​L’employé hamster


Par Zakaria Barla



Le simple salarié passe la fleur de son âge à courir derrière un mirage qu’il prend pour une grande réussite, alors qu’il ne s’agit, en vérité, que d’illusions soigneusement tissées pour épuiser son énergie et faire de lui un esclave docile d’une machine consumériste sans pitié.

La vie de ce travailleur oscille entre l’effort pénible et l’espoir d’atteindre des objectifs dérisoires qu’il accepte pourtant d’attendre avec ferveur : une misérable promotion administrative, une mutation professionnelle d’une région à une autre, comme c’est le cas pour les fonctionnaires de l’enseignement, jusqu’à la réalisation de ce que l’on appelle, par abus de langage, le rêve marocain : un appartement, une voiture, un mariage et des enfants.

Puis les années de jeunesse passent, et l’homme découvre l’ingratitude du temps. Il se retrouve accablé par la fatigue et l’amertume, comprenant trop tard que ces buts auxquels il a sacrifié son corps n’étaient qu’un appât savamment disposé. Il passera alors l’automne de sa vie à dépenser les quelques dirhams qui lui restent chez les médecins, dans les analyses et les médicaments, pour calmer ses douleurs physiques et alléger le poids de l’épuisement psychologique.

Il est connu que cette aliénation méthodique n’est pas née par hasard dans nos sociétés. Ses racines profondes et son fondement historique remontent à l’époque de la révolution industrielle aux États-Unis, lorsque l’homme fut arraché violemment au calme de la nature et à sa vie agricole simple, qui lui procurait une certaine paix intérieure, pour être jeté dans la fournaise des usines obscures, selon le régime strict du travail quotidien.

Quant à l’ancienne société, avec ce qu’elle comportait de solidarité familiale, elle fut démantelée avec une habileté redoutable. La femme fut poussée vers le marché du travail pour répondre à l’avidité croissante du capitalisme, tandis que le système scolaire moderne fut inventé, non pour éduquer les enfants et les instruire comme le prétendent les politiques, mais pour les occuper et les enfermer durant la journée, le temps que les deux parents achèvent leur rude journée de travail.

Les inventions sociales se sont ensuite multipliées pour consacrer ce modèle étouffant. Sont apparus les appartements étroits, semblables à des boîtes d’allumettes, destinés à entasser les travailleurs. Les restaurants de fast-food se sont répandus pour économiser le temps perdu à cuisiner. Tout cela poursuit un seul objectif : garantir que le salarié revienne le lendemain avec suffisamment d’énergie pour servir à nouveau la machine productive.

Ce système diabolique ne se limite pas à l’exploitation de l’effort physique. Il va plus loin, jusqu’à l’ingénierie psychologique. Il s’inspire de l’image de l’âne du moulin qui tourne les yeux bandés, faisant avancer la meule dans un mouvement continu, tandis que son labeur pénible et sa sueur deviennent un bénéfice net pour celui qui l’a attaché à ce cercle fermé. Mais le capitalisme moderne a perfectionné cette scène primitive : il a transformé le citoyen en une sorte de hamster enfermé dans une cage de verre, qui mange, boit, se reproduit, puis court frénétiquement dans une roue tournante. Cette roue lui donne l’illusion d’avancer, alors qu’il reste cloué au même endroit, produisant richesse et or pour les autres.

Pour maintenir cette course absurde, il a fallu créer des mécanismes invisibles garantissant la loyauté du hamster humain et empêchant sa révolte. Le système bancaire et les crédits sont alors devenus la chaîne d’acier qui tient le fonctionnaire par le cou pendant de longues décennies. Le jeune homme, au début de sa vie, se précipite pour acheter un logement ou un véhicule à travers un financement bancaire étalé sur vingt-cinq ans. Il hypothèque ainsi son avenir, abandonne sa liberté absolue de se plaindre ou de se révolter, et livre son cou à des intérêts usuraires qui doublent le prix du bien. Il reste prisonnier de son poste administratif par peur de l’errance et de la perte.

Est-ce là la vérité ? Ou la vérité est-elle plutôt que ces crédits ne sont qu’un outil génial d’asservissement volontaire, qui pousse le fonctionnaire à garder lui-même sa prison et à payer les frais de sa cellule avec la sueur de son front ?

Les piliers de ce labyrinthe rusé sont complétés par les systèmes de mutuelle santé et de retraite, que l’on vend au troupeau épuisé comme des acquis sociaux censés apporter stabilité et tranquillité. Mais, dans leur essence, ils ne sont que des outils de maintenance de la machine humaine du hamster, afin qu’elle ne cesse jamais de tourner. Le système de couverture médicale ne vise pas à prolonger la vie de l’être humain par amour pour lui, mais à le maintenir suffisamment en état pour continuer à consommer et à payer ses impôts. Et lorsque ses forces sont usées, lorsqu’il devient un fardeau lourd, on le laisse affronter les épreuves et les calamités sanitaires avec les miettes qui lui restent de sa pension.

Vient ensuite le système de retraite, qui vend au salarié une illusion supplémentaire : celle d’un repos tardif après soixante ans de souffrance continue. Le système prélève une partie de l’effort du jeune homme pour la lui rendre lorsqu’il sera devenu un vieillard fragile, incapable de jouir de quoi que ce soit, attendant sa fin dans un silence amer, après que le capitalisme sauvage aura épuisé toute sa validité en tant que consommateur fidèle de biens et de services.

Les grands bénéficiaires de cette immense mécanique économique, eux, se tiennent très loin de cette cage artificielle. Ils ne courent pas dans les roues tournantes. Ils n’hypothèquent pas leur vie auprès des institutions de crédit. Ils observent, depuis leurs tours d’ivoire, le mouvement de la roue qui injecte des richesses colossales dans leurs comptes déjà saturés.

Les écoles, les usines, les banques et les hôpitaux ne sont que des maillons interconnectés d’une chaîne d’esclavage moderne, conçue avec une redoutable intelligence sociologique pour vider l’homme de sa finalité existentielle.

Et si quelqu’un songe à se rebeller contre cet ordre, ou pense simplement à cesser de faire tourner la roue et à sortir de la cage, il trouve face à lui tout un arsenal de lois répressives et d’appareils sécuritaires soigneusement mobilisés pour régler le rythme.

Ces mécanismes et ces institutions que les États modernes prétendent avoir établis pour protéger les individus et défendre leurs intérêts ne sont, dans leur profondeur la plus sombre, qu’une solide clôture de fer dressée pour protéger le système capitaliste, garantir sa continuité et semer la peur dans le cœur des employés. Leur but est d’étouffer toute aspiration à une libération réelle, en maintenant les hommes à l’état de créatures mécaniques courant vers leur fin inévitable, sans jamais comprendre le véritable sens d’une vie libre.


Dimanche 14 Juin 2026

Dans la même rubrique :