Un congrès international pour le soufisme au féminin


Le congrès international organisé à l’Académie du Royaume les 10 et 11 Juin sur le Soufisme au féminin a eu pour ambition d’inaugurer un espace intellectuel et mémoriel encore insuffisamment exploré qui serait celui d’un regard féminin sur les textes sacrés de l’Islam et en particulier sur les dimensions spirituelles qu’incarnent les courants soufis à travers le monde.



Par Taoufiq Boudchiche, économiste et diplomate

Taoufiq Boudchiche
Contrairement aux préjugés entourant la place de la femme en Islam, l’histoire des contributions féminines aux savoirs religieux révèlent des modèles très inspirants. Parmi elles, Aicha Bint Abou Bakr, épouse du prophète (Que le Salut soit sur lui).  Il est estimé qu’elle a transmis plus de 2000 hadiths et des savants aussi illustres que Urwah ibn Az-Zubayr ou Abû Moûsâ Al-Ash’arî ont fait partie de ses étudiants. Sa maîtrise et son intelligence étaient unanimement reconnues, faisant d’elle le premier grand modèle de femme savante de l’Islam. 

Au Maroc, il y a eu l’exemple de Fatima al-Fihri (IXe siècle), fondatrice de l’Université Al Quaraouiyine à Fès, considérée par l’UNESCO comme la plus ancienne institution d’enseignement supérieur encore en activité au monde. Un acte de sadaqa jariya (aumône continue) colossal entreprise par Fatima Al Fihri qui a façonné des siècles d’éducation et de culture islamique. 

En Egypte, Sayyida Nafisa (VIIIe-IXe siècle),  descendante du Prophète, était une ascète et une Muhadditha respectée au Caire, dont l’enseignement a attiré de grands savants, y compris l’Imam Ash-Shafi’i, l’un des quatre imams fondateurs des écoles de Fiqh.

En Syrie, à Damas, Zaynab bint Kamal al-Din al-Maqdisiyya (XIIIe-XIVe siècle) a transmis plus de 400 textes de hadiths. Les historiens rapportent qu’elle disposait d’une ijaza (autorisation d’enseigner) reconnue par une myriade de maîtres.

Depuis, Aïcha Bint Abou Bakr, il est recensé, selon un chiffre énoncé lors de la rencontre, plus de 2000 références bibliographiques féminines écrites. Mais très, peu d’entre elles ont été « visibilisées » a-t-il été précisé mis à part quelques célébrités marquantes à l’instar de celles citées plus haut.

L’intérêt de se pencher sur le soufisme au féminin s’inscrit dans une lignée intellectuelle visant à interroger plusieurs problématiques sociétales telles que la relation entre société contemporaine et spiritualité, sur les choix qu’une civilisation accepte de rendre visible ou pas, sur l’élargissement de la mémoire collective au formidable matrimoine matériel et immatériel qui tisse au quotidien  les constructions sociales individuelles et collectives…

Les valeurs du soufisme en général et au féminin en particulier mettent en perspective des concepts novateurs et réparateurs aux maux de la société actuelle en inspirant dans les comportements individuels un « soufisme citoyen » et « un soufisme du « care » » (empathie, bienveillance, justice  et solidarité).  Une approche conforme aux enseignements coraniques notamment ceux inspirés par la sourate « A’Raad » où le croyant est invité à améliorer en permanence son comportement « En vérité, Allah ne modifie pas l’état d’un peuple, tant que les individus ne modifient pas ce qui est en eux-mêmes ».

Aujourd’hui, les musulmans représentent environ 26 % de la population mondiale, contre 24 % il y a dix ans. Entre 2010 et 2020, la population musulmane mondiale est passée de 1,6 milliard à 1,9 milliard d’individus, enregistrant ainsi une augmentation de 21 %, alors que la croissance globale des autres groupes non musulmans s’établissait à 10 %. 

Des chiffres qui montrent la place éminente qu’occuperont les sociétés d’obédience musulmane dans le futur (l’Islam étant aujourd’hui la deuxième religion dans le monde après le christianisme). Réhabiliter la contribution féminine dans les enjeux spirituels permet d’enrichir et diversifier le regard de l’Islam sur le monde pour  apporter équilibre, justice et équité au service des solutions globales aux défis cosmo-écologiques et technologiques qui guettent l’humanité.Le soufisme est une voie toute tracée dans la tradition musulmane pour passer à l’action.

Il est rapporté à ce titre de Rabiia Al Addawya, la sainte soufie musulmane qui a vécu en l’an 95 de l’Hégire (713 de l’ère chrétienne) qu’elle aurait interpellé l’un des érudits de l’époque (Soufiane Al Tawri) pour l‘éveiller sur l’avenir : « Tu n’es que des jours comptés, chaque jour qui s’écoule est une partie de toi qui s’en va. Il s’en faut de peu pour que les départs partiels entraînent le départ total ; tu le sais. Alors à l’action ! » 


Dimanche 14 Juin 2026

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