​Chronique | Quand la Bible s’invite à la table de la diplomatie


Rédigé par le Jeudi 26 Février 2026

Si la Genèse devient un titre foncier, pourquoi s’arrêter là ? Quelle religion, quel texte, quelle interprétation ferait alors autorité ? Et qui trancherait ? L’entretien avec Tucker Carlson avec Mike Huckabee, représentant officiel de Washington en Israël est à cet égard révélateur



On reste abasourdi. Vraiment abasourdi. Non pas par une déclaration lancée à chaud sur un plateau militant ou dans un meeting électoral, mais par des propos tenus calmement, posément, par un ambassadeur des États-Unis en fonction, en poste à Tel-Aviv, censé incarner la rationalité stratégique, la retenue diplomatique et le langage codifié des grandes puissances. Mike Huckabee, représentant officiel de Washington en Israël, a estimé « acceptable » qu’Israël puisse s’emparer d’un territoire englobant la Palestine, le Liban, la Syrie, la Jordanie, et même des portions de l’Arabie saoudite et de l’Irak, au nom d’un supposé « droit biblique ». Le mot est lâché. Et avec lui, un vertige.

Ce qui sidère d’abord, ce n’est pas la radicalité de la position — l’histoire regorge de déclarations extrêmes — mais l’argument invoqué. Non pas la sécurité nationale, non pas l’histoire contemporaine, non pas même une lecture stratégique cynique des rapports de force, mais un passage de la Genèse. Un texte religieux, vieux de plusieurs millénaires, convoqué pour justifier, en 2026, une redéfinition radicale de l’ordre territorial au Moyen-Orient. Dans la bouche d’un ambassadeur américain. À ce stade, ce n’est plus seulement une provocation : c’est un symptôme.

Car ce qui se joue ici dépasse de loin la personne de Huckabee. Ces propos mettent à nu une confusion grandissante entre foi, idéologie et diplomatie, dans un monde déjà fragilisé par les conflits, les récits identitaires et la remise en cause du droit international. Lorsque Huckabee affirme que « la terre a été donnée par Dieu à un peuple choisi », il ne parle pas seulement en pasteur évangélique. Il parle depuis une position de pouvoir. Et cela change tout.

Il faut le dire clairement : aucun ordre international moderne ne peut survivre à une diplomatie fondée sur des promesses divines. Le système issu de 1945 — imparfait, souvent violé, mais encore structurant — repose sur des principes laïcs : souveraineté des États, frontières reconnues, droit des peuples, résolution des conflits par la négociation. Introduire le « droit biblique » dans cette architecture revient à ouvrir une boîte de Pandore dont personne ne maîtrise les conséquences. Car si la Genèse devient un titre foncier, pourquoi s’arrêter là ? Quelle religion, quel texte, quelle interprétation ferait alors autorité ? Et qui trancherait ?

L’entretien avec Tucker Carlson est à cet égard révélateur. Le journaliste conservateur, pourtant loin d’être un défenseur de la cause palestinienne, pousse Huckabee dans ses retranchements. Il interroge la cohérence morale d’un discours qui reconnaît des droits ancestraux à des juifs venus d’Europe de l’Est, tout en relativisant ceux de populations chrétiennes ou musulmanes vivant au Levant depuis des siècles. La réponse de Huckabee — rejetant l’argument génétique et invoquant des « pierres qui crient » — marque un glissement inquiétant : l’archéologie devient foi, la foi devient politique, la politique devient justification.

Il serait trop simple de balayer ces propos comme une simple sortie idéologique sans lendemain. Car Mike Huckabee n’est pas un électron libre. Il incarne un courant puissant aux États-Unis : le sionisme chrétien, profondément enraciné dans certaines franges de l’électorat évangélique, influent au Congrès, et de plus en plus audible dans les cercles de pouvoir. Ce courant ne soutient pas Israël par calcul géopolitique, mais par conviction eschatologique. Pour lui, l’expansion territoriale d’Israël n’est pas un risque, mais une étape. Une étape vers un récit de fin des temps que peu de diplomates osent nommer, mais que certains semblent désormais assumer.

Le problème n’est donc pas seulement ce qui a été dit, mais ce que cela révèle. Une diplomatie américaine traversée par des logiques internes contradictoires. D’un côté, un Département d’État qui continue d’affirmer son attachement au droit international, à la stabilité régionale et à une solution négociée. De l’autre, des figures politiques nommées à des postes clés qui parlent un langage radicalement différent, brouillant le message, alimentant la méfiance et fragilisant la crédibilité de Washington.

Les réactions internationales ne s’y sont pas trompées. Du Caire à Riyad, d’Amman à Doha, les condamnations ont été immédiates. Non seulement parce que les propos de Huckabee remettent en cause la souveraineté de plusieurs États, mais parce qu’ils réveillent un imaginaire colonial et théologique que la région connaît trop bien. Dans un Moyen-Orient déjà meurtri par les guerres, les occupations et les récits de dépossession, entendre un diplomate occidental parler de « terre donnée par Dieu » agit comme un accélérateur de colère et de défiance.

Il faut aussi entendre le malaise, plus discret mais bien réel, au sein même d’Israël. Car si certains courants ultranationalistes peuvent se reconnaître dans ce discours, l’État israélien officiel ne revendique pas une annexion du Moyen-Orient au nom de la Bible. Laisser entendre le contraire expose Israël à une isolation diplomatique accrue, nourrit les accusations d’expansionnisme religieux et complique encore davantage toute perspective de désescalade régionale.

En réalité, cette affaire pose une question fondamentale : jusqu’où une grande puissance peut-elle laisser ses représentants parler au nom de croyances personnelles sans en assumer les conséquences politiques ? L’ambiguïté est dangereuse. Elle alimente les discours complotistes, radicalise les opinions publiques et affaiblit les cadres multilatéraux déjà fragiles.

Rester abasourdi ne suffit donc pas. Il faut regarder cette séquence pour ce qu’elle est : un signal d’alerte. Le retour du religieux comme argument géopolitique assumé. Non pas comme élément culturel ou identitaire, mais comme fondement explicite d’un projet territorial. Une dérive qui, si elle se banalise, risque de transformer les conflits du XXIᵉ siècle en guerres de récits sacrés, sans arbitre, sans compromis possible.

Le Moyen-Orient n’a pas besoin de nouvelles prophéties. Il a besoin de droit, de responsabilité et de lucidité. Et les États-Unis, s’ils veulent encore prétendre jouer un rôle stabilisateur, devront clarifier une chose essentielle : la Bible n’est pas un traité de frontières, et la foi ne peut pas remplacer le droit international. Sans cela, l’abasourdissement laissera place à quelque chose de bien plus dangereux.




Jeudi 26 Février 2026
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