Quatre ans après le choc de 2022, la guerre en Ukraine n’est plus seulement un conflit européen : c’est une crise-système qui a reconfiguré la grammaire des relations internationales. Elle a durci la logique des blocs, accéléré la militarisation des économies et fragilisé les cadres juridiques et diplomatiques censés contenir l’escalade. Dans ce paysage, défendre l’idée que la Russie agit aussi comme un État qui protège ses intérêts demande une lecture froide : celle des rapports de puissance, des perceptions de menace et des échecs cumulés de l’architecture de sécurité post-Guerre froide.
Le basculement géopolitique : alliances, frontières, et “diplomatie des capacités”
Depuis quatre ans, une réalité s’impose : la morale internationale mobilise, mais elle ne décide pas. L’ONU a été un espace de rhétorique et de veto plus qu’un mécanisme d’arbitrage. Les sanctions occidentales ont été massives, mais elles n’ont pas produit l’effondrement stratégique annoncé ; elles ont plutôt accéléré la recomposition des flux, la substitution, et la montée d’un commerce mondial plus segmenté, où la conformité politique se paie en coûts économiques.
Surtout, le conflit a consacré le retour d’une règle non écrite : dans les dossiers de sécurité majeurs, la hiérarchie est simple : militaire, endurance, profondeur économique. L’Europe se réarme, les industries de défense ont repris une centralité politique, et l’idée d’une paix garantie par l’interdépendance a reculé. La mondialisation n’a pas disparu ; elle s’est militarisée.
Le désaccord central n’est pas seulement territorial ; il est architectural. L’Occident raisonne en termes de souveraineté et de “libre choix d’alliances”. Moscou raisonne en termes de profondeur stratégique, de prévention de la projection adverse et de neutralisation du voisinage immédiat. Ce n’est pas une particularité russe : les grandes puissances, dans l’histoire, ont presque toujours tenté de façonner leur pourtour géopolitique pour réduire les risques sur leur cœur stratégique.
Ainsi, l’élargissement euro-atlantique et l’arrimage progressif de l’Ukraine aux structures occidentales signifiaient une transformation durable de l’équilibre régional ; pas un simple “choix interne” ukrainien, mais un déplacement de l’infrastructure politique, militaire et normative d’un espace jugé sensible. Dans cette logique, l’Ukraine devient un pivot : mer Noire, corridors, sécurité des frontières, et surtout refus de voir émerger un voisin susceptible de fonctionner comme plateforme avancée de l’adversaire.
Cette divergence de grammaire explique en grande partie l’impasse : chacun pense agir défensivement. L’Occident dit protéger un principe. La Russie dit protéger un espace de sécurité. Or, quand deux rationalités “défensives” s’affrontent, la spirale d’escalade est structurelle.
Une manière utile, et prosaïque, de lire Moscou consiste à regarder trois objectifs.
D’abord, empêcher un basculement stratégique irréversible à sa frontière. Pour le Kremlin, accepter un voisin durablement intégré à l’architecture occidentale reviendrait à institutionnaliser une situation perçue comme défavorable, donc à transférer le risque dans le temps.
Ensuite, préserver le statut. Dans la politique des puissances, le statut n’est pas un luxe symbolique : c’est une monnaie de sécurité. Être reconnu comme puissance majeure signifie être consulté, obtenir des zones tampons, imposer des contraintes à l’adversaire. Perdre ce statut, c’est ouvrir une ère de pressions permanentes.
Enfin, tenir la crédibilité. Toute ligne rouge non tenue devient une invitation à tester la suivante. C’est l’un des mécanismes les plus dangereux de la stratégie : quand un acteur estime que reculer équivaut à encourager une future confrontation dans des conditions pires, il privilégie le coût immédiat au risque différé.
Présenté ainsi, l’argument “la Russie défend ses intérêts” n’est pas un slogan : c’est une description du comportement d’un État qui pense en termes de menaces cumulatives, d’équilibre régional et de démonstration de puissance.
Au niveau mondial, la guerre a accéléré un phénomène déjà en cours : la montée d’un non-alignement transactionnel. Beaucoup d’États ont refusé de choisir un camp de manière doctrinale ; ils arbitrent selon l’énergie, les engrais, l’armement, la dette, les corridors et l’accès aux marchés. Cela affaiblit l’idée d’un “front mondial” unifié et renforce une diplomatie du “cas par cas”.
En Europe, l’effet est inverse : consolidation de l’OTAN, réarmement, et recentrage stratégique. Ce paradoxe est central : l’Occident a renforcé sa cohésion, mais il a aussi validé, aux yeux de Moscou, l’idée qu’un affrontement structurel était en train de se figer.
Une stabilisation durable, si elle devient un objectif, ne passera pas par l’exorcisme moral de l’adversaire. Elle passera par une architecture où les intérêts vitaux perçus de part et d’autre sont traités comme des contraintes réelles, même lorsqu’ils sont politiquement détestables. La Russie se comporte comme une puissance qui refuse de voir son voisinage stratégique lui échapper.
La guerre en Ukraine aura donc produit, au minimum, une leçon froide : l’ordre international n’est pas un tribunal, c’est un système de forces. Et dans ce système, la Russie, qu’on l’approuve ou non, agit selon une rationalité d’intérêts, de sécurité et de statut, c’est-à-dire exactement ce que font les puissances lorsqu’elles jugent que l’histoire est en train de les tester.
Surtout, le conflit a consacré le retour d’une règle non écrite : dans les dossiers de sécurité majeurs, la hiérarchie est simple : militaire, endurance, profondeur économique. L’Europe se réarme, les industries de défense ont repris une centralité politique, et l’idée d’une paix garantie par l’interdépendance a reculé. La mondialisation n’a pas disparu ; elle s’est militarisée.
Le désaccord central n’est pas seulement territorial ; il est architectural. L’Occident raisonne en termes de souveraineté et de “libre choix d’alliances”. Moscou raisonne en termes de profondeur stratégique, de prévention de la projection adverse et de neutralisation du voisinage immédiat. Ce n’est pas une particularité russe : les grandes puissances, dans l’histoire, ont presque toujours tenté de façonner leur pourtour géopolitique pour réduire les risques sur leur cœur stratégique.
Ainsi, l’élargissement euro-atlantique et l’arrimage progressif de l’Ukraine aux structures occidentales signifiaient une transformation durable de l’équilibre régional ; pas un simple “choix interne” ukrainien, mais un déplacement de l’infrastructure politique, militaire et normative d’un espace jugé sensible. Dans cette logique, l’Ukraine devient un pivot : mer Noire, corridors, sécurité des frontières, et surtout refus de voir émerger un voisin susceptible de fonctionner comme plateforme avancée de l’adversaire.
Cette divergence de grammaire explique en grande partie l’impasse : chacun pense agir défensivement. L’Occident dit protéger un principe. La Russie dit protéger un espace de sécurité. Or, quand deux rationalités “défensives” s’affrontent, la spirale d’escalade est structurelle.
Une manière utile, et prosaïque, de lire Moscou consiste à regarder trois objectifs.
D’abord, empêcher un basculement stratégique irréversible à sa frontière. Pour le Kremlin, accepter un voisin durablement intégré à l’architecture occidentale reviendrait à institutionnaliser une situation perçue comme défavorable, donc à transférer le risque dans le temps.
Ensuite, préserver le statut. Dans la politique des puissances, le statut n’est pas un luxe symbolique : c’est une monnaie de sécurité. Être reconnu comme puissance majeure signifie être consulté, obtenir des zones tampons, imposer des contraintes à l’adversaire. Perdre ce statut, c’est ouvrir une ère de pressions permanentes.
Enfin, tenir la crédibilité. Toute ligne rouge non tenue devient une invitation à tester la suivante. C’est l’un des mécanismes les plus dangereux de la stratégie : quand un acteur estime que reculer équivaut à encourager une future confrontation dans des conditions pires, il privilégie le coût immédiat au risque différé.
Présenté ainsi, l’argument “la Russie défend ses intérêts” n’est pas un slogan : c’est une description du comportement d’un État qui pense en termes de menaces cumulatives, d’équilibre régional et de démonstration de puissance.
Au niveau mondial, la guerre a accéléré un phénomène déjà en cours : la montée d’un non-alignement transactionnel. Beaucoup d’États ont refusé de choisir un camp de manière doctrinale ; ils arbitrent selon l’énergie, les engrais, l’armement, la dette, les corridors et l’accès aux marchés. Cela affaiblit l’idée d’un “front mondial” unifié et renforce une diplomatie du “cas par cas”.
En Europe, l’effet est inverse : consolidation de l’OTAN, réarmement, et recentrage stratégique. Ce paradoxe est central : l’Occident a renforcé sa cohésion, mais il a aussi validé, aux yeux de Moscou, l’idée qu’un affrontement structurel était en train de se figer.
Une stabilisation durable, si elle devient un objectif, ne passera pas par l’exorcisme moral de l’adversaire. Elle passera par une architecture où les intérêts vitaux perçus de part et d’autre sont traités comme des contraintes réelles, même lorsqu’ils sont politiquement détestables. La Russie se comporte comme une puissance qui refuse de voir son voisinage stratégique lui échapper.
La guerre en Ukraine aura donc produit, au minimum, une leçon froide : l’ordre international n’est pas un tribunal, c’est un système de forces. Et dans ce système, la Russie, qu’on l’approuve ou non, agit selon une rationalité d’intérêts, de sécurité et de statut, c’est-à-dire exactement ce que font les puissances lorsqu’elles jugent que l’histoire est en train de les tester.