​Guerre Iran-USA-Israël : ce que Rabat va vraiment devoir arbitrer !

Sincèrement, on pouvait difficilement imaginer pire configuration pour un gouvernement en fin de mandat, à quelques mois des législatives de septembre 2026.


Rédigé par le Jeudi 19 Mars 2026

Au Maroc, le débat utile n’est déjà plus de savoir qui frappera encore qui, ni quel communiqué militaire l’emportera dans la bataille des récits. La vraie question est devenue beaucoup plus concrète, plus austère aussi: que va faire le gouvernement marocain face à une guerre qu’il ne contrôle pas, mais dont il commence déjà à payer la facture? Car les effets ne sont plus théoriques. Ils sont à la pompe, dans les coûts du transport, dans les anticipations des marchés et, à terme, dans les arbitrages budgétaires.



Le gouvernement a d’ailleurs envoyé un premier signal très clair en ouvrant, à partir du 20 mars 2026, le dépôt des demandes de soutien exceptionnel aux professionnels du transport routier, en invoquant explicitement la forte hausse des prix du pétrole sur les marchés internationaux et son impact national sur les carburants. La guerre est loin, mais son onde de choc, elle, est déjà ici.

Ce premier geste dit presque tout. Il signifie que Rabat a compris que le choc principal ne sera pas seulement diplomatique ou psychologique, mais géoéconomique. Dans ce type de crise, un pays importateur net d’énergie comme le Maroc n’arbitre pas entre Washington, Tel-Aviv et Téhéran. Il arbitre entre trois contraintes autrement plus sévères : protéger le pouvoir d’achat, éviter une spirale inflationniste et ne pas laisser le budget public se transformer en caisse d’amortissement illimitée.

Or ces trois objectifs entrent très vite en collision. Aider les transporteurs soulage la chaîne logistique et limite la transmission de la hausse à l’ensemble des prix. Mais aider coûte cher. Et si la crise dure, l’aide ciblée d’aujourd’hui peut devenir la pression sociale généralisée de demain. C’est exactement le type de ligne de crête que le gouvernement va devoir tenir dans les prochaines semaines.

Bank Al-Maghrib, dans son communiqué du 17 mars, a d’ailleurs formulé le diagnostic de la façon la plus nette : les conséquences de cette guerre, déjà perceptibles sur les marchés financiers et sur les cours des matières premières, surtout l’énergie, dépendront largement de sa durée, de son étendue et de son intensité.

Pour le Maroc, le canal de transmission le plus évident sera celui des comptes extérieurs, et en particulier celui de l’énergie. La Banque centrale ajoute une nuance capitale: l’impact serait “relativement contenu” dans le scénario retenu d’un conflit de courte durée, mais pourrait devenir plus marqué dans le cas contraire. C’est probablement la phrase la plus importante pour comprendre la position de l’État marocain. Elle dit en creux que personne, à Rabat, ne croit encore pouvoir figer un scénario robuste sur la durée du conflit. Et c’est justement cette incertitude qui oblige à gouverner avec prudence.

Combien de temps cette guerre va-t-elle durer? La seule réponse sérieuse est qu’on n’en sait rien, et il faut refuser les prophéties faciles. L’expérience des conflits récents a montré à quel point les prévisions militaires rapides peuvent être démenties par la réalité politique, logistique et psychologique.

Oui, la Maison Blanche continue d’affirmer que la guerre pourrait être terminée en “semaines, pas en mois”. Mais ce discours doit être lu pour ce qu’il est: une position politique, pas une certitude analytique. Dans le même temps, les marchés pétroliers envoient un tout autre message. Le Brent a dépassé les 115 dollars le baril le 19 mars après la multiplication des attaques contre des installations énergétiques au Moyen-Orient. Quand le pétrole réagit à ce niveau, cela veut dire que les opérateurs commencent à intégrer non pas un simple accès de violence, mais une perturbation plus durable du risque énergétique régional.

Le cœur du problème, c’est évidemment Ormuz. Environ un cinquième du pétrole mondial et du gaz naturel liquéfié passe par ce détroit. Reuters rapporte désormais que Téhéran envisage même des droits de transit sur les navires, ce qui serait une façon de transformer son avantage géographique en levier économique et politique. Même sans fermeture totale et permanente, une simple dégradation prolongée de la fluidité maritime suffit à renchérir les coûts, les primes d’assurance, les délais, donc les prix.

Autrement dit, la guerre peut rester militairement fragmentée tout en produisant un effet économique continu. C’est cela que Rabat doit regarder: non pas la seule carte des frappes, mais la mécanique des flux. Car une économie comme la nôtre peut absorber une flambée brève; elle souffre beaucoup plus d’une tension moyenne mais prolongée.

Dès lors, que va faire le gouvernement marocain? Il est probable qu’il poursuive une stratégie en quatre étages.

D’abord, des amortisseurs ciblés, comme l’aide aux routiers et aux transports de personnes, pour éviter que la hausse du carburant ne contamine immédiatement tous les prix. Ensuite, une surveillance étroite des stocks, des circuits d’approvisionnement et de la logistique nationale.

Puis, une coordination prudente avec Bank Al-Maghrib afin d’éviter qu’un choc importé d’énergie ne se transforme en emballement inflationniste plus général. Enfin, sur le plan politique, une diplomatie de retenue: surtout ne pas importer dans le débat intérieur une polarisation géopolitique qui détournerait l’attention du vrai sujet, qui est la résilience économique. Le Maroc n’a aucun intérêt à surjouer la géopolitique; il a intérêt à sécuriser ses équilibres.

Mais il faut être lucide: la marge de manœuvre n’est pas infinie. Si le conflit dure au-delà de quelques semaines, le gouvernement devra arbitrer plus durement.

Subventionner davantage? Ce serait socialement utile, mais budgétairement lourd.
Laisser filer les prix? Ce serait économiquement orthodoxe, mais politiquement risqué. Réduire certaines taxes? Possible, mais au prix d’un manque à gagner pour des finances publiques déjà sollicitées.

Le Maroc entre donc dans une zone grise, où chaque décision coûtera quelque chose: soit en budget, soit en croissance, soit en paix sociale.

C’est pourquoi la vraie question n’est pas seulement “combien de temps durera la guerre?”, mais “combien de temps l’État marocain peut-il amortir ses effets sans changer de doctrine?”.

Et cette question, à ce stade, reste entièrement ouverte.

Au fond, la leçon est simple. Cette guerre peut s’arrêter vite sur le plan des opérations visibles et durer longtemps dans ses conséquences économiques. Le Maroc, lui, est déjà entré dans sa propre bataille: celle des prix, des arbitrages publics et de la stabilité sociale.

Ce n’est pas une bataille spectaculaire. Mais c’est souvent ainsi que les crises extérieures deviennent, silencieusement, des tests de gouvernance intérieure.

Sincèrement, on pouvait difficilement imaginer pire configuration pour un gouvernement en fin de mandat, à quelques mois des législatives de septembre 2026.

Car ce type de crise est politiquement redoutable: il ne laisse ni victoire claire à revendiquer, ni ennemi intérieur simple à désigner, mais il impose de porter seul le poids de hausses de prix que l’opinion, elle, finit toujours par rattacher au pouvoir en place.

Dans une telle séquence, chaque litre de carburant devient un argument électoral, chaque aide publique paraît insuffisante, chaque prudence budgétaire ressemble à de l’indifférence, et chaque geste de soutien expose en retour à l’accusation d’improvisation.

Le plus cruel, pour l’exécutif, est sans doute là : être jugé non sur l’origine de la crise, qui lui échappe, mais sur ses conséquences concrètes dans la vie quotidienne des Marocains.

À l’approche d’un scrutin décisif, une guerre lointaine peut ainsi devenir un référendum domestique sur le coût de la vie, l’autorité de l’État et la crédibilité de la parole publique.

Pour un gouvernement sortant, c’est le scénario le plus ingrat : devoir gérer l’urgence, amortir la colère, rassurer les marchés, protéger les plus exposés, tout en sachant que, dans les urnes, les électeurs retiendront moins les causes géopolitiques du choc que le prix affiché à la pompe et dans leur panier.




Jeudi 19 Mars 2026
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