​Barrages au Maroc : le grand retour de l’eau…


Rédigé par La rédaction le Samedi 4 Avril 2026

Après des années d’angoisse hydrique, le Maroc retrouve des couleurs. Au 30 mars 2026, les retenues des barrages culminent à 12,6 milliards de mètres cubes, contre 6,4 milliards un an plus tôt. Le taux de remplissage global atteint 73,7 %, presque le double de 2025. La nouvelle est forte. Elle soulage, elle rassure, elle redonne de l’air à l’agriculture, aux villes et aux décideurs. Mais elle pose aussi une question moins confortable : ce spectaculaire rebond marque-t-il une sortie durable de la crise de l’eau, ou seulement une pause humide dans une trajectoire structurellement fragile ?



Barrages Maroc : des chiffres qui changent enfin l’humeur du pays

Il faut le dire franchement : ces chiffres n’ont rien d’anodin. Voir les réserves nationales passer de 6,4 à 12,6 milliards de mètres cubes en un an, soit une progression d’environ 98 %, change le climat psychologique d’un pays entier. Dans un Maroc habitué ces dernières années aux discours sur la rareté, les restrictions, l’angoisse agricole et les arbitrages douloureux entre usages, le retour de niveaux élevés dans plusieurs bassins agit comme un contre-choc. Le taux de remplissage national de 73,7 % au 30 mars 2026 confirme un net redressement par rapport aux 38,2 % relevés un an auparavant.

Dans plusieurs barrages, les apports récents donnent la mesure de cette reprise. Bin El Ouidane grimpe à 92,1 % après environ 7,4 millions de m³ d’apports. Ahmed El Hansali atteint 81,5 % avec près de 2,2 millions de m³. Al Massira, longtemps symbole d’inquiétude, reçoit 3,3 millions de m³ supplémentaires. Al Mansour Eddahbi, dans le Sud-Est, se redresse lui aussi à 51,7 %. Le signal est donc national, même si son intensité varie selon les territoires.

Le nord et le centre apparaissent comme les grands gagnants de cette séquence pluvieuse. Tansift culmine à 94,7 %, le Bouregreg à 92,8 %, le Loukkos à 91,7 %. D’autres bassins affichent des niveaux solides sans être encore totalement sécurisés : la Moulouya à 72,1 %, l’Oum Errabia à 59,3 %, le Souss-Massa à 55,9 % et le Guir-Ziz-Gheris à 54,3 %. À l’inverse, Draa-Oued Noun reste plus vulnérable avec 39,7 %. Cette géographie de l’eau rappelle une évidence que le débat public oublie souvent : au Maroc, l’amélioration n’est jamais uniforme.

Le cas du Sebou mérite une attention particulière. C’est la principale réserve hydrique du Royaume en volume stocké. D’après Maadialna, ce bassin a enregistré, à la date du 12 février 2026, environ 5.156 millions de m³ d’apports, soit un excédent de 169 % par rapport à une année normale. À cette même date, le taux de remplissage y atteignait 91,6 %, avec près de 5.548 millions de m³ stockés. Le barrage Al Wahda, à lui seul, concentre environ 2.952 milliards de m³, avec un taux de remplissage autour de 85 %. Ce sont des chiffres massifs. Ils confortent le Sebou comme pilier de la sécurité hydrique nationale.

Mais derrière cette bonne nouvelle se glisse une question plus dérangeante. Quand un pays se rassure d’abord grâce à quelques grands réservoirs et à quelques bassins très performants, il révèle aussi une forme de dépendance. Le Maroc va mieux quand le Sebou va bien. Cela dit beaucoup de notre vulnérabilité territoriale. On peut s’en réjouir à court terme. On aurait tort d’y voir, déjà, une victoire stratégique complète.

Car la sécurité hydrique ne se mesure pas seulement à un stock. Elle se mesure aussi à la régularité interannuelle des pluies, à l’état des nappes, à la capacité de transfert, à l’efficience des réseaux, aux pertes, aux usages agricoles, à la pression urbaine et industrielle. Autrement dit : un barrage plein ne résout pas, à lui seul, la question de l’eau au Maroc.

​Remplissage des barrages : l’euphorie est permise, l’oubli serait une faute

Il serait injuste de minimiser l’ampleur du redressement. Après plusieurs années de sécheresse et de tension croissante sur la ressource, ces niveaux de remplissage offrent une respiration réelle. Pour les ménages, cela signifie un risque moindre de ruptures ou de restrictions sévères dans plusieurs zones. Pour l’agriculture, cela améliore les perspectives d’irrigation et donc de campagne. Pour l’État, cela desserre une partie de la pression politique et budgétaire liée à l’urgence hydrique. La plateforme Maadialna faisait encore état, à la mi-mars 2026, d’environ 12,4 milliards de m³ disponibles et d’un taux global de 71,6 %, signe que l’amélioration s’est consolidée sur plusieurs semaines.

Mais l’autre lecture, plus sévère, reste indispensable. Plusieurs barrages demeurent à des niveaux préoccupants. Imfout plafonne à 3 %, Garde Sebou à 10 %, Mohammed Mokhtar Soussi à 10 %. Même Al Massira, pourtant stratégique, ne dépasse pas 34,1 % malgré des apports récents. Cela veut dire que le Maroc de l’eau reste à deux vitesses. D’un côté, des ouvrages quasiment pleins, parfois à capacité maximale comme Dar Khroufa, Smir ou Oulouze. De l’autre, des retenues encore fragiles, exposées au moindre retournement pluviométrique.

Il y a là une leçon politique. Le pays ne peut plus piloter sa communication hydrique uniquement à coups de moyennes nationales. Le 73,7 % global impressionne. Il rassure. Mais la moyenne agrège des réalités très inégales. Dans un dossier aussi sensible, la moyenne peut devenir un piège narratif. Elle apaise l’opinion, parfois trop vite.

Eau Maroc 2026 : une vraie amélioration, mais pas encore une sortie de crise

Le fond du sujet est là. Oui, la situation s’est améliorée. Oui, les pluies récentes ont changé la donne. Oui, la montée du stock national est un fait majeur. Mais non, le Maroc n’est pas sorti de sa crise structurelle de l’eau. Ce serait aller trop vite. D’abord parce que la variabilité climatique devient la norme. Ensuite parce que les épisodes pluvieux intenses, même utiles pour les barrages, ne remplacent pas toujours une recharge homogène et durable des ressources. Enfin parce que la demande, elle, continue de grimper sous l’effet de l’urbanisation, de l’agriculture, du tourisme, des besoins industriels et des arbitrages territoriaux.

Le vrai test commencera presque maintenant, paradoxalement au moment où les indicateurs s’améliorent. C’est dans les périodes de répit que se mesure la qualité d’une stratégie publique. Un pays sérieux utilise les années favorables pour préparer les années dures. Il investit. Il répare. Il transfère. Il dessale. Il recycle. Il réduit les fuites. Il affine les priorités d’usage. Il parle vrai aux citoyens.

Le Maroc a déjà engagé une partie de cette mutation, avec l’accélération des barrages, des interconnexions, des stations de dessalement et des programmes de sécurisation de l’eau potable. Mais la tentation du relâchement existe toujours. Elle est humaine. Elle est politique aussi. Quand les barrages remontent, la discipline collective baisse souvent d’un cran.

Agriculture, villes, industrie : qui profitera vraiment de ce rebond hydrique ?

La question devient presque sociale. Une bonne année hydrique ne profite pas automatiquement à tout le monde de la même manière. L’agriculture irriguée y gagne vite. Les centres urbains sécurisent leur approvisionnement. Les industriels respirent. Mais les territoires périphériques, les petits agriculteurs, les zones dépendantes d’ouvrages encore faibles, eux, restent exposés.

C’est pourquoi la gouvernance de l’eau ne peut pas être pensée comme un simple sujet technique réservé aux ingénieurs. Elle touche au modèle de développement, à la justice territoriale et à la confiance citoyenne. Qui sera servi en premier lors des tensions futures ? Quels arbitrages entre cultures gourmandes en eau et sécurité alimentaire ? Quelle place pour le recyclage des eaux usées traitées ? Quelle vérité dira-t-on aux habitants des régions encore en retrait ?

Dans ce débat, il faut éviter deux excès. Le catastrophisme permanent fatigue l’opinion et finit par décrédibiliser l’alerte. L’autosatisfaction, elle, est encore plus dangereuse. Elle fabrique une illusion de sécurité.

Le Maroc a gagné du temps, pas le droit de s’endormir

La bonne nouvelle, la vraie, c’est que le Maroc a récupéré du temps. Et dans un pays confronté depuis des années à l’urgence hydrique, récupérer du temps est déjà considérable. Les barrages pleins ou presque pleins redonnent une marge. Les réserves nationales élevées offrent de l’oxygène. Le Sebou confirme sa puissance. Les bassins du nord et du centre montrent qu’un retournement favorable reste possible lorsque les précipitations reviennent.

Mais cette marge ne doit pas être confondue avec une immunité. L’eau au Maroc reste un sujet de souveraineté silencieuse. Elle touche à la cohésion sociale, à l’économie réelle, au monde rural, à la paix des villes, à la crédibilité même de l’action publique. Les 12,6 milliards de m³ d’aujourd’hui sont une respiration. Ils ne sont pas une garantie éternelle.

Il faut donc accueillir cette embellie avec sérieux. S’en réjouir, oui. S’endormir dessus, non. Le pays sort d’une zone rouge immédiate sur plusieurs fronts, mais pas de la bataille de fond. Et c’est peut-être cela, au fond, la lecture la plus honnête de cette séquence : le Maroc n’a pas vaincu la crise de l’eau, il vient seulement de reprendre la main. Pour combien de temps, tout dépendra de ce qu’il fera de cette parenthèse favorable.




Samedi 4 Avril 2026
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