Ukraine : le pouvoir se fracture alors que la guerre ne faiblit pas


Rédigé par le Lundi 20 Juillet 2026



Le départ du Premier ministre, l’éviction du ministre de la Défense Mykhailo Fedorov et la mise à l’écart d’autres responsables ont ouvert une crise politique inattendue à Kyiv.

Présenté par Volodymyr Zelensky comme une réorganisation nécessaire de l’État en guerre, ce remaniement soulève une question plus inquiétante : l’Ukraine peut-elle se permettre une lutte de pouvoir au sommet alors que la pression militaire russe demeure maximale ?

En Ukraine, les remaniements gouvernementaux ne sont pas inhabituels. Mais celui de juillet 2026 n’a rien d’un simple ajustement administratif. En quelques jours, la Première ministre Yulia Svyrydenko a quitté ses fonctions après seulement une année à la tête du gouvernement, plusieurs responsables ont été déplacés et, surtout, le ministre de la Défense Mykhailo Fedorov a été écarté après six mois à ce poste stratégique.

Le remplacement de la cheffe du gouvernement par Serhii Koretskyi, ancien dirigeant des groupes énergétiques publics Ukrnafta et Naftogaz, pouvait encore être présenté comme un choix de gestion. L’Ukraine doit protéger son réseau électrique, préparer un nouvel hiver de guerre et financer un appareil militaire toujours plus coûteux. La nomination d’un gestionnaire connaissant le secteur énergétique répond donc à une logique identifiable.

L’éviction de Fedorov est autrement plus explosive.

Le départ d’un symbole de la guerre technologique

Âgé de 35 ans, Mykhailo Fedorov incarnait la modernisation de l’État ukrainien. Avant de prendre la Défense, il s’était fait connaître comme ministre de la Transformation numérique. Aux armées, il avait accéléré le développement des drones, renforcé la numérisation du commandement et engagé une réforme des achats militaires destinée à réduire les gaspillages et les pratiques opaques.

Dans un conflit où les drones, la guerre électronique et les frappes de précision sont devenus essentiels, son profil semblait correspondre aux besoins de l’Ukraine. Son départ a donc provoqué une incompréhension dépassant les rangs de l’opposition. Des militaires, des vétérans, des entrepreneurs de la défense et des membres de la société civile ont publiquement contesté la décision présidentielle. Des manifestations, rares depuis le début de l’invasion russe à grande échelle, se sont tenues à Kyiv et dans d’autres villes.

Fedorov a refusé le poste de conseiller que lui aurait proposé le président. Il a surtout rendu public son conflit avec le commandant en chef des forces armées, le général Oleksandr Syrskyi, accusé d’avoir bloqué certaines initiatives du ministère et freiné la transformation de l’armée.

La crise révèle ainsi une fracture plus profonde : d’un côté, les partisans d’une armée fondée sur l’innovation, la décentralisation et l’adaptation rapide ; de l’autre, une hiérarchie militaire plus verticale, attachée à une conduite classique des opérations.

Volodymyr Zelensky semble avoir tranché en faveur de l’unité de commandement. Lorsque le ministre de la Défense et le chef des armées ne travaillent plus ensemble, le président doit choisir. En maintenant Syrskyi et en écartant Fedorov, il indique que la cohésion hiérarchique prime, à ses yeux, sur la popularité d’un ministre et sur la continuité de ses réformes.

Pour remplacer provisoirement Fedorov, le pouvoir a retenu le général Yevhenii Khmara, responsable expérimenté des opérations spéciales et des frappes ukrainiennes à longue portée. Son profil vise à rassurer ceux qui craignent un abandon de la guerre technologique. Mais sa confirmation parlementaire reste nécessaire et l’Ukraine fonctionne, pour le moment, avec une direction intérimaire au ministère de la Défense.

Le risque est néanmoins considérable. Une armée en guerre ne peut se permettre ni une paralysie institutionnelle, ni une interruption des commandes d’armement, ni un départ massif des responsables techniques ayant accompagné les réformes.

Au-delà des désaccords militaires, le remaniement relance les interrogations sur la concentration du pouvoir autour de la présidence. Les élections nationales restent suspendues sous le régime de la loi martiale. Cette suspension est prévue par le cadre juridique ukrainien, mais elle prive le pays de son principal mécanisme normal de renouvellement politique.

Dans ces conditions, les remaniements deviennent l’un des rares moyens de modifier les équilibres du pouvoir. Les opposants de Zelensky lui reprochent de remplacer trop fréquemment ses collaborateurs, de marginaliser les personnalités autonomes et de privilégier des responsables plus étroitement dépendants de l’administration présidentielle. Le départ de Svyrydenko, accepté par le Parlement malgré l’absence initiale d’explications détaillées, avait déjà nourri ces critiques.

Il serait cependant excessif d’en conclure que l’Ukraine bascule automatiquement vers un régime autoritaire. Le Parlement continue de voter, la presse demeure active et des citoyens manifestent publiquement contre une décision présidentielle. Ces réactions montrent que la société ukrainienne conserve une réelle capacité de contestation, y compris en temps de guerre.

La Russie cherchera naturellement à exploiter cette crise. La propagande du Kremlin peut désormais présenter l’Ukraine comme un pays divisé, dirigé par un président contesté et incapable de stabiliser son gouvernement. Cette lecture est intéressée, mais elle ne doit pas être ignorée.

Le problème principal n’est pas l’existence de désaccords. Dans une démocratie, même en guerre, les divergences sont normales. Le danger apparaît lorsque ces conflits perturbent la stratégie militaire, ralentissent les réformes ou fragilisent la confiance des partenaires occidentaux.

L’Union européenne et les États qui financent l’effort ukrainien attendent de Kyiv une utilisation transparente de leur aide. Le licenciement d’un ministre associé aux réformes des marchés militaires pourrait donc susciter des questions, notamment si son successeur ne garantit pas la même exigence de contrôle.

Le président Zelensky joue désormais une partie à haut risque. S’il parvient à restaurer une chaîne de commandement cohérente tout en préservant les innovations engagées par Fedorov, le remaniement pourra être présenté comme une décision douloureuse mais nécessaire. Si les rivalités persistent ou si les résultats militaires se détériorent, cette éviction apparaîtra comme une faute politique majeure.

L’Ukraine ne traverse pas encore une crise de régime. Mais elle affronte sa plus sérieuse crise de gouvernance depuis plusieurs mois. Dans une guerre d’usure, la solidité d’un pays ne se mesure pas seulement au nombre de soldats ou de drones. Elle dépend aussi de la confiance, de la continuité institutionnelle et de la capacité du pouvoir à expliquer ses décisions. C’est précisément sur ce terrain que Kyiv semble aujourd’hui le plus vulnérable.

 




Lundi 20 Juillet 2026
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