Une modernité sans protections est-elle viable ?


Par Adnan Debbarh.

À travers une analyse fine des transformations sociales au Maroc, Adnan Debbarh* interroge la soutenabilité d’une modernité engagée sans refonte suffisante des mécanismes de protection.

Entre recul du rôle amortisseur de la famille, montée de l’autonomie individuelle et réformes sociales en cours, il met en lumière un déséquilibre croissant entre évolutions sociologiques et cadres institutionnels, appelant à une redéfinition explicite des solidarités et du rôle de l’État social.



Il arrive qu’une société avance plus vite que les cadres censés l’organiser.

Non par rupture brutale, mais par glissement progressif.

Les comportements évoluent, les structures se transforment, les équilibres se déplacent et pourtant, les institutions continuent de fonctionner selon des logiques héritées d’un autre moment.

C’est peut-être dans cette zone de décalage que se situe aujourd’hui le Maroc.

Car la modernisation sociale est déjà à l’œuvre.

Elle est visible dans les transformations de la famille, dans l’évolution des trajectoires individuelles, dans la recomposition des solidarités.

Les ménages se resserrent, la taille moyenne des ménages marocains est passée de 5,9 personnes en 1994 à moins de 4 aujourd'hui, ce chiffre, en apparence technique, dit quelque chose d'essentiel : la capacité d'absorption familiale se contracte. Les parcours se diversifient, les dépendances changent de nature.

Les formes anciennes de régulation ne disparaissent pas, mais elles perdent en capacité d’absorption.

Autrement dit, la société marocaine est entrée, de fait, dans une modernité sociologique. Mais cette modernité appelle une condition : celle de son équivalent institutionnel.

Car aucune société ne peut durablement reposer sur un déséquilibre entre des comportements qui se transforment et des structures qui tardent à s’ajuster.

Une modernité sans protections n’est pas une modernité accomplie. Elle est une modernité incomplète et donc fragile.


Ce constat ne renvoie pas à une absence d’effort. Le Maroc a engagé, ces dernières années, des réformes importantes.

Aucune société ne peut durablement reposer sur un déséquilibre entre des comportements qui se transforment et des structures qui tardent à s’ajuster. Une modernité sans protections n’est pas une modernité accomplie. Ce constat ne renvoie pas à une absence d’effort. Le Maroc a engagé, ces dernières années, des réformes importantes. Mais la question n’est plus seulement celle de l’effort. Elle est celle de la cohérence

La généralisation de la protection sociale, l’élargissement de la couverture sanitaire, les dispositifs d’aide directe témoignent d’une volonté réelle de renforcer les mécanismes de solidarité.

Mais la question n’est plus seulement celle de l’effort. Elle est celle de la cohérence.

Car ces réformes interviennent dans un moment particulier : celui où les structures sociales sur lesquelles reposait une part essentielle de l’équilibre collectif sont en train de se transformer.            

La famille, longtemps principal amortisseur des vulnérabilités, ne disparaît pas, mais elle change de rôle. Elle ne peut plus, à elle seule, absorber ce qu’elle prenait en charge auparavant.

Dès lors, la question se déplace.

Élargir l'accès aux droits ne suffit plus. Ce qui est en jeu, c'est l'organisation d'ensemble des protections dans une société où les mécanismes implicites ont changé de nature.

Ce déplacement est décisif, car il met fin à une illusion confortable : celle selon laquelle la modernisation pouvait être partielle.

Que l’économie pouvait se transformer, que les comportements pouvaient évoluer, sans que les structures de protection ne soient profondément repensées.

Or cette dissociation a ses limites.

Une société dans laquelle les individus sont plus autonomes, mais aussi plus exposés, ne peut durablement fonctionner si les mécanismes de sécurité collective ne suivent pas.

L’autonomie sans protection produit de l’incertitude. Et l’incertitude, lorsqu’elle se diffuse, fragilise les équilibres les plus essentiels.

Ce n’est pas une question théorique. C’est une question de trajectoire.

Car une modernité désajustée ne se corrige pas d’elle-même. Elle tend, au contraire, à produire des effets cumulatifs : précarisation des parcours, tensions intergénérationnelles, surcharge des solidarités restantes, sentiment diffus d’insécurité sociale.

Rien de tout cela ne prend nécessairement la forme d’une crise visible. Mais tout cela contribue à une érosion progressive du lien social.


C’est pourquoi la question posée aujourd’hui n’est pas seulement celle de la poursuite des réformes.

Elle est celle de leur orientation.

Que signifie, concrètement, construire un État social dans une société où les formes de vie ont changé ? Où se situent désormais les vulnérabilités ? Qui en porte la charge ? Selon quelles modalités doivent-elles être prises en charge ?

Ces questions ne relèvent pas uniquement de la technique ou du calibrage des politiques publiques.

Elles relèvent d’un choix plus profond : celui de définir explicitement ce qui, jusqu’ici, relevait d’un équilibre implicite.

Car ce que les transformations en cours rendent visible, c’est la fin progressive d’un mode d’organisation dans lequel la famille assurait, sans reconnaissance formelle, une part essentielle de la protection collective.

Reconnaître cette évolution ne revient pas à disqualifier ce qui a existé. Cela revient à en mesurer les limites dans un contexte nouveau.

Il ne s’agit pas de substituer l’État à la famille, ni de dissoudre les solidarités sociales dans des dispositifs institutionnels. Il s’agit de repenser leur articulation.

Une société ne devient pas plus moderne en affaiblissant ses solidarités. Elle le devient en les réorganisant.

Car ce que révèlent les transformations en cours va plus loin qu'un décalage à corriger. C'est la mise à nu d'un mode d'organisation qui, pendant des décennies, a fonctionné sans être nommé.

La famille a fonctionné, pendant des décennies, comme un État social informel. Elle a absorbé ce que les institutions ne prenaient pas en charge, porté ce que les politiques publiques ne nommaient pas, et compensé ce que les budgets ne finançaient pas.

Ce service rendu à la collectivité n'a jamais figuré dans aucun bilan.

Ce choix n'a jamais été formulé comme tel. Il n'en a pas moins façonné, en profondeur, la manière dont les vulnérabilités sociales ont été, ou n'ont pas été, traitées.

Il a permis de contenir les tensions sans les traiter. Il a déplacé le coût des vulnérabilités vers la sphère privée, souvent vers les mêmes acteurs : les femmes, les familles, les solidarités invisibles.

Il a rendu supportable ce qui, autrement, aurait exigé une prise en charge plus explicite.
 

Ce que les évolutions actuelles rendent visible, ce n’est pas seulement la transformation de la famille. C’est la fin progressive de cette capacité d’absorption et, avec elle, la réapparition de coûts qui avaient été longtemps contenus.
 

Dès lors, la question n’est plus seulement celle de la cohérence des réformes. Elle est celle de la reconnaissance. 

Reconnaître qu’un équilibre a existé. Reconnaître qu’il a reposé sur une forme de délégation silencieuse de la protection sociale. Et reconnaître que sa transformation implique désormais de redéfinir, explicitement, ce qui relevait jusqu’ici de l’implicite.
 

Car une modernité ne se construit pas seulement en transformant les comportements. Elle se construit en assumant les conditions sociales qui la rendent possible.

Et c’est peut-être là que se situe aujourd’hui le véritable seuil : non pas poursuivre le changement, mais en reconnaître pleinement le coût et, avec lui, la responsabilité.

*Adnan Debbarh enseigne les relations Internationales à l’ISCAE.

PAR ADNAN DEBBARH/QUID.MA



Vendredi 17 Avril 2026

Dans la même rubrique :