robotaxi dans au moins 28 villes d’ici 2028. Pour y parvenir, le groupe a multiplié les alliances : Waymo à Austin et Atlanta, WeRide au Moyen-Orient, Pony.ai en Europe, Baidu à Dubaï, Wayve et Nissan au Japon, sans oublier Rivian, Lucid, Nuro et NVIDIA dans la chaîne technologique et véhicule. Lucid a d’ailleurs annoncé l’extension de son partenariat avec Uber, portant la commande prévue à 35 000 SUV robotaxis sur six ans, tandis que Rivian a officialisé un accord pouvant aller jusqu’à 50 000 véhicules autonomes avec un engagement d’investissement d’Uber jusqu’à 1,25 milliard de dollars. On n’est plus dans le prototype ; on entre dans la phase d’industrialisation.

Ce changement est d’autant plus saisissant qu’Uber reste, pour l’instant, une machine très rentable dans son ancien modèle. Au quatrième trimestre 2025, l’entreprise revendiquait plus de 200 millions d’utilisateurs mensuels, plus de 40 millions de trajets quotidiens, 14,4 milliards de dollars de chiffre d’affaires trimestriel, 54,1 milliards de dollars de réservations brutes, 2,8 milliards de dollars de free cash flow et 7,6 milliards de dollars de trésorerie et placements de court terme. Son activité Mobility a généré plus de 2 milliards de dollars de résultat opérationnel de segment sur le trimestre. En clair : Uber n’opère pas ce virage parce que son cœur de métier s’effondre aujourd’hui. Il le fait parce qu’il anticipe que son modèle historique pourrait devenir moins défendable demain.

Il faut aussi regarder ce que cette transition raconte socialement. Uber écrit elle-même dans son rapport annuel que ses investissements dans la stratégie autonome pourraient accroître le mécontentement des chauffeurs, précisément parce qu’ils peuvent réduire le besoin de conducteurs au fil du temps. La phrase est clinique, mais elle est lourde de sens. Pendant des années, les chauffeurs ont été au centre du récit économique de la plateforme tout en restant à sa périphérie juridique. Ils apportaient la voiture, absorbaient l’usure, portaient le risque, tout en étant défendus par Uber comme travailleurs indépendants. Le groupe admet par ailleurs dans ce même rapport que des requalifications en salariés dans certaines juridictions bouleverseraient fondamentalement son modèle et renchériraient fortement ses coûts. Le robotaxi apparaît alors comme une double assurance : contre la pression sociale et contre la pression réglementaire.

Mais ce pari colossal n’a rien d’un boulevard. D’abord parce que la technologie reste exposée à des risques lourds : collisions, responsabilité juridique, réputation, encadrement réglementaire. Uber le reconnaît expressément dans son 10-K. Ensuite parce que la course est déjà lancée. Waymo affirme avoir dépassé les 400 000 trajets hebdomadaires payants début février 2026, puis a poursuivi son extension, notamment en Floride, où Miami et Orlando ont été ouvertes à tous le 15 avril. Tesla, de son côté, affiche désormais sur son site des trajets robotaxi autonomes à Austin avec Model Y, même si l’ampleur réelle du déploiement reste discutée. Autrement dit, Uber ne choisit pas le moment ; il subit le calendrier d’un secteur qui accélère autour de lui.

Reste une question de fond : Uber devient-il vraiment propriétaire du futur, ou seulement locataire d’une transition qu’il n’a pas initiée ? À ce stade, la réponse est nuancée. L’entreprise ne redevient pas un constructeur automobile, et elle ne pilote pas seule toute la chaîne. Elle cherche plutôt à occuper le centre nerveux du marché : l’interface client, la distribution des courses, la gestion de flotte, les données, le financement, les accords urbains. C’est moins un abandon du modèle “asset-light” qu’un glissement vers un modèle hybride : plateforme quand cela suffit, opérateur quand c’est nécessaire, investisseur quand il faut verrouiller l’accès à l’offre. La surprise, au fond, n’est pas qu’Uber entre dans les robotaxis. C’est qu’en y entrant, il reconnaît implicitement que l’âge d’or de la plateforme pure touche à sa limite. Quand la voiture se conduit seule, celui qui ne possède rien finit par risquer de ne plus contrôler grand-chose.
 




Jeudi 16 Avril 2026
Dans la même rubrique :