​Groenland : l’Arctique bascule-t-il vers une souveraineté à géométrie variable ?


Rédigé par le Jeudi 22 Janvier 2026

Longtemps relégué aux marges des cartes politiques et mentales, le Groenland est en train de devenir l’un des nœuds stratégiques les plus sensibles du XXIᵉ siècle. Territoire immense, faiblement peuplé, riche en ressources et situé au cœur de l’Arctique, l’île cristallise aujourd’hui les tensions entre grandes puissances dans un monde où la glace fond plus vite que les consensus diplomatiques.



Le Groenland, de périphérie glacée à centre de gravité stratégique

Un récent rapport de la presse britannique évoque l’existence d’un accord politique en gestation entre les États-Unis et certains partenaires européens, visant à redéfinir les modalités de la présence américaine au Groenland. Si ces informations restent à ce stade non formalisées juridiquement, elles s’inscrivent dans une logique géopolitique parfaitement cohérente : celle d’une militarisation progressive de l’Arctique sous couvert de sécurité collective.

Pour comprendre l’enjeu, il faut revenir aux fondamentaux. Le Groenland n’est pas un État indépendant, mais un territoire autonome rattaché au Royaume du Danemark. Il dispose de son propre gouvernement local, mais la défense et la politique étrangère relèvent toujours de Copenhague. Cette ambiguïté institutionnelle en fait une zone grise idéale pour les recompositions stratégiques.

Sur le plan géographique, le Groenland contrôle l’un des axes les plus sensibles du globe : le passage entre l’Amérique du Nord, l’Europe et la Russie. Sur le plan militaire, il constitue un poste avancé crucial pour la détection précoce des missiles balistiques intercontinentaux. Sur le plan économique enfin, il recèle d’importantes réserves de minerais stratégiques, notamment des terres rares indispensables aux technologies de pointe.

Autrement dit, le Groenland coche toutes les cases du territoire que les grandes puissances ne peuvent plus se permettre de laisser hors de leur sphère d’influence.

Des « zones souveraines » : un concept juridiquement flou mais stratégiquement redoutable

Selon les informations rapportées, l’idée au cœur des discussions serait la création de zones qualifiées de « bases souveraines », placées sous contrôle direct des États-Unis. Ce concept n’est pas nouveau. Il s’inspire du modèle britannique à Chypre, où Londres conserve une souveraineté militaire sur certaines bases tout en reconnaissant la souveraineté politique de l’État hôte.

Appliqué au Groenland, un tel mécanisme permettrait aux États-Unis de disposer de territoires assimilables à des enclaves américaines de facto, autorisant des opérations militaires, de renseignement et d’entraînement sans validation danoise préalable. Juridiquement, ce serait une souveraineté fonctionnelle, limitée à des usages stratégiques, mais politiquement, l’effet serait considérable.

Car derrière le vocabulaire technique se cache une réalité simple : un affaiblissement du contrôle danois, une marginalisation de l’autonomie groenlandaise, et une consolidation durable de la présence militaire américaine dans l’Arctique.

Washington : sécurité nationale, mais aussi sécurité des ressources

Officiellement, l’argument central reste la sécurité. Les États-Unis, comme l’OTAN, évoquent la montée en puissance de la Russie et de la Chine dans les régions polaires. Moscou multiplie les bases militaires arctiques et modernise sa flotte du Nord. Pékin, lui, avance sous couvert de recherche scientifique et d’investissements économiques, revendiquant le statut d’« État quasi-arctique ».

Mais réduire l’enjeu à la seule dimension militaire serait naïf. L’Arctique est aussi une gigantesque réserve de ressources encore largement inexploitées. Terres rares, uranium, hydrocarbures, métaux critiques : à mesure que la glace recule, l’appétit stratégique grandit.

Le cadre évoqué dans ces discussions permettrait, selon certaines sources, l’exploitation de ressources locales sans passer par les autorisations danoises classiques. Si cela se confirmait, il s’agirait d’un précédent majeur, posant la question de la souveraineté économique autant que territoriale.

Le Danemark et le Groenland pris entre deux feux

Pour Copenhague, la situation est délicate. Refuser un tel accord, c’est risquer d’apparaître comme un allié réticent dans un contexte de tensions internationales. L’accepter, c’est acter une forme de déclassement stratégique sur un territoire pourtant placé sous sa responsabilité.

Du côté groenlandais, les inquiétudes sont plus profondes encore. La population locale, déjà méfiante vis-à-vis des grandes puissances, redoute une marginalisation accrue de ses droits et de ses intérêts. Le discours officiel promet la protection des civils et le respect de leurs droits, mais l’expérience historique montre que les logiques militaires ont rarement fait bon ménage avec les aspirations locales.

Le risque est clair : voir le Groenland devenir un simple pion sur l’échiquier arctique, sans réelle capacité de décision sur son propre avenir.

Les alliés européens : entre solidarité et malaise stratégique

Au sein de l’Europe, les réactions seraient prudentes, voire réservées. Certains États, dont la France, s’interrogent sur l’ampleur de la présence américaine et sur l’accès privilégié aux ressources stratégiques. Derrière le langage diplomatique, une question traverse les chancelleries : l’Arctique sera-t-il un espace de coopération ou un nouveau théâtre de rivalités hégémoniques ?

L’OTAN, de son côté, assume de plus en plus ouvertement sa focalisation sur le Grand Nord. Surveillance renforcée, radars antimissiles, coopération militaire accrue : l’Arctique n’est plus une périphérie, mais un front avancé.

Une souveraineté qui se redessine sans être nommée

Ce qui frappe dans ce dossier, c’est moins l’idée d’un accord spécifique que la tendance qu’il révèle. Nous assistons à une redéfinition silencieuse de la souveraineté, fragmentée, fonctionnelle, conditionnée par la sécurité et les ressources.

Le Groenland devient ainsi un laboratoire géopolitique : territoire autonome sans pleine souveraineté, sous parapluie danois, intégré à l’OTAN, convoité par les États-Unis, observé par la Russie et la Chine. Une superposition d’autorités et d’intérêts qui brouille les repères classiques du droit international.

Vers un Arctique sous tutelle stratégique ?

Rien n’indique à ce stade que l’accord évoqué soit finalisé ou juridiquement acté. Mais le simple fait qu’il soit discuté, relayé et débattu en dit long sur l’évolution du monde. L’Arctique n’est plus un espace neutre. Il devient un territoire sous surveillance, sous négociation permanente, sous tension latente.

La question centrale n’est donc pas seulement de savoir qui contrôlera telle ou telle base, mais quel modèle de gouvernance internationale émergera dans les zones stratégiques de demain. Un modèle fondé sur le droit, le multilatéralisme et le respect des populations locales, ou un modèle dicté par la force, la dissuasion et l’accès aux ressources.

Dans le silence glacé du Groenland, c’est peut-être l’un des futurs de l’ordre mondial qui est en train de s’écrire.

​Le précédent chypriote : quand la souveraineté se partage sans se dire

Le modèle britannique à Chypre constitue l’un des exemples les plus aboutis de souveraineté militaire dissociée de la souveraineté politique. Lors de l’indépendance de Chypre en 1960, le Royaume-Uni a conservé le contrôle exclusif de deux zones stratégiques, Akrotiri et Dhekelia, appelées « Sovereign Base Areas ». Ces territoires, représentant environ 3 % de la surface de l’île, relèvent juridiquement de la Couronne britannique et ne font pas partie de la République de Chypre, bien qu’ils soient entièrement enclavés sur son territoire.

Dans ces zones, Londres exerce une souveraineté militaire pleine et entière : présence de troupes, installations aériennes et navales, capacités de renseignement, liberté totale de mouvement et d’opérations. Le droit britannique y prévaut pour les questions militaires et sécuritaires, sans ingérence des autorités chypriotes. Pour autant, le Royaume-Uni a pris soin de préserver un équilibre politique sensible. Les civils chypriotes vivant ou travaillant dans ces zones conservent leurs droits fondamentaux, leur statut juridique et leur accès aux services publics, comme s’ils se trouvaient sur le reste du territoire national.

Ce dispositif repose sur un compromis implicite : l’État hôte accepte une limitation très ciblée de sa souveraineté en échange de garanties politiques, économiques et sécuritaires plus larges. Depuis plus de soixante ans, ce modèle fonctionne sans remise en cause majeure, précisément parce qu’il ne s’est jamais transformé en annexion formelle ou en administration coloniale classique.

C’est ce schéma que certains stratèges occidentaux regardent aujourd’hui comme une source d’inspiration pour le Groenland. Une souveraineté militaire strictement circonscrite, justifiée par des impératifs stratégiques globaux, mais qui permet d’éviter l’image politiquement explosive d’une prise de contrôle directe d’un territoire autonome. Un équilibre fragile, acceptable tant que la logique sécuritaire ne déborde pas sur les droits politiques et économiques de l’État hôte et de ses populations.




Jeudi 22 Janvier 2026
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