Un Fonds ( FDTI).de 210 milliards de dirhams : la santé peut-elle devenir le moteur du développement


Dr Anwar CHERKAOUI
Expert en communication médicale et de santé



Un nouveau levier pour le développement des territoires :

La nomination de Fouzi Lekjaa à la présidence du Fonds de développement territorial intégré ouvre un nouveau chapitre dans la politique de développement des territoires au Maroc.

Avec une enveloppe annoncée de près de 210 milliards de dirhams sur huit ans, ce Fonds est appelé à devenir un instrument majeur d'accélération de l'investissement et de réduction des disparités territoriales.

Au-delà des infrastructures économiques, des routes, de l’eau, de l’emploi ou de l’aménagement du territoire, une question mérite d’être posée : *quelle place la santé doit-elle occuper dans cette nouvelle dynamique ?* 

La réponse paraît évidente. 

Il ne peut y avoir de véritable développement territorial sans développement sanitaire.

Une région ne peut être considérée comme pleinement développée si elle dispose d’infrastructures modernes, attire des entreprises et crée des emplois, mais laisse une partie de sa population parcourir des dizaines, voire des centaines de kilomètres pour accéder à des soins spécialisés.

 La santé, une infrastructure du développement

La santé ne doit donc plus être considérée uniquement comme une dépense publique ou comme une politique sociale. 
Elle constitue également une infrastructure essentielle du développement économique et humain des territoires.

Un hôpital moderne, un centre régional de cancérologie, une plateforme de diagnostic biologique et moléculaire, un réseau d’urgences médicalisées ou encore un système régional de télémédecine sont autant d’équipements susceptibles de transformer profondément l’attractivité d’une région.

 Les GST, opérateurs du développement sanitaire territorial

La mise en place des Groupements Sanitaires Territoriaux ( GST) offre, dans ce contexte, une opportunité particulière.

Les GST pourraient devenir les véritables opérateurs du développement sanitaire territorial, en passant d'une logique de gestion des établissements à une logique de construction d'une politique de santé adaptée aux besoins de leur territoire.

Chaque GST devrait pouvoir élaborer un projet sanitaire territorial intégré, fondé sur les caractéristiques démographiques, épidémiologiques, économiques et géographiques de sa région.

Ce projet devrait identifier les principaux déficits de l'offre de soins : manque de spécialistes, insuffisance des plateaux techniques, déficit en services d'urgence, prise en charge insuffisante du cancer, besoins en santé mentale, maladies chroniques, réadaptation fonctionnelle, maternité et néonatologie, transport sanitaire ou encore recours insuffisant à la télémédecine.

Mais identifier les besoins ne suffit pas. 
Il faudrait désormais être capable de les transformer en projets d'investissement précis, chiffrés, hiérarchisés et évaluables.

 Quand le Fonds devient un outil d'investissement sanitaire

C'est à ce niveau que le Fonds de développement territorial intégré ( FDTI) pourrait jouer un rôle déterminant.

Le principe serait relativement simple à formuler.

Le GST identifierait un besoin sanitaire stratégique. 
Ce besoin serait inscrit dans le projet de développement du territoire. 
Le projet serait ensuite soumis à une évaluation portant sur son utilité sanitaire, son impact économique et social, son coût et sa faisabilité.

Le Fonds pourrait alors participer à son financement aux côtés de l'État, de la région et, lorsque cela est pertinent, d'autres partenaires, notamment semi-publics et privés. 

Cette approche permettrait de passer progressivement d'un financement essentiellement sectoriel à une logique de co-investissement territorial.

 Des projets sanitaires à fort impact territorial

Un tel mécanisme pourrait concerner la construction ou la modernisation de grands hôpitaux territoriaux, mais également des projets beaucoup plus structurants.

Les plateformes régionales de diagnostic pourraient ainsi bénéficier d'un financement spécifique pour développer l'imagerie lourde, l'anatomopathologie numérique, la biologie spécialisée, la génétique ou le diagnostic moléculaire.

 La cancérologie pourrait constituer un autre domaine prioritaire

Certaines régions ont besoin de véritables pôles intégrés permettant de rapprocher le diagnostic, la chirurgie, la chimiothérapie, la radiothérapie et les soins de support des populations.

La médecine d'urgence représente également un chantier majeur. 

Le développement d'un réseau territorial associant régulation médicale, transport sanitaire médicalisé, services d'urgence, télémédecine et établissements de référence pourrait considérablement réduire les pertes de chance liées aux délais de prise en charge.

Le numérique constitue une autre priorité. 

Le dossier médical partagé, l'interconnexion des établissements, la télémédecine, l'intelligence artificielle et les plateformes territoriales de données peuvent permettre de réduire les distances et d'améliorer la continuité des soins.

Le FDTI ) pourrait également contribuer au développement de pôles régionaux de formation, de recherche et d'innovation en santé.

Une région qui souhaite attirer des médecins et d'autres professionnels de santé doit pouvoir leur offrir non seulement des emplois, mais également des possibilités de formation, de recherche et d'évolution professionnelle.

 Un financement fondé sur les résultats

La question du financement mérite toutefois une réflexion particulière.

Le FDTI ne devrait pas être conçu comme une simple caisse de subventions destinée à financer des constructions hospitalières. 
Il pourrait fonctionner comme un véritable instrument d'investissement territorial, capable de mobiliser plusieurs sources de financement autour de projets stratégiques.

Un grand projet sanitaire pourrait ainsi associer l'État, le Fonds de développement territorial intégré, la région, le GST et, lorsque cela est pertinent, des partenaires privés ou institutionnels.

Le financement devrait être conditionné à la présentation d'un véritable projet sanitaire territorial. 
Celui-ci préciserait le coût de l'investissement, les dépenses de fonctionnement, le nombre de personnes concernées, l'impact attendu sur l'accès aux soins, les emplois susceptibles d'être créés, les économies générées par la réduction des transferts sanitaires et les indicateurs permettant de mesurer les résultats.

Cette approche introduirait une nouvelle culture dans le financement de la santé : financer non seulement une infrastructure, mais également un résultat.

 Mesurer autrement le retour sur investissement

Le retour sur investissement d'un projet sanitaire ne peut cependant pas être apprécié uniquement en termes financiers.

Combien de vies seront sauvées ? 
Combien d'évacuations sanitaires pourront être évitées ? 
Combien de cancers seront diagnostiqués plus précocement voir évités ? 
Combien de patients pourront être pris en charge près de leur domicile ? 
Combien de journées d'hospitalisation pourront être évitées ?

Ces résultats ont une valeur économique, mais aussi une valeur humaine et sociale.

Un système de santé performant contribue également à l'attractivité économique d'une région. 
Les entreprises tiennent compte des conditions de vie de leurs salariés. Les familles s'interrogent sur l'accès aux soins. 
Les professionnels qualifiés recherchent des territoires où ils peuvent vivre et travailler dans de bonnes conditions.
 *La santé devient ainsi un facteur de compétitivité territoriale* .

 Réduire les disparités entre les régions

Cette nouvelle approche pourrait également contribuer à réduire les disparités régionales.

L'objectif ne serait plus simplement de compter le nombre d'hôpitaux ou de centres de santé dans chaque région, mais de mesurer la capacité réelle d'un territoire à répondre aux besoins de sa population.

Une carte nationale des déficits sanitaires territoriaux pourrait être élaborée. 

Elle permettrait d'identifier les régions prioritaires et de déterminer les investissements nécessaires en fonction de critères objectifs.

 Territorialiser sans fragmenter

Mais cette territorialisation ne doit pas conduire à la fragmentation du système national de santé.

Le Maroc ne doit pas créer douze systèmes de santé différents. 

Les normes nationales de qualité et de sécurité, la formation, les référentiels médicaux, les systèmes d'information, la protection des données et les principes d'équité doivent rester communs à l'ensemble du Royaume.

La territorialisation doit donner davantage de capacité d'action aux GST et aux régions sans remettre en cause la cohérence nationale du système de santé.

 Vers des contrats sanitaires territoriaux

Une solution pourrait être la mise en place de véritables contrats sanitaires territoriaux pluriannuels entre les GST, les régions et le Fonds de développement territorial intégré.

Ces contrats, évalués et révisables tous les deux ans, avec un véritable bilan au bout de huit ans. 

Ces contrats définiraient les priorités sanitaires, les projets à réaliser, les financements mobilisés, les délais de réalisation et les résultats attendus.

Le GST ne présenterait plus simplement une demande de financement pour construire un équipement. 
Il présenterait un projet global : voici le problème sanitaire de notre territoire, voici la réponse proposée, voici son coût, voici les partenaires mobilisés et voici les résultats attendus à cinq ou dix ans.

Cette évolution pourrait transformer profondément la gouvernance sanitaire territoriale.

 Une occasion historique pour les régions

L'enveloppe annoncée de 210 milliards de dirhams sur huit ans représente, si elle est confirmée dans cette dimension, une opportunité considérable. 

Mais la réussite de ce Fonds ( FDTI) dépendra moins du montant mobilisé que de la pertinence des choix d'investissement, de leur répartition territoriale, de leur gouvernance et de leur capacité à produire des résultats mesurables.

Le Maroc dispose aujourd'hui d'une occasion de faire du développement territorial un projet véritablement intégré. 

L'économie, l'éducation, l'eau, les transports, l'emploi, la culture et la santé ne peuvent plus être pensés comme des politiques séparées.

Dans cette nouvelle architecture, les Groupements Sanitaires Territoriaux ( GST)  pourraient devenir les acteurs de la transformation sanitaire des régions, tandis que le Fonds de développement territorial intégré pourrait contribuer à donner aux projets stratégiques les moyens financiers de leurs ambitions.

La question qui devrait désormais être posée dans chaque territoire est clair : quel investissement sanitaire permettra demain à cette région de mieux vivre, de mieux travailler et de mieux se développer ?

Car le développement sanitaire territorial n'est pas une politique qui accompagne le développement du Maroc.

Il en fait partie intégrante.

Et investir dans la santé d'un territoire, c'est finalement investir dans son avenir.


Samedi 15 Aout 2026

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