​CAN 2025 : Droit de réponse au quotidien "L'Equipe" du 19 Janvier 2026


Rédigé par le Lundi 19 Janvier 2026

Cher(e)s confrères de L’Équipe,

Votre numéro du 21 janvier constitue, à bien des égards, un cas d’école. Non pas au sens d’un modèle à suivre, mais comme un exemple précis de ce que le journalisme ne doit pas devenir lorsqu’il cède à la tentation du récit facile, de l’insinuation et du soupçon non démontré. À ce titre, il mériterait d’être étudié dans les écoles de journalisme marocaines et africaines, non pour être imité, mais pour être analysé, déconstruit et discuté.

Car ce que vous proposez ce jour-là n’est pas une enquête, encore moins une démonstration. C’est une construction narrative où l’émotion l’emporte sur la preuve, où le doute tient lieu d’argument, et où un pays, le Maroc, se retrouve placé au banc des accusés sans jamais avoir été entendu. Voilà exactement ce qu’il ne faut pas faire en journalisme.



Il existe une frontière claire entre l’analyse sportive, même sévère, et l’installation d’un soupçon systémique.

Cette frontière, le traitement de la finale de la CAN 2025 par L’Équipe l’a franchie à plusieurs reprises. Non par un mensonge frontal, mais par une accumulation d’insinuations, de raccourcis narratifs et de glissements sémantiques qui, mis bout à bout, construisent une idée lourde : le Maroc aurait été, sinon coupable, du moins suspect. Suspect d’influence, suspect de pression, suspect de manipulation. Même dans la défaite.

Ce texte n’est ni une plainte, ni une réaction à chaud. Il est un droit de réponse. Un rappel des faits, des règles, et d’un principe fondamental du journalisme : la responsabilité du récit.

​Un titre n’est jamais innocent, votre titre n'est pas innocent

« Vainqueur par chaos ». En Une. Le mot est fort. Il frappe. Il imprime. Mais il ne décrit rien précisément. De quel chaos parle-t-on ? D’incidents en tribunes, communs à de nombreuses finales sous tension ? D’un arbitrage contesté — comme dans la majorité des grandes compétitions ? D’une pression émotionnelle extrême, inhérente à une finale continentale ?

Le chaos, ici, n’est pas un fait : c’est une atmosphère. Et cette atmosphère est implicitement rattachée au pays hôte. Le Maroc devient le décor du désordre, le cadre implicite de la suspicion. Le procédé est connu : on ne démontre pas, on suggère. On n’accuse pas, on laisse entendre.

​L’arbitrage : de la contestation au procès d’intention

Que l’arbitrage de cette finale ait été difficile, personne ne le conteste. Qu’il ait suscité des débats, c’est la nature même du football moderne. Mais ce que le traitement médiatique a fait, c’est autre chose : transformer une controverse technique en soupçon politique.

Affirmer qu’un arbitrage a « penché en faveur du Maroc » sans analyse réglementaire précise, sans décryptage du VAR, sans confrontation avec des arbitres indépendants, relève moins de l’enquête que du ressenti éditorial.

Plus grave encore : suggérer que cet arbitrage serait le produit de pressions, de « couloirs », d’un climat d’influence, sans la moindre preuve, franchit un seuil éthique.

Le droit du lecteur n’est pas d’être guidé vers une impression, mais vers une compréhension.

​Quand l’insinuation remplace la preuve

L’évocation répétée de responsables marocains supposément influents, cités sans faits, sans documents, sans témoignages directs, pose un problème de méthode. Le journalisme d’investigation repose sur la démonstration. Ici, nous sommes face à un journalisme de suggestion.

Dire « on ne peut pas prouver, mais tout le monde sait » n’est pas une démarche journalistique. C’est une rhétorique. Et elle est d’autant plus problématique qu’elle vise un pays, une institution, un football africain qui tente précisément de sortir de décennies de soupçons et de caricatures.

​Le paradoxe marocain : perdre et rester coupable

Voici sans doute l’angle le plus troublant du récit proposé. Le Maroc perd la finale. Il ne remporte pas le trophée. Et pourtant, il demeure le centre du soupçon. On parle d’une CAN qui aurait pu lui être « donnée ». On évoque un triomphe qui aurait été « sale ». On suggère une victoire illégitime… qui n’a jamais eu lieu.

Ce raisonnement est paradoxal, presque absurde : le pays hôte perd, mais reste suspect d’avoir voulu gagner par des moyens contestables. La défaite n’efface pas le soupçon, elle l’alimente. C’est un biais narratif profond, révélateur d’une difficulté à envisager le Maroc autrement que sous le prisme du doute.

​Brahim Diaz, ou la violence symbolique

L’épisode du penalty manqué de Brahim Diaz a donné lieu à l’un des glissements les plus problématiques. À force d’interprétations psychologisantes, certains récits ont frôlé l’indécence : le joueur aurait-il raté volontairement ? Aurait-il refusé une victoire « sale » ? Aurait-il, consciemment ou non, « sauvé l’honneur » du football africain ?

Ces hypothèses, présentées parfois sur le mode de la discussion de comptoir, ont pourtant été relayées dans un cadre médiatique sérieux. Elles exposent un joueur à une lecture morale de son geste sportif. Or un penalty raté n’est ni un acte politique, ni un choix éthique. C’est un échec sportif, dans un contexte de pression extrême. Tout le reste relève de la fiction.

​Une parole absente, un récit déséquilibré

Autre élément frappant : l’absence quasi totale de parole institutionnelle marocaine. Ni fédération, ni comité d’organisation, ni responsables techniques n’ont été cités pour répondre aux accusations implicites. Le Maroc est parlé, commenté, disséqué — mais rarement entendu.

Ce déséquilibre est contraire à l’esprit même du droit à l’information. Un pays, une institution, une organisation ne peuvent être placés au centre d’un soupçon sans bénéficier d’un espace de réponse équivalent.

​Une question plus large : le Maroc et le regard extérieur

Ce traitement ne peut être isolé de son contexte. Le Maroc d’aujourd’hui est un acteur central du football africain : infrastructures, organisation, diplomatie sportive, ambitions mondiales avec 2030. Cette montée en puissance dérange parfois. Elle bouscule des habitudes, des hiérarchies implicites, des récits anciens.

Il est plus confortable de soupçonner que d’analyser. Plus simple de douter que de reconnaître une mutation profonde du football africain, portée — entre autres — par le Maroc.

Alors camarades de L'Equipe : ​critiquer, oui. Insinuer, non.

Ce droit de réponse ne demande ni indulgence, ni silence critique. Le Maroc, comme tout pays organisateur, doit accepter l’examen, la contradiction, le débat. Mais il a aussi droit à l’équité, à la rigueur, à la preuve.

Le journalisme gagne en crédibilité quand il éclaire. Il la perd quand il suggère sans démontrer. La CAN 2025 mérite mieux qu’un récit de soupçon. Elle mérite une analyse à la hauteur de son importance sportive, politique et symbolique.

Le football africain aussi.

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Ce numéro de L’Équipe ne fait pas une critique sportive du Maroc, il construit un récit symbolique de suspicion, où le Maroc devient le décor du soupçon, même dans la défaite.
Ce n’est ni un complot, ni une cabale, mais un biais narratif puissant, nourri par l’émotion, la rivalité et une certaine difficulté européenne à accepter un leadership africain structuré :

1. « Vainqueur par chaos » (Une – page 1)
Le titre de votre Une associe directement la victoire sénégalaise à un « chaos » imputé implicitement au contexte marocain : tribunes, arbitrage, organisation, pression. Le Maroc est présenté comme l’environnement toxique, sans distinction entre faits établis et ressentis.
– Le chaos évoqué relève davantage de la tension sportive extrême que d’un effondrement organisationnel.
– Aucune enquête factuelle ne démontre une défaillance structurelle marocaine.
– Le choix lexical installe un récit émotionnel avant toute analyse.

2. « Arbitrage désastreux qui a penché en faveur du Maroc » (page 2)
Affirmation répétée d’un arbitrage favorable au Maroc, sans démonstration juridique précise, sans citation du règlement CAF, ni analyse VAR indépendante.
– Le papier reconnaît lui-même que la faute sur Diaz « n’était pas imaginaire ».
– La notion de « zone de non-droit » est journalistiquement lourde et juridiquement vide.
– Le doute est présenté comme quasi-certitude.

3. Soupçon de pression politique marocaine (Fouzi Lekjaa) – page 2
Allusion directe à l’influence supposée de Fouzi Lekjaa « dans les couloirs », sans preuve, sans source, sans contradiction.
– Assimilation implicite à une corruption d’arbitrage.
– Aucun élément factuel, ni témoignage officiel.
– Procédé classique d’insinuation : suggérer sans assumer.

4. « CAN donnée au pays hôte » (page 2)
L’hypothèse d’une CAN « donnée » au Maroc est avancée comme une possibilité crédible, alors que le Maroc… a perdu la finale.
– Contradiction interne flagrante.
– Raisonnement rétrospectif biaisé.
– Le Maroc perd mais reste accusé.

5. Brahim Diaz présenté comme traître ou acteur conscient (pages 2–4)
Insinuations multiples sur une panenka volontaire, presque morale : Diaz aurait « sauvé l’Afrique », « refusé une CAN sale ».
– Psychologisation abusive.
– Déplacement du débat vers l’intention morale.
– Exposition d’un joueur à la vindicte symbolique.

6. Maroc = menace pour l’image du football africain (page 2)
Le Maroc est présenté comme un risque systémique pour la crédibilité du football africain.
– Le Maroc est aussi montré comme moteur du football africain moderne.
– Aucun contre-argument africain n’est sollicité.
– Vision européocentrée du “bon” football africain.

7. Absence totale de parole institutionnelle marocaine
Aucune réaction officielle marocaine citée : fédération, CAF locale, comité d’organisation.
– Récit à sens unique.
– Rupture avec l’équilibre journalistique.
– Le Maroc est parlé, jamais parlant.

 

Un dernier mot :

Nous ne nous faisons aucune illusion. Nous restons même convaincus que ce droit de réponse ne sera, très probablement, jamais publié dans votre quotidien. Mais il aura au moins eu le mérite d’exister, d’être formulé clairement, et de rappeler qu’en journalisme, le silence face à la critique n’efface ni les faits, ni les responsabilités.




Lundi 19 Janvier 2026
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