VAR, intelligence artificielle et confiance : le véritable enjeu n'est peut-être pas celui que l'on croit

À la veille de la finale de la Coupe du monde, une réflexion d'informaticien sur la gouvernance des algorithmes d'intelligence artificielle dans les systèmes critiques.


Par Dr Az-Eddine Bennani.

Depuis le début de cette Coupe du monde, j'ai regardé de très nombreux matchs. Comme des milliards de passionnés à travers le monde, je me suis laissé emporter par la beauté du jeu, les émotions et le suspense qu'offre cette compétition exceptionnelle.
Je tiens toutefois à préciser une chose essentielle : je ne suis ni spécialiste du football, ni arbitre, ni expert des lois du jeu. En revanche, depuis plus de quarante ans, je conçois, développe, déploie et enseigne les systèmes informatiques. L'intelligence artificielle, la gouvernance des données et les systèmes numériques critiques constituent aujourd'hui le cœur de mes activités de recherche et d'enseignement.



C'est donc avec ce regard d'informaticien que j'ai observé la VAR.

À plusieurs reprises, devant mon téléviseur, certaines décisions de hors-jeu m'ont surpris. En regardant les images diffusées, je n'avais pas l'impression qu'un joueur était réellement hors-jeu.

Quelques secondes plus tard, la VAR confirmait pourtant la décision de l'arbitre assistant. Ma première réaction n'a jamais été de contester cette décision. Je me suis simplement dit que mon œil me trompait probablement.

Une erreur de parallaxe, un mauvais angle de caméra ou une perception incomplète pouvaient parfaitement expliquer cet écart entre ce que je croyais voir et ce que le système calculait. Puis une autre réflexion est apparue.

Lorsque la décision est expliquée au téléspectateur, celui-ci ne voit généralement pas les images originales utilisées par le système informatique.

Il découvre une reconstruction numérique : des silhouettes, des lignes, des repères géométriques et une animation produite à partir des données captées par les caméras. Autrement dit, ce que nous regardons n'est déjà plus la réalité filmée ; c'est une représentation numérique de cette réalité.

Pour un informaticien, cette distinction est fondamentale. Un ordinateur, et plus encore une intelligence artificielle, ne travaille jamais directement sur la réalité. Il manipule des données numériques.

Ces données sont ensuite transformées, interprétées, calculées puis représentées visuellement afin que l'être humain puisse comprendre le résultat. Je souhaite être extrêmement clair. Je ne formule aucune accusation. Je ne soupçonne aucune manipulation.

Je n'ai aucune raison de penser que les technologies actuellement utilisées dans cette Coupe du monde produisent des résultats erronés ou qu'elles soient utilisées de manière frauduleuse.

Ma réflexion est d'une autre nature.

Elle concerne la gouvernance des systèmes d'intelligence artificielle. En informatique, une question revient systématiquement lorsqu'un système influence une décision importante : qui contrôle le contrôleur ?

Cette question ne vise pas le football. Elle concerne également les logiciels médicaux, les véhicules autonomes, les systèmes bancaires, les infrastructures énergétiques, les plateformes financières ou encore les administrations publiques.

Dans tous ces domaines, la confiance ne repose pas uniquement sur les performances techniques. Elle repose également sur la possibilité de vérifier que le système fonctionne conformément à ce qui est annoncé.

Les constructeurs aéronautiques ne certifient pas eux-mêmes leurs avions. Les laboratoires pharmaceutiques ne décident pas seuls de la mise sur le marché de leurs médicaments. Les installations nucléaires sont inspectées par des autorités indépendantes. Les établissements financiers sont contrôlés par des organismes de supervision.

Pourquoi ? Parce que plus les conséquences d'une décision sont importantes, plus le contrôle doit être indépendant.

L'intelligence artificielle devrait progressivement suivre cette même logique.

Je me pose donc une question simple. Ne serait-il pas souhaitable que les algorithmes utilisés dans les systèmes critiques, comme ceux qui assistent l'arbitrage vidéo, puissent être régulièrement audités par un organisme indépendant, neutre et reconnu ? Non pas parce qu'il existe un problème. Mais précisément pour démontrer qu'il n'en existe pas.

Un tel organisme pourrait vérifier les mises à jour logicielles, contrôler l'intégrité des traitements, auditer les données utilisées, garantir la traçabilité des calculs et permettre, en cas de contestation exceptionnelle, de reproduire le raisonnement ayant conduit à une décision.

Cette démarche renforcerait la confiance des joueurs, des arbitres, des entraîneurs, des supporters et du grand public. Le véritable sujet n'est donc peut-être pas la VAR. Le véritable sujet est celui de la gouvernance des algorithmes.

Le football, parce qu'il rassemble des milliards de personnes et qu'il utilise désormais des technologies parmi les plus avancées au monde, pourrait devenir un formidable laboratoire de réflexion sur la confiance numérique.

Demain, les mêmes questions se poseront dans nos hôpitaux, nos tribunaux, nos administrations, nos banques et nos entreprises. L'intelligence artificielle transformera profondément notre société. Mais une chose ne changera jamais. La confiance ne se programme pas. Elle se construit, par la transparence, la traçabilité et l'indépendance de la gouvernance.


Lundi 20 Juillet 2026

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