​Et si la croissance se lisait dans les prises électriques ?


Rédigé par le Mercredi 28 Janvier 2026



Les économistes marocains scrutent les mêmes thermomètres depuis des décennies : taux de croissance, PIB, emploi, chômage, inflation. Indispensables, certes. Mais incomplets.

Un indicateur, discret mais redoutablement parlant, reste largement sous-exploité dans le débat public : la demande en électricité. Or, au Maroc, elle progresse de plus de 7 % par an. Un chiffre qui dit beaucoup plus sur l’économie réelle que nombre de tableaux macroéconomiques.

L’électricité n’est pas une abstraction statistique. Elle est consommée quand une usine tourne, quand une chaîne logistique s’automatise, quand un data center s’allume, quand un ménage s’équipe, quand une ville s’étend. Contrairement au PIB, souvent corrigé, révisé, parfois surestimé ou sous-estimé, la demande électrique est un fait physique : soit le courant passe, soit il ne passe pas. Elle capte l’activité en temps réel, sans rhétorique.

Une hausse annuelle supérieure à 7 % place le Maroc dans une trajectoire typique de pays en phase d’industrialisation avancée. Ce rythme dépasse largement la croissance du PIB, généralement située entre 3 et 4 %. Cet écart n’est pas une anomalie : il signale une transformation structurelle. Plus de machines, plus d’automatisation, plus d’usages numériques, plus de climatisation, plus de mobilité électrique, plus d’infrastructures. En clair : une économie qui consomme davantage d’énergie parce qu’elle fait davantage, pas seulement parce qu’elle compte davantage.

Cet indicateur révèle aussi ce que les statistiques de l’emploi masquent parfois. Une usine moderne peut créer relativement peu d’emplois directs, tout en consommant massivement de l’électricité. De même, un data center ou une plateforme logistique automatisée pèse peu dans les chiffres de l’emploi, mais lourd dans la demande énergétique. L’électricité devient alors un miroir fidèle de la montée en gamme productive, bien plus que le simple décompte des postes créés.

La demande électrique permet également de lire l’émergence de nouveaux usages sociaux et économiques. Numérisation accélérée des entreprises, généralisation du télétravail partiel, explosion des équipements électroniques, pompage agricole, dessalement de l’eau, électrification des transports : autant de dynamiques qui tirent la consommation vers le haut. Ce sont des signaux faibles pour les économistes traditionnels, mais des signaux forts pour qui observe les réseaux électriques.

Il y a aussi une dimension territoriale. La cartographie de la demande révèle où l’économie se densifie réellement : zones industrielles actives, corridors logistiques, pôles urbains en expansion. Là où le PIB régional reste parfois flou ou tardif, la courbe électrique raconte une histoire immédiate, presque intime, du développement local.

Bien sûr, cet indicateur n’est pas magique. Il doit être lu avec discernement. Une mauvaise efficacité énergétique peut gonfler artificiellement la consommation. Une vague de chaleur exceptionnelle peut fausser une année. Mais sur le moyen et long terme, la tendance reste robuste. C’est pourquoi les grandes économies industrielles – de l’Allemagne à la Chine – suivent la demande électrique comme un baromètre stratégique.

Pour le Maroc, cette croissance soutenue de la consommation pose aussi une question politique : sommes-nous prêts à l’accompagner durablement ? Capacité de production, réseaux, stockage, transition vers les renouvelables, souveraineté énergétique. L’indicateur ne dit pas seulement « l’économie avance », il demande aussi : « le système suit-il ? »

À force de regarder la croissance dans les tableaux Excel, on oublie parfois de la regarder dans les câbles. Pourtant, l’électricité ne ment pas. Elle ne fait pas de discours. Elle circule. Et aujourd’hui, elle circule de plus en plus vite au Maroc.

​Cette dynamique de la demande serait inquiétante si elle reposait exclusivement sur des énergies fossiles importées.

Or, c’est précisément ici que l’indicateur électrique prend toute sa profondeur stratégique. Aujourd’hui, plus de 46 % de la capacité électrique installée du Maroc provient de sources renouvelables. Ce chiffre, rarement mis en regard de la croissance de la consommation, confirme que l’augmentation des usages ne se fait pas au détriment de la soutenabilité du modèle, mais dans le cadre d’une trajectoire déjà engagée.

Solaire et éolien ne sont plus des vitrines technologiques ou des projets symboliques. Ils constituent désormais l’ossature du système électrique national. Cette réalité change la lecture macroéconomique : la hausse de la demande n’est plus seulement un défi d’approvisionnement, elle devient un levier de compétitivité. Une industrie alimentée par une électricité de plus en plus décarbonée gagne en attractivité, notamment à l’heure où les normes climatiques et les mécanismes d’ajustement carbone se durcissent à l’échelle internationale.

Selon le PDG de MASEN, les objectifs à moyen terme s’inscrivent dans la continuité logique de cette dynamique. L’ambition affichée est claire : renforcer l’intégration du solaire et de l’éolien pour atteindre, voire dépasser, 52 % d’énergies renouvelables à l’horizon 2030. Mais l’enjeu dépasse le simple pourcentage. Il s’agit de préparer le système énergétique national à des transformations structurelles plus profondes : intermittence accrue, besoins de stockage, flexibilité du réseau, gestion intelligente de la demande.

Dans cette perspective, la croissance rapide de la demande électrique devient un stress-test grandeur nature. Elle oblige à repenser la planification énergétique non plus comme un exercice statique, mais comme un processus adaptatif, capable d’absorber des pics, d’anticiper de nouveaux usages et d’intégrer des technologies encore émergentes. Autrement dit, l’électricité n’est plus seulement un input économique ; elle devient un pilier de souveraineté.

C’est là que l’indicateur de la demande retrouve toute sa portée politique. Un pays capable de faire croître rapidement sa consommation électrique tout en verdissant son mix énergétique envoie un signal fort aux investisseurs, aux industriels et à ses partenaires internationaux. Il montre que la transition énergétique n’est pas un frein à la croissance, mais l’une de ses conditions de durabilité.

Au fond, lire l’économie marocaine à travers ses kilowattheures permet de dépasser les débats classiques sur les chiffres de croissance. Cela oblige à poser une question plus exigeante : non pas seulement combien l’économie croît, mais comment elle croît, avec quelle énergie, et pour quels usages. Dans un monde où l’électricité devient le langage commun de l’industrie, du numérique et de la transition écologique, ce baromètre mérite enfin de sortir de l’angle mort du débat économique.




Mercredi 28 Janvier 2026
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