Casablanca, mardi soir. Dans les salons du Hyatt Regency, l’ambiance est studieuse, presque technique, mais la campagne électorale n’est jamais très loin. Les cadres de l’Istiqlal, les économistes, les entrepreneurs et les militants présents sont venus écouter une lecture économique du programme du parti. Sur l’estrade, Abdellatif Maâzouz et Ryad Mezzour challengés par Zakaria Guerti déroulent les priorités, mais c’est rapidement le ministre de l’Industrie et du Commerce qui imprime le ton.
Pas de grande envolée lyrique. Mezzour parle marchés, règles du jeu, intermédiaires, stockage, fiscalité. Puis il lâche une expression que tout le monde comprend immédiatement : « bak sahbi », cette logique de passe-droit et de relations personnelles qui, selon lui, mine la confiance et ralentit le développement.
Le message est politique, mais présenté comme un problème économique.
« Le conflit d’intérêts doit être encadré »
Ryad Mezzour affirme que le Parti de l’Istiqlal entend, s’il dirige la prochaine majorité, faire aboutir un cadre légal sur les conflits d’intérêts. Il reconnaît au passage qu’une telle avancée n’a pas été obtenue au cours de la législature actuelle, malgré des tentatives du parti, faute d’accord avec ses partenaires de coalition.
Dans la salle, le passage tranche avec les traditionnelles promesses de croissance ou d’investissement. Le ministre fait de la gouvernance un élément de compétitivité.
L’idée sous-jacente est simple : un investisseur peut accepter le risque économique, beaucoup moins un système dans lequel les règles peuvent être contournées par celui qui dispose des bons relais.
Mezzour refuse toutefois de transformer cette critique en posture d’opposition à l’intérieur même de la majorité sortante. Il rejette explicitement l’idée d’avoir « un pied dans la majorité et l’autre dans l’opposition ». Son argument est différent : sur certains sujets, explique-t-il en substance, le parti n’a pas réussi à convaincre ses partenaires.
C’est une nuance politiquement importante à huit jours du scrutin.
Pouvoir d’achat : le procès des intermédiaires
Le deuxième temps fort du débat arrive avec le pouvoir d’achat.
Depuis plusieurs mois, l’Istiqlal développe une critique du poids de certains intermédiaires entre producteurs et consommateurs. La veille encore, Nizar Baraka avait défendu à Fès l’idée de sociétés de distribution capables d’agir sur les circuits lorsque les écarts de prix deviennent excessifs.
À Casablanca, Mezzour reprend le sujet sous un angle plus économique.
Selon lui, certains acteurs arrivent à contrôler des segments de la chaîne alimentaire, de la production à la distribution, tout en échappant en partie aux mécanismes classiques du secteur formel. Dans ces situations, affirme-t-il, les instruments habituels de régulation de la concurrence peuvent devenir insuffisants.
D’où la proposition de sociétés régionales et d’un recours possible à un soutien public conditionné.
Le propos fait immédiatement surgir la question qui traverse une bonne partie du débat économique actuel : jusqu’où l’État doit-il intervenir dans le marché ?
Mezzour assume l’idée d’une intervention lorsque des acteurs utilisent leur puissance financière pour modifier les règles du jeu. L’État, dit-il en substance, doit conserver une capacité à agir lorsqu’il s’agit de protéger le pouvoir d’achat.
Ce n’est donc pas seulement une politique sociale qui est esquissée. C’est aussi une conception du marché : la concurrence reste la règle, mais l’État doit pouvoir intervenir lorsque le marché se concentre ou se dérègle.
La rente et la corruption présentées comme un coût économique
Autre séquence remarquée : celle consacrée à la rente et à la corruption.
Le vocabulaire devient plus direct. Mezzour évoque des intérêts installés, capables de trouver des relais pour se protéger. Là encore, il ne présente pas uniquement le sujet comme une question morale.
Le raisonnement est économique : lorsque l’accès au marché dépend davantage des réseaux que de la performance, la concurrence s’affaiblit, l’investisseur hésite et la confiance recule.
Cette manière de relier corruption, investissement et productivité donne une tonalité particulière à la rencontre.
Dans la campagne, chaque parti promet naturellement de lutter contre la corruption. Mais ici, le propos cherche à déplacer le débat : le « bak sahbi » n’est pas seulement injuste, il coûte de la croissance.
Énergie : stocker avant d’avoir besoin d’importer dans l’urgence
Le ministre revient ensuite sur un sujet plus technique, mais stratégique : le stockage des produits énergétiques.
Dans un monde marqué par les tensions géopolitiques et les ruptures logistiques, disposer d’une capacité de stockage suffisante devient selon lui une forme d’assurance économique.
Mezzour évoque notamment Nador West Med et les infrastructures susceptibles d’augmenter les capacités de stockage du Royaume.
L’objectif affiché va plus loin que la simple sécurité d’approvisionnement : faire du Maroc une plateforme attractive pour des producteurs internationaux ayant intérêt à positionner leurs stocks près des marchés africains et européens.
Le raisonnement rejoint un thème désormais récurrent dans les politiques industrielles marocaines : transformer la position géographique du Royaume en avantage logistique.
Et même l’école privée entre dans le débat économique
Dernier dossier : l’enseignement privé.
Le Parti de l’Istiqlal défend, selon Mezzour, la mise en place d’un cadre plus clair concernant le coût du parcours scolaire dans le privé et envisage des mécanismes fiscaux destinés à soulager la classe moyenne.
L’idée révèle une autre préoccupation présente dans la salle : la pression croissante exercée par les dépenses incompressibles sur les ménages.
Logement, alimentation, énergie, santé, éducation : le débat sur le pouvoir d’achat ne peut plus se limiter au seul prix du panier alimentaire.
Une soirée où le programme a quitté les slogans
Ce qui ressort finalement de cette rencontre casablancaise, ce n’est pas une mesure unique mais une tentative de relier plusieurs dossiers que l’on traite habituellement séparément.
Conflits d’intérêts. Clientélisme. Pouvoir d’achat. Intermédiaires. Stockage énergétique. Fiscalité de la classe moyenne. Corruption. Le fil conducteur était celui de la confiance dans les règles économiques.
Reste évidemment la question essentielle de toute campagne électorale : comment passer du diagnostic à l’exécution ?
Créer des sociétés régionales de distribution suppose une gouvernance, un financement et une articulation précise avec le secteur privé. Encadrer les conflits d’intérêts exige une loi, mais surtout des mécanismes de contrôle. Soutenir fiscalement les familles nécessite de préciser le coût budgétaire. Augmenter les capacités de stockage réclame, lui, des investissements lourds et une stratégie industrielle de long terme.
À Casablanca, Ryad Mezzour n’a donc pas seulement parlé croissance. Il a surtout essayé de convaincre qu’avant de demander à l’économie marocaine d’aller plus vite, il fallait aussi s’assurer que tout le monde joue avec les mêmes règles.
Pas de grande envolée lyrique. Mezzour parle marchés, règles du jeu, intermédiaires, stockage, fiscalité. Puis il lâche une expression que tout le monde comprend immédiatement : « bak sahbi », cette logique de passe-droit et de relations personnelles qui, selon lui, mine la confiance et ralentit le développement.
Le message est politique, mais présenté comme un problème économique.
« Le conflit d’intérêts doit être encadré »
Ryad Mezzour affirme que le Parti de l’Istiqlal entend, s’il dirige la prochaine majorité, faire aboutir un cadre légal sur les conflits d’intérêts. Il reconnaît au passage qu’une telle avancée n’a pas été obtenue au cours de la législature actuelle, malgré des tentatives du parti, faute d’accord avec ses partenaires de coalition.
Dans la salle, le passage tranche avec les traditionnelles promesses de croissance ou d’investissement. Le ministre fait de la gouvernance un élément de compétitivité.
L’idée sous-jacente est simple : un investisseur peut accepter le risque économique, beaucoup moins un système dans lequel les règles peuvent être contournées par celui qui dispose des bons relais.
Mezzour refuse toutefois de transformer cette critique en posture d’opposition à l’intérieur même de la majorité sortante. Il rejette explicitement l’idée d’avoir « un pied dans la majorité et l’autre dans l’opposition ». Son argument est différent : sur certains sujets, explique-t-il en substance, le parti n’a pas réussi à convaincre ses partenaires.
C’est une nuance politiquement importante à huit jours du scrutin.
Pouvoir d’achat : le procès des intermédiaires
Le deuxième temps fort du débat arrive avec le pouvoir d’achat.
Depuis plusieurs mois, l’Istiqlal développe une critique du poids de certains intermédiaires entre producteurs et consommateurs. La veille encore, Nizar Baraka avait défendu à Fès l’idée de sociétés de distribution capables d’agir sur les circuits lorsque les écarts de prix deviennent excessifs.
À Casablanca, Mezzour reprend le sujet sous un angle plus économique.
Selon lui, certains acteurs arrivent à contrôler des segments de la chaîne alimentaire, de la production à la distribution, tout en échappant en partie aux mécanismes classiques du secteur formel. Dans ces situations, affirme-t-il, les instruments habituels de régulation de la concurrence peuvent devenir insuffisants.
D’où la proposition de sociétés régionales et d’un recours possible à un soutien public conditionné.
Le propos fait immédiatement surgir la question qui traverse une bonne partie du débat économique actuel : jusqu’où l’État doit-il intervenir dans le marché ?
Mezzour assume l’idée d’une intervention lorsque des acteurs utilisent leur puissance financière pour modifier les règles du jeu. L’État, dit-il en substance, doit conserver une capacité à agir lorsqu’il s’agit de protéger le pouvoir d’achat.
Ce n’est donc pas seulement une politique sociale qui est esquissée. C’est aussi une conception du marché : la concurrence reste la règle, mais l’État doit pouvoir intervenir lorsque le marché se concentre ou se dérègle.
La rente et la corruption présentées comme un coût économique
Autre séquence remarquée : celle consacrée à la rente et à la corruption.
Le vocabulaire devient plus direct. Mezzour évoque des intérêts installés, capables de trouver des relais pour se protéger. Là encore, il ne présente pas uniquement le sujet comme une question morale.
Le raisonnement est économique : lorsque l’accès au marché dépend davantage des réseaux que de la performance, la concurrence s’affaiblit, l’investisseur hésite et la confiance recule.
Cette manière de relier corruption, investissement et productivité donne une tonalité particulière à la rencontre.
Dans la campagne, chaque parti promet naturellement de lutter contre la corruption. Mais ici, le propos cherche à déplacer le débat : le « bak sahbi » n’est pas seulement injuste, il coûte de la croissance.
Énergie : stocker avant d’avoir besoin d’importer dans l’urgence
Le ministre revient ensuite sur un sujet plus technique, mais stratégique : le stockage des produits énergétiques.
Dans un monde marqué par les tensions géopolitiques et les ruptures logistiques, disposer d’une capacité de stockage suffisante devient selon lui une forme d’assurance économique.
Mezzour évoque notamment Nador West Med et les infrastructures susceptibles d’augmenter les capacités de stockage du Royaume.
L’objectif affiché va plus loin que la simple sécurité d’approvisionnement : faire du Maroc une plateforme attractive pour des producteurs internationaux ayant intérêt à positionner leurs stocks près des marchés africains et européens.
Le raisonnement rejoint un thème désormais récurrent dans les politiques industrielles marocaines : transformer la position géographique du Royaume en avantage logistique.
Et même l’école privée entre dans le débat économique
Dernier dossier : l’enseignement privé.
Le Parti de l’Istiqlal défend, selon Mezzour, la mise en place d’un cadre plus clair concernant le coût du parcours scolaire dans le privé et envisage des mécanismes fiscaux destinés à soulager la classe moyenne.
L’idée révèle une autre préoccupation présente dans la salle : la pression croissante exercée par les dépenses incompressibles sur les ménages.
Logement, alimentation, énergie, santé, éducation : le débat sur le pouvoir d’achat ne peut plus se limiter au seul prix du panier alimentaire.
Une soirée où le programme a quitté les slogans
Ce qui ressort finalement de cette rencontre casablancaise, ce n’est pas une mesure unique mais une tentative de relier plusieurs dossiers que l’on traite habituellement séparément.
Conflits d’intérêts. Clientélisme. Pouvoir d’achat. Intermédiaires. Stockage énergétique. Fiscalité de la classe moyenne. Corruption. Le fil conducteur était celui de la confiance dans les règles économiques.
Reste évidemment la question essentielle de toute campagne électorale : comment passer du diagnostic à l’exécution ?
Créer des sociétés régionales de distribution suppose une gouvernance, un financement et une articulation précise avec le secteur privé. Encadrer les conflits d’intérêts exige une loi, mais surtout des mécanismes de contrôle. Soutenir fiscalement les familles nécessite de préciser le coût budgétaire. Augmenter les capacités de stockage réclame, lui, des investissements lourds et une stratégie industrielle de long terme.
À Casablanca, Ryad Mezzour n’a donc pas seulement parlé croissance. Il a surtout essayé de convaincre qu’avant de demander à l’économie marocaine d’aller plus vite, il fallait aussi s’assurer que tout le monde joue avec les mêmes règles.