​Industrie au Maroc : Une usine par jour… et bientôt plus assez de rubans à couper !


Rédigé par le Jeudi 16 Juillet 2026

On n’arrive presque plus à suivre Ryad Mezzour. Un jour à Kénitra pour l’automobile, le lendemain à Nouaceur pour l’aéronautique ou les infrastructures de l’eau, quelques jours plus tard à Sidi Bou Othmane pour la plasturgie, à Fkih Ben Salah pour l’agroalimentaire ou à Salé pour le textile. L’image peut prêter à sourire : le ministre de l’Industrie semble avoir transformé l’inauguration d’usines en discipline d’endurance nationale. Mais derrière l’agenda ministériel surchargé, quelque chose de plus sérieux est en train de se passer. Le Maroc ne parle plus seulement d’industrialisation. Il produit, étend, diversifie et territorialise progressivement son appareil productif.



Ryad Mezzour n’arrête plus d’inaugurer… mais le Maroc produit-il assez marocain ?

Le lancement de la plateforme Smart Car de Stellantis à Kénitra illustre parfaitement ce changement d’échelle. Le site ne se limite plus à assembler des véhicules : il regroupe désormais production automobile, moteurs, micromobilité et nouveaux projets industriels. L’arrivée des Fiat Fastback et Grizzly confirme également que le Royaume accueille désormais des plateformes destinées à plusieurs marchés, et non de simples lignes périphériques au service d’un seul donneur d’ordre. Stellantis affiche en parallèle un objectif de 75 % d’intégration locale à l’horizon 2030, ce qui place la question des fournisseurs marocains au cœur du projet.

La dynamique ne s’arrête pas à Stellantis. Le 30 juin 2026, Benteler inaugurait à Kénitra une nouvelle usine de composants automobiles, construite en à peine un an. Quelques semaines auparavant, Trelleborg ouvrait à Midparc, dans la province de Nouaceur, un site de fabrication de systèmes d’étanchéité destinés à l’aérospatial. Le même mois, Amiblu Maroc lançait une troisième ligne de production de canalisations en matériaux composites, tandis que Plastikpack inaugurait à Sidi Bou Othmane une unité dédiée à l’injection plastique. Automobile, aéronautique, eau, emballage : la séquence industrielle ne dépend plus d’une seule filière.

Même constat dans l’agroalimentaire. En avril 2026, la coopérative Extralait inaugurait dans la province de Kénitra une nouvelle unité de lait pasteurisé et modernisait ses lignes de yaourts et de beurre. Centrale Danone a, de son côté, introduit à Fkih Ben Salah un nouveau procédé industriel de fabrication. Dans le textile, Valerius Morocco avait inauguré à Salé une unité représentant plus de 100 millions de dirhams d’investissement et devant créer 1 640 emplois directs et indirects. Cette diversité sectorielle est probablement le signal le plus important : le Maroc industriel ne se résume plus au duo automobile-aéronautique, même si celui-ci demeure son moteur le plus visible.

Les chiffres disponibles confirment cette montée en puissance. Selon le baromètre présenté par le ministère, le chiffre d’affaires industriel a atteint 898 milliards de dirhams en 2024, en hausse de 9 % sur un an. La production industrielle s’est élevée à 842 milliards de dirhams, la valeur ajoutée à 240 milliards, tandis que l’investissement progressait de 30 % pour atteindre 90 milliards. L’emploi industriel a dépassé le million de postes, avec plus de 42 000 créations nettes cette année-là. L’automobile, devenue premier secteur exportateur, représente près de 196 milliards de dirhams de chiffre d’affaires et plus de 250 000 emplois directs.

Il faut pourtant résister à l’euphorie des ciseaux, des plaques commémoratives et des visites guidées. Une inauguration n’est pas encore une politique industrielle réussie. Une usine peut produire beaucoup tout en important l’essentiel de ses composants. Elle peut exporter des milliards sans créer suffisamment de valeur technologique locale. Elle peut employer, mais sur des postes faiblement qualifiés. Elle peut enfin renforcer une région déjà industrialisée tout en laissant d’autres territoires à l’écart.

Le vrai thermomètre n’est donc pas le nombre de rubans coupés. C’est la densité de la chaîne de valeur construite autour de chaque projet. Combien de PME marocaines deviennent fournisseurs de rang un ou deux ? Combien de pièces, de logiciels, de machines et de services d’ingénierie sont conçus localement ? Combien de brevets, de centres de recherche et de compétences managériales restent au Maroc ? Combien de jeunes techniciens et ingénieurs peuvent progresser au lieu d’exécuter indéfiniment les mêmes tâches ?

La dépendance aux capitaux étrangers demeure également un point de vigilance. Dans l’automobile, la contribution du capital étranger représentait plus de 94 % du capital sectoriel selon l’enquête industrielle portant sur 2022. Ce n’est pas nécessairement une faiblesse : l’investissement international apporte marchés, technologies et standards. Mais il devient risqué si le tissu entrepreneurial national reste cantonné à la sous-traitance la moins rentable. L’étape suivante doit donc être l’émergence de champions industriels marocains capables de vendre leurs propres produits, leurs équipements et leur propriété intellectuelle.

La géographie compte tout autant. Kénitra, Tanger, Casablanca et Nouaceur concentrent une grande partie des nouveaux investissements. Or une stratégie industrielle véritablement nationale doit aussi irriguer Fès-Meknès, l’Oriental, Béni Mellal-Khénifra, Drâa-Tafilalet, Souss-Massa et les provinces du Sud. La tournée annoncée du ministère dans les douze régions va dans le bon sens, à condition qu’elle débouche sur des zones industrielles opérationnelles, une énergie compétitive, du foncier disponible, des formations adaptées et une logistique fiable.

Le Maroc donne aujourd’hui l’impression d’inaugurer une usine par jour. La formule est évidemment éditoriale, mais elle traduit une accélération réelle. Le défi n’est plus seulement d’attirer davantage de projets. Il consiste désormais à convertir cette cadence en souveraineté productive, en emplois qualifiés, en technologies maîtrisées et en entreprises marocaines capables de conquérir les marchés.

 
Ryad Mezzour peut continuer à courir d’un site à l’autre. Tant mieux. Mais derrière le ministre qui inaugure, il faut désormais voir apparaître un pays qui invente, conçoit, équipe et possède une part croissante de son industrie. Autrement, nous aurons beaucoup d’usines au Maroc, sans avoir encore suffisamment d’industrie marocaine.




Un ingénieur passionné par la technique, mordu de mécanique et avide d'une liberté que seuls… En savoir plus sur cet auteur
Jeudi 16 Juillet 2026
Dans la même rubrique :