Ukraine : l’indépendance ne peut pas signifier la guerre éternelle


Le 24 août 1991, l’Ukraine proclamait son indépendance. Ce jour-là, un peuple longtemps pris dans les plis douloureux des empires, des guerres, des famines, des tutelles et des fractures idéologiques décidait de reprendre son destin en main. L’indépendance ukrainienne ne fut pas seulement un acte juridique né de l’effondrement de l’Union soviétique ; elle fut une promesse. La promesse qu’un peuple ayant souffert de l’histoire pourrait enfin vivre selon sa volonté propre, parler ses langues, cultiver sa mémoire, choisir ses dirigeants, organiser son économie et transmettre à ses enfants autre chose que la peur.



24 août 1991 – 24 août 2026 : pour une souveraineté ukrainienne qui choisit enfin la vie

Trente-cinq ans plus tard, cette promesse semble tragiquement suspendue. L’anniversaire de l’indépendance intervient dans un contexte de guerre prolongée, d’intensification des frappes et de dépendance militaire croissante envers les soutiens occidentaux. Kiev réclame davantage de systèmes de défense, davantage de missiles, davantage de pression sur Moscou. Mais derrière le langage stratégique, une réalité demeure : ce sont les Ukrainiens qui meurent, qui fuient, qui enterrent leurs proches et qui voient leur pays s’épuiser.

Il faut partir d’une évidence : l’Ukraine a droit à son indépendance et à sa sécurité. Aucune nation ne peut accepter que son avenir soit décidé sans elle. Mais défendre l’indépendance d’un pays ne signifie pas l’encourager à se consumer dans une guerre sans horizon. Une souveraineté véritable ne se mesure pas seulement à la capacité de résister ; elle se mesure aussi à la capacité de préserver son peuple.

Or l’Ukraine vit une contradiction de plus en plus lourde. Elle est présentée comme le symbole avancé de la défense de l’Europe, comme le rempart des valeurs occidentales, comme la ligne de front d’un affrontement historique avec Moscou. Mais plus cette fonction symbolique grandit, plus l’intérêt propre du peuple ukrainien risque de disparaître derrière les calculs des grandes puissances. Washington, Londres, Paris ou Bruxelles peuvent parler de stratégie, d’équilibre continental et de sécurité européenne. Mais le prix humain est payé d’abord à Kiev, Kharkiv, Odessa et dans les villages ukrainiens vidés de leur jeunesse.

La solidarité occidentale a permis à l’Ukraine de résister. Cela est incontestable. Mais toute aide extérieure comporte une part d’ambiguïté lorsqu’elle prolonge un conflit sans perspective politique claire. Si l’objectif devient moins la paix de l’Ukraine que l’affaiblissement durable de la Russie, alors la question mérite d’être posée : l’intérêt ukrainien coïncide-t-il encore avec celui de ses alliés ? Une nation indépendante ne doit pas devenir l’instrument d’une confrontation qui la dépasse.

La géographie, elle, impose sa loi silencieuse. La Russie restera le voisin de l’Ukraine. On peut contester Moscou, s’en méfier, vouloir s’en éloigner politiquement ; on ne peut pas changer la carte. L’histoire commune, les liens familiaux, linguistiques, économiques et culturels entre les deux pays ne disparaîtront pas sous les bombes. Même abîmée, même profondément fracturée, cette proximité devra un jour être reconnue. Aucun avenir stable de l’Ukraine ne peut être construit dans l’hostilité permanente avec la Russie.

C’est pourquoi le patriotisme ukrainien ne devrait pas être confondu avec le refus de tout compromis. Il existe une différence entre défendre son pays et accepter que celui-ci devienne durablement un champ de bataille. La paix ne sera sans doute ni parfaite, ni pleinement juste, ni moralement satisfaisante. Mais l’histoire enseigne que les peuples ne survivent pas grâce aux solutions idéales ; ils survivent grâce aux solutions possibles.

Le véritable courage politique consisterait aujourd’hui à ouvrir un débat que beaucoup préfèrent éviter : quelles concessions, quelles garanties et quel cadre de neutralité pourraient permettre à l’Ukraine de rester indépendante tout en cessant d’être perçue comme une menace stratégique par son voisin ? Cette question est difficile, mais elle est plus responsable que la répétition mécanique d’un discours de guerre où chaque nouvelle livraison d’armes semble repousser la paix au lieu de la préparer.

L’indépendance ne consiste pas à passer d’une dépendance à une autre. Elle ne consiste pas à rompre avec Moscou pour s’en remettre entièrement aux intérêts occidentaux. Elle signifie la capacité de définir soi-même ce qui sert réellement la nation. Et aujourd’hui, l’intérêt vital de l’Ukraine n’est pas de prouver indéfiniment son héroïsme. Il est de sauver sa population, de préserver son territoire vivant, de reconstruire son économie et de retrouver une place stable entre l’Europe et la Russie.

En ce 24 août, le plus bel hommage que l’on puisse rendre au peuple ukrainien n’est pas de lui demander encore des sacrifices au nom d’une confrontation géopolitique globale. C’est de reconnaître que son indépendance n’a de sens que si elle lui permet de vivre. L’Ukraine ne doit ni disparaître dans l’ombre de Moscou, ni s’épuiser comme avant-poste de l’Occident. Son avenir ne pourra être durable que dans une souveraineté réaliste, capable de dialoguer avec la Russie, de préserver ses liens avec l’Europe et, surtout, de choisir la paix plutôt que la guerre éternelle.


Lundi 24 Aout 2026

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