Un Nobel imaginaire : quand le prestige académique devient une fiction


Rédigé par La rédaction le Mercredi 25 Février 2026

Tout le monde a encore en mémoire l’affaire des faux diplômes délivrés par certaines universités marocaines : un scandale grave, déjà, qui avait ébranlé la confiance dans l’institution académique et rappelé combien le savoir peut devenir une marchandise lorsque les garde-fous cèdent. Mais l’histoire qui émerge aujourd’hui dépasse l’entendement. Ici, il ne s’agit plus seulement de diplômes douteux ou de cursus arrangés, mais de l’invention pure et simple d’un prestige mondial, façonné de toutes pièces, mis en scène avec méthode et assumé pendant près d’une décennie. Un “prix Nobel” imaginaire, des institutions fantômes, une reconnaissance internationale fabriquée comme un décor de cinéma. Ce qui relevait hier de la fraude locale prend soudain l’allure d’une supercherie globale, révélant non seulement les failles d’un individu, mais surtout les angles morts d’un système universitaire et médiatique parfois trop prompt à croire à l’exceptionnel sans en vérifier la source.



Comment un professeur d’université français s’est inventé son propre “prix Nobel”

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Pendant près de dix ans, l’histoire a circulé comme une petite fierté régionale devenue argument de prestige : un enseignant-chercheur de Franche-Comté, Florent Montaclair, aurait décroché une “Médaille d’or de philologie”, présentée comme l’équivalent d’un prix Nobel en lettres. Sauf qu’en février 2026, le décor s’effondre. Le procureur de la République de Montbéliard annonce l’ouverture d’une enquête pour faux, usage de faux, escroquerie et usurpation de titre. Et parle d’une affaire “à dormir debout”, construite comme un scénario.

Le cœur du dossier tient en une mécanique simple : créer une distinction, lui donner des habits “internationaux”, puis s’en servir comme levier de réputation. D’après les éléments dévoilés par le parquet, la fameuse médaille aurait été attribuée par une “International society of philology (INSOP)” adossée à une “University of philology and education (UPAE)”, toutes deux prétendument basées dans le Delaware (États-Unis). Problème : ces structures n’auraient aucune réalité matérielle, et n’auraient existé qu’au travers de sites internet. Et selon le procureur, Montaclair a reconnu avoir créé lui-même ces sites.

Plus troublant : l’objet lui-même. Une perquisition a eu lieu le 11 février au domicile du professeur ; la médaille a été saisie. En garde à vue, il aurait reconnu l’avoir commandée en mai 2016 auprès d’un joaillier parisien pour 250 euros, tout en niant toute intention frauduleuse. Le parquet décrit pourtant un “écosystème” patiemment mis en place pour donner une apparence “officielle” et “internationale” à la récompense.

Comment une histoire aussi improbable a-t-elle pu s’installer ? Parce que la supercherie n’a pas seulement reposé sur un site web obscur. Selon TF1 Info, des images montreraient une remise en scène institutionnelle au Palais-Bourbon, en présence de Claude Bartolone (président de l’Assemblée nationale à l’époque) et de personnalités scientifiques, ce qui a pu produire un puissant effet de légitimation. Et surtout, la presse locale a relayé, dès 2015, un récit très affirmatif : une distinction “délivrée tous les cinq ans”, “équivalent d’un Nobel”, décernée par une université du Delaware présentée comme une “branche” de Harvard. Un document institutionnel de l’UTBM (publication de communication) reprenait aussi l’idée d’une récompense internationale rarissime, en comparant même son fonctionnement à celui de la médaille Fields.

Les premiers doutes publics viendraient de l’étranger : des journalistes roumains auraient commencé à questionner l’existence réelle du prix dès 2019, explique TF1 Info. En France, la question devient désormais judiciaire et très concrète : le parquet veut déterminer si cette médaille a pu influer sur une carrière. L’Est Républicain rapporte qu’en 2022, Montaclair a été nommé professeur agrégé de lettres modernes “par liste d’aptitudes” (sur dossier). L’enquête doit établir si la valorisation de cette distinction a pu accélérer une progression, ou générer un avantage financier, ce qui nourrirait le volet “escroquerie”.

Au-delà du cas Montaclair, l’affaire agit comme un révélateur : le monde académique est une économie de signaux, où un titre, une médaille, une photo dans un lieu prestigieux peuvent produire plus d’autorité qu’une vérification de base. Ce n’est pas seulement une histoire d’ego — c’est une histoire de procédures, de réflexes de validation, et de médias (et institutions) parfois trop pressés de raconter “l’exceptionnel”. La justice dira ce qui relève du bricolage vaniteux, du mensonge construit, ou de la fraude pénale. Mais le dommage, lui, est déjà là : une confiance entamée, et une leçon brutale sur la facilité avec laquelle le prestige peut se fabriquer… quand personne ne demande le mode d’emploi.




Mercredi 25 Février 2026
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