Par Dr Driss koraich Expert en relations internationales et en politique étrangère
Dans le monde d’aujourd’hui, les guerres ne se mesurent plus seulement à l’aune de la victoire ou de la défaite. Elles sont devenues des instruments de reconfiguration des rapports de force, des leviers de redécoupage des zones d’influence et des accélérateurs de recomposition géopolitique.
C’est dans cette logique qu’il faut situer l’affrontement entre les États-Unis et l’Iran, au même titre que la guerre en Ukraine. Ces deux conflits, loin d’être isolés, s’inscrivent dans une même dynamique internationale : celle d’un monde en train de redéfinir ses priorités, au prix d’un coût humain, politique et stratégique particulièrement élevé.
Comme cela a déjà été souligné, le déplacement du centre de gravité de l’attention internationale du Moyen-Orient vers l’Ukraine n’a pas été un simple changement d’agenda. Il a constitué une erreur stratégique majeure. En relâchant la pression sur une région d’une extrême sensibilité, les grandes puissances ont laissé s’installer un vide dont l’Iran a profité pour consolider son influence et étendre ses marges de manœuvre à travers ses relais régionaux. Le 7 octobre n’a pas surgi du néant : il a incarné brutalement les conséquences de ce basculement et ouvert une séquence de déflagrations allant de la tragédie de Gaza jusqu’à l’escalade avec Téhéran.
Mais cette guerre, à la différence des conflits classiques, n’a pas pour finalité l’occupation territoriale ni l’obtention d’une capitulation formelle. Elle vise surtout à encadrer le comportement régional de l’Iran, à réduire sa capacité d’initiative et à restreindre son influence, sans pour autant l’exclure totalement du jeu. Il s’agit moins d’une guerre d’élimination que d’une guerre de repositionnement.
Dans ce cadre, la notion de trêve en relations internationales prend un sens beaucoup plus large que celui d’un simple arrêt des combats. Elle devient un outil politique et stratégique : un moment de réorganisation, de digestion des chocs, de redistribution des cartes avant une nouvelle phase de négociation ou de confrontation. Une trêve ne signifie donc ni paix définitive, ni victoire claire d’un camp sur l’autre.
C’est dans cette perspective que les négociations directes menées à Islamabad entre Washington et Téhéran prennent une importance particulière. Qu’un tel niveau de dialogue s’installe, pour la première fois depuis la révolution iranienne de 1979, constitue en soi un tournant. Le simple fait que la République islamique accepte de discuter directement avec les États-Unis, longtemps désignés comme le “Grand Satan”, révèle qu’un changement profond est à l’œuvre.
Ce qui se joue ici ne relève pas d’une logique d’exclusion, mais d’une redéfinition du rôle iranien. L’Iran passerait d’un acteur offensif, capable d’imprimer le rythme régional, à un acteur contenu, encadré par de nouvelles règles de dissuasion et de surveillance. Nous sommes face à une phase transitoire où les équilibres ne disparaissent pas : ils se réécrivent.
Une lecture attentive du conflit montre d’ailleurs que les résultats obtenus dépassent ce qui est officiellement proclamé. L’objectif n’était pas tant de mettre fin définitivement au rôle régional de l’Iran que d’en limiter l’extension, de le transformer d’un centre d’impulsion en un acteur sous contrainte, maintenu dans une architecture d’endiguement structurée. Son existence même, fût-elle réduite, pourrait continuer à servir dans le pilotage de certains équilibres régionaux, notamment dans le contexte du processus de normalisation avec Israël. La présence iranienne, désormais contenue, peut aussi être mobilisée comme variable de pression pour empêcher une reprise incontrôlée de la guerre totale.
Cette hypothèse reste d’autant plus crédible que l’Iran, dans la séquence actuelle, se retrouve sous une pression militaire, économique et politique convergente. Une telle situation limite sa liberté d’action et peut le conduire à accepter des fonctions régionales plus étroites, compatibles avec les nouveaux calculs de puissance en cours.
À cela s’ajoute le durcissement du contrôle intérieur, illustré par les restrictions imposées à l’espace informationnel et les coupures d’internet. Ce réflexe traduit la volonté du régime de verrouiller la circulation de l’information, de maîtriser la perception de la crise et de préserver sa cohésion interne dans un moment de forte vulnérabilité.
Quelles que soient les issues exactes des négociations, une chose semble déjà acquise : l’endiguement de l’Iran n’est plus une hypothèse parmi d’autres, mais bien une orientation stratégique en voie de consolidation. Les discussions en cours apparaissent dès lors moins comme un mécanisme de résolution que comme un outil de gestion de cet endiguement.
Cependant, l’effet le plus profond de ces recompositions ne concerne pas seulement les protagonistes directs du conflit. Il touche aussi à la structure même du système international. Si la guerre en Ukraine a affaibli l’Union européenne sur les plans économique et énergétique, le bras de fer avec l’Iran a accentué sa marginalisation géopolitique. L’Europe est apparue incapable de peser véritablement sur l’escalade, ni d’imposer une initiative autonome.
Le paradoxe est saisissant : l’Union européenne, qui aurait pu prétendre au rôle de pôle d’équilibre dans l’ordre mondial, semble aujourd’hui davantage subir les conséquences des crises qu’en orienter le cours. Cette fragilité interroge sa capacité à reconquérir une véritable autonomie stratégique dans un monde où les centres de puissance se redistribuent rapidement. Le malaise est d’autant plus visible que plusieurs membres de l’OTAN ont affiché leur réticence à un engagement direct, révélant les fissures croissantes du camp occidental.
Ce recul européen, accompagné des hésitations atlantiques, ouvre un espace supplémentaire à la Russie et à la Chine pour renforcer leur propre positionnement dans la hiérarchie mondiale. Dès lors, ces guerres ne doivent plus être lues comme des épisodes séparés, mais comme les manifestations d’un mouvement plus vaste : celui du glissement d’un ordre dominé par un seul pôle vers une configuration plus fragmentée, plus compétitive et plus multipolaire.
Face à cela, une partie de notre espace public continue pourtant à lire les événements dans un registre émotionnel, en réduisant les conflits à une opposition binaire entre triomphe et défaite. Or cette grille de lecture est trompeuse. Célébrer une victoire absolue de tel ou tel camp ne dit rien, en soi, de la réalité des rapports de force. Certains parlent ainsi de “victoire iranienne”, mais ce jugement repose souvent davantage sur l’affect, l’idéologie ou le réflexe identitaire que sur une lecture rigoureuse des objectifs stratégiques réellement atteints.
Car, en géopolitique, les résultats ne se mesurent ni à la rhétorique, ni à la simple capacité de tenir, mais à l’aune des objectifs de fond : containment, redéploiement, pression, redéfinition des rôles, modification des équilibres.
La trêve entre les États-Unis et l’Iran ne marque donc pas la fin du conflit. Elle ouvre plutôt une nouvelle étape dans un processus long de recomposition régionale et internationale. L’erreur initiale n’a pas seulement été de détourner l’attention du Moyen-Orient vers l’Ukraine. Elle a surtout consisté à sous-estimer les effets de ce déplacement et à laisser se creuser un vide stratégique dans une région qui, par nature, ne tolère jamais le vide.
Nous entrons ainsi dans un monde nouveau, où les guerres ne se concluent plus par des déclarations solennelles de victoire, mais par l’usure, le contrôle, l’ajustement progressif des puissances et la fabrication patiente d’équilibres instables. Un monde où le conflit devient moins un moment de rupture qu’un mode durable d’organisation du système international.
C’est dans cette logique qu’il faut situer l’affrontement entre les États-Unis et l’Iran, au même titre que la guerre en Ukraine. Ces deux conflits, loin d’être isolés, s’inscrivent dans une même dynamique internationale : celle d’un monde en train de redéfinir ses priorités, au prix d’un coût humain, politique et stratégique particulièrement élevé.
Comme cela a déjà été souligné, le déplacement du centre de gravité de l’attention internationale du Moyen-Orient vers l’Ukraine n’a pas été un simple changement d’agenda. Il a constitué une erreur stratégique majeure. En relâchant la pression sur une région d’une extrême sensibilité, les grandes puissances ont laissé s’installer un vide dont l’Iran a profité pour consolider son influence et étendre ses marges de manœuvre à travers ses relais régionaux. Le 7 octobre n’a pas surgi du néant : il a incarné brutalement les conséquences de ce basculement et ouvert une séquence de déflagrations allant de la tragédie de Gaza jusqu’à l’escalade avec Téhéran.
Mais cette guerre, à la différence des conflits classiques, n’a pas pour finalité l’occupation territoriale ni l’obtention d’une capitulation formelle. Elle vise surtout à encadrer le comportement régional de l’Iran, à réduire sa capacité d’initiative et à restreindre son influence, sans pour autant l’exclure totalement du jeu. Il s’agit moins d’une guerre d’élimination que d’une guerre de repositionnement.
Dans ce cadre, la notion de trêve en relations internationales prend un sens beaucoup plus large que celui d’un simple arrêt des combats. Elle devient un outil politique et stratégique : un moment de réorganisation, de digestion des chocs, de redistribution des cartes avant une nouvelle phase de négociation ou de confrontation. Une trêve ne signifie donc ni paix définitive, ni victoire claire d’un camp sur l’autre.
C’est dans cette perspective que les négociations directes menées à Islamabad entre Washington et Téhéran prennent une importance particulière. Qu’un tel niveau de dialogue s’installe, pour la première fois depuis la révolution iranienne de 1979, constitue en soi un tournant. Le simple fait que la République islamique accepte de discuter directement avec les États-Unis, longtemps désignés comme le “Grand Satan”, révèle qu’un changement profond est à l’œuvre.
Ce qui se joue ici ne relève pas d’une logique d’exclusion, mais d’une redéfinition du rôle iranien. L’Iran passerait d’un acteur offensif, capable d’imprimer le rythme régional, à un acteur contenu, encadré par de nouvelles règles de dissuasion et de surveillance. Nous sommes face à une phase transitoire où les équilibres ne disparaissent pas : ils se réécrivent.
Une lecture attentive du conflit montre d’ailleurs que les résultats obtenus dépassent ce qui est officiellement proclamé. L’objectif n’était pas tant de mettre fin définitivement au rôle régional de l’Iran que d’en limiter l’extension, de le transformer d’un centre d’impulsion en un acteur sous contrainte, maintenu dans une architecture d’endiguement structurée. Son existence même, fût-elle réduite, pourrait continuer à servir dans le pilotage de certains équilibres régionaux, notamment dans le contexte du processus de normalisation avec Israël. La présence iranienne, désormais contenue, peut aussi être mobilisée comme variable de pression pour empêcher une reprise incontrôlée de la guerre totale.
Cette hypothèse reste d’autant plus crédible que l’Iran, dans la séquence actuelle, se retrouve sous une pression militaire, économique et politique convergente. Une telle situation limite sa liberté d’action et peut le conduire à accepter des fonctions régionales plus étroites, compatibles avec les nouveaux calculs de puissance en cours.
À cela s’ajoute le durcissement du contrôle intérieur, illustré par les restrictions imposées à l’espace informationnel et les coupures d’internet. Ce réflexe traduit la volonté du régime de verrouiller la circulation de l’information, de maîtriser la perception de la crise et de préserver sa cohésion interne dans un moment de forte vulnérabilité.
Quelles que soient les issues exactes des négociations, une chose semble déjà acquise : l’endiguement de l’Iran n’est plus une hypothèse parmi d’autres, mais bien une orientation stratégique en voie de consolidation. Les discussions en cours apparaissent dès lors moins comme un mécanisme de résolution que comme un outil de gestion de cet endiguement.
Cependant, l’effet le plus profond de ces recompositions ne concerne pas seulement les protagonistes directs du conflit. Il touche aussi à la structure même du système international. Si la guerre en Ukraine a affaibli l’Union européenne sur les plans économique et énergétique, le bras de fer avec l’Iran a accentué sa marginalisation géopolitique. L’Europe est apparue incapable de peser véritablement sur l’escalade, ni d’imposer une initiative autonome.
Le paradoxe est saisissant : l’Union européenne, qui aurait pu prétendre au rôle de pôle d’équilibre dans l’ordre mondial, semble aujourd’hui davantage subir les conséquences des crises qu’en orienter le cours. Cette fragilité interroge sa capacité à reconquérir une véritable autonomie stratégique dans un monde où les centres de puissance se redistribuent rapidement. Le malaise est d’autant plus visible que plusieurs membres de l’OTAN ont affiché leur réticence à un engagement direct, révélant les fissures croissantes du camp occidental.
Ce recul européen, accompagné des hésitations atlantiques, ouvre un espace supplémentaire à la Russie et à la Chine pour renforcer leur propre positionnement dans la hiérarchie mondiale. Dès lors, ces guerres ne doivent plus être lues comme des épisodes séparés, mais comme les manifestations d’un mouvement plus vaste : celui du glissement d’un ordre dominé par un seul pôle vers une configuration plus fragmentée, plus compétitive et plus multipolaire.
Face à cela, une partie de notre espace public continue pourtant à lire les événements dans un registre émotionnel, en réduisant les conflits à une opposition binaire entre triomphe et défaite. Or cette grille de lecture est trompeuse. Célébrer une victoire absolue de tel ou tel camp ne dit rien, en soi, de la réalité des rapports de force. Certains parlent ainsi de “victoire iranienne”, mais ce jugement repose souvent davantage sur l’affect, l’idéologie ou le réflexe identitaire que sur une lecture rigoureuse des objectifs stratégiques réellement atteints.
Car, en géopolitique, les résultats ne se mesurent ni à la rhétorique, ni à la simple capacité de tenir, mais à l’aune des objectifs de fond : containment, redéploiement, pression, redéfinition des rôles, modification des équilibres.
La trêve entre les États-Unis et l’Iran ne marque donc pas la fin du conflit. Elle ouvre plutôt une nouvelle étape dans un processus long de recomposition régionale et internationale. L’erreur initiale n’a pas seulement été de détourner l’attention du Moyen-Orient vers l’Ukraine. Elle a surtout consisté à sous-estimer les effets de ce déplacement et à laisser se creuser un vide stratégique dans une région qui, par nature, ne tolère jamais le vide.
Nous entrons ainsi dans un monde nouveau, où les guerres ne se concluent plus par des déclarations solennelles de victoire, mais par l’usure, le contrôle, l’ajustement progressif des puissances et la fabrication patiente d’équilibres instables. Un monde où le conflit devient moins un moment de rupture qu’un mode durable d’organisation du système international.