Par Dr Az-Eddine Bennani, HDR France
Dans une tribune publiée le 23 août 2026 par L’ODJ Média, Anissa Mekouar Senhadji décrit une métamorphose presque miraculeuse. La Marocaine prendrait le bateau à Tanger, traverserait le détroit et deviendrait, une heure plus tard, une citoyenne exemplaire. Le gobelet ne volerait plus par la fenêtre, le passage piéton retrouverait soudainement sa signification et les déchets seraient religieusement conservés dans un petit sac biodégradable.
Le détroit de Gibraltar ne séparerait donc plus seulement deux continents. Il fonctionnerait comme une immense machine à laver les comportements. On embarquerait à Tanger avec son incivisme et l’on débarquerait à Algésiras propre, disciplinée et presque européenne.
L’image est drôle. Elle est même efficace. Mais elle ne correspond pas à la réalité que j’ai vécue.
J’ai quitté le Maroc en 1975. Depuis près d’un demi-siècle, je vis en France, principalement à Paris, lorsque je ne suis pas au Maroc. J’ai également beaucoup voyagé en Europe, aux États-Unis et dans plusieurs régions du monde pour étudier, travailler, enseigner ou participer à des activités professionnelles et académiques.
J’ai donc eu le temps d’observer la Marocaine à l’étranger. Mais j’ai également observé la Française en France, l’Américaine aux États-Unis, l’Européenne en Europe et, plus généralement, l’être humain partout où il pense que la règle peut être contournée.
Je peux en témoigner : l’incivisme possède un passeport particulièrement performant. Il franchit les frontières sans visa.
À Paris, ville admirable à bien des égards, il suffit parfois de quitter les avenues photographiées par les touristes pour retrouver les déchets abandonnés, les mégots jetés sur les trottoirs, les dépôts sauvages, les automobilistes impatients, les vélos qui ignorent certains feux, les trottinettes abandonnées et les voyageurs qui considèrent qu’une rame de métro leur appartient.
J’ai vu des personnes traverser au rouge, jeter un emballage à terre alors qu’une poubelle se trouvait à quelques mètres, parler bruyamment dans les transports publics et laisser derrière elles les traces de leur passage. Je n’ai pas demandé leur nationalité. L’incivisme ne se lit ni sur un visage ni sur un passeport.
Dois-je en conclure que la Française devrait traverser le détroit dans l’autre sens pour retrouver son civisme à Tanger ?
Faudrait-il organiser des traversées éducatives alternées ? La Marocaine deviendrait civique en débarquant à Algésiras, tandis que la Française retrouverait ses bonnes manières en arrivant à Tanger. Les compagnies maritimes pourraient proposer un nouveau forfait : billet aller-retour, véhicule, cabine et régénération morale comprise.
Le problème est évidemment plus sérieux.
L’opposition entre « le Marocain au Maroc » et « le Marocain à l’étranger » repose sur une généralisation commode. Elle transforme des comportements individuels et des défaillances institutionnelles en une caractéristique presque culturelle. La Marocaine serait incivique chez elle et disciplinée ailleurs. Elle ne respecterait la règle qu’en présence d’un gendarme européen et d’une amende exprimée en euros.
Une telle représentation ne rend justice ni aux Marocaines respectueuses des règles dans leur pays ni à celles qui commettent des incivilités à l’étranger. Elle ne reflète pas davantage la diversité des comportements observables dans les sociétés européennes.
Il existe au Maroc des femmes et des hommes qui ne jettent pas leurs déchets dans la rue, qui respectent les autres, qui entretiennent leur quartier et qui n’ont pas besoin de traverser le détroit pour devenir responsables. Il existe aussi, en France et ailleurs, des citoyens qui enfreignent les règles malgré les sanctions, les caméras, les policiers et le regard supposément réprobateur de leurs voisins.
Le civisme n’est pas une nationalité. L’incivisme non plus.
La question des sanctions reste néanmoins légitime. Une règle appliquée de manière claire, constante et équitable influence les comportements. Mais la peur de l’amende ne suffit pas à construire une société civique. Le civisme dépend également de l’éducation, de l’exemplarité des responsables, de la confiance dans les institutions, de l’entretien des espaces publics et du sentiment que la règle s’impose réellement à tout le monde.
Lorsqu’un citoyen constate que certains peuvent contourner les règles sans conséquence, il finit par considérer que les respecter relève de la naïveté. Lorsque l’espace public paraît abandonné, il devient plus facile de l’abandonner davantage. Lorsque les institutions exigent un comportement qu’elles ne manifestent pas elles-mêmes, le discours civique perd sa crédibilité.
Cela vaut au Maroc, en France et dans tous les pays que j’ai traversés.
La véritable frontière ne passe donc pas entre Tanger et Algésiras. Elle passe entre les lieux où la règle est comprise, crédible et équitablement appliquée, et ceux où elle devient négociable. Elle passe aussi à l’intérieur de chaque personne, selon les circonstances, le sentiment d’impunité, l’éducation reçue et l’attention portée aux autres.
Je ne nie pas les incivilités visibles dans les rues, sur les routes ou sur les plages marocaines. Elles existent et doivent être combattues. Mais les dénoncer ne nous oblige pas à inventer une Marocaine qui abandonnerait miraculeusement tous ses défauts dès qu’elle aperçoit les côtes espagnoles.
Après près d’un demi-siècle vécu sur l’autre rive, je n’ai jamais rencontré cette Europe parfaitement civique que certains discours opposent à un Maroc naturellement indiscipliné. J’ai rencontré des sociétés humaines avec leurs règles, leurs contradictions, leurs progrès et leurs incivilités.
La Marocaine ne devient pas une autre personne en traversant le détroit. Elle reste humaine, c’est-à-dire capable du meilleur comme du pire, au Maroc comme ailleurs.
Le détroit de Gibraltar ne séparerait donc plus seulement deux continents. Il fonctionnerait comme une immense machine à laver les comportements. On embarquerait à Tanger avec son incivisme et l’on débarquerait à Algésiras propre, disciplinée et presque européenne.
L’image est drôle. Elle est même efficace. Mais elle ne correspond pas à la réalité que j’ai vécue.
J’ai quitté le Maroc en 1975. Depuis près d’un demi-siècle, je vis en France, principalement à Paris, lorsque je ne suis pas au Maroc. J’ai également beaucoup voyagé en Europe, aux États-Unis et dans plusieurs régions du monde pour étudier, travailler, enseigner ou participer à des activités professionnelles et académiques.
J’ai donc eu le temps d’observer la Marocaine à l’étranger. Mais j’ai également observé la Française en France, l’Américaine aux États-Unis, l’Européenne en Europe et, plus généralement, l’être humain partout où il pense que la règle peut être contournée.
Je peux en témoigner : l’incivisme possède un passeport particulièrement performant. Il franchit les frontières sans visa.
À Paris, ville admirable à bien des égards, il suffit parfois de quitter les avenues photographiées par les touristes pour retrouver les déchets abandonnés, les mégots jetés sur les trottoirs, les dépôts sauvages, les automobilistes impatients, les vélos qui ignorent certains feux, les trottinettes abandonnées et les voyageurs qui considèrent qu’une rame de métro leur appartient.
J’ai vu des personnes traverser au rouge, jeter un emballage à terre alors qu’une poubelle se trouvait à quelques mètres, parler bruyamment dans les transports publics et laisser derrière elles les traces de leur passage. Je n’ai pas demandé leur nationalité. L’incivisme ne se lit ni sur un visage ni sur un passeport.
Dois-je en conclure que la Française devrait traverser le détroit dans l’autre sens pour retrouver son civisme à Tanger ?
Faudrait-il organiser des traversées éducatives alternées ? La Marocaine deviendrait civique en débarquant à Algésiras, tandis que la Française retrouverait ses bonnes manières en arrivant à Tanger. Les compagnies maritimes pourraient proposer un nouveau forfait : billet aller-retour, véhicule, cabine et régénération morale comprise.
Le problème est évidemment plus sérieux.
L’opposition entre « le Marocain au Maroc » et « le Marocain à l’étranger » repose sur une généralisation commode. Elle transforme des comportements individuels et des défaillances institutionnelles en une caractéristique presque culturelle. La Marocaine serait incivique chez elle et disciplinée ailleurs. Elle ne respecterait la règle qu’en présence d’un gendarme européen et d’une amende exprimée en euros.
Une telle représentation ne rend justice ni aux Marocaines respectueuses des règles dans leur pays ni à celles qui commettent des incivilités à l’étranger. Elle ne reflète pas davantage la diversité des comportements observables dans les sociétés européennes.
Il existe au Maroc des femmes et des hommes qui ne jettent pas leurs déchets dans la rue, qui respectent les autres, qui entretiennent leur quartier et qui n’ont pas besoin de traverser le détroit pour devenir responsables. Il existe aussi, en France et ailleurs, des citoyens qui enfreignent les règles malgré les sanctions, les caméras, les policiers et le regard supposément réprobateur de leurs voisins.
Le civisme n’est pas une nationalité. L’incivisme non plus.
La question des sanctions reste néanmoins légitime. Une règle appliquée de manière claire, constante et équitable influence les comportements. Mais la peur de l’amende ne suffit pas à construire une société civique. Le civisme dépend également de l’éducation, de l’exemplarité des responsables, de la confiance dans les institutions, de l’entretien des espaces publics et du sentiment que la règle s’impose réellement à tout le monde.
Lorsqu’un citoyen constate que certains peuvent contourner les règles sans conséquence, il finit par considérer que les respecter relève de la naïveté. Lorsque l’espace public paraît abandonné, il devient plus facile de l’abandonner davantage. Lorsque les institutions exigent un comportement qu’elles ne manifestent pas elles-mêmes, le discours civique perd sa crédibilité.
Cela vaut au Maroc, en France et dans tous les pays que j’ai traversés.
La véritable frontière ne passe donc pas entre Tanger et Algésiras. Elle passe entre les lieux où la règle est comprise, crédible et équitablement appliquée, et ceux où elle devient négociable. Elle passe aussi à l’intérieur de chaque personne, selon les circonstances, le sentiment d’impunité, l’éducation reçue et l’attention portée aux autres.
Je ne nie pas les incivilités visibles dans les rues, sur les routes ou sur les plages marocaines. Elles existent et doivent être combattues. Mais les dénoncer ne nous oblige pas à inventer une Marocaine qui abandonnerait miraculeusement tous ses défauts dès qu’elle aperçoit les côtes espagnoles.
Après près d’un demi-siècle vécu sur l’autre rive, je n’ai jamais rencontré cette Europe parfaitement civique que certains discours opposent à un Maroc naturellement indiscipliné. J’ai rencontré des sociétés humaines avec leurs règles, leurs contradictions, leurs progrès et leurs incivilités.
La Marocaine ne devient pas une autre personne en traversant le détroit. Elle reste humaine, c’est-à-dire capable du meilleur comme du pire, au Maroc comme ailleurs.
Le détroit n’est pas un thermomètre du civisme. Il mesure surtout la température de nos préjugés.
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