​Les Centraliens marocains proposent aussi : 148 idées passées au test de l’action publique


À quelques jours des législatives, l’Association des Centraliens et Supélec du Maroc remet dans le débat public près de vingt années de réflexion collective. Son rapport ne cherche pas à ajouter un programme électoral aux programmes des partis : il reprend 148 propositions formulées entre 2007 et 2024, les confronte à ce que le Maroc a effectivement réalisé et pose une question autrement plus dérangeante : entre la stratégie annoncée et le résultat obtenu, où se perd l’action publique ?

À l’approche d’une élection, le Maroc ne manque généralement pas de propositions. Les partis présentent leurs programmes, les économistes les commentent, les organisations professionnelles avancent leurs priorités, la société civile interpelle les candidats. Les Centraliens et Supélec du Maroc proposent aussi.

Mais leur démarche est assez différente.



L’Association des Centraliens et Supélec du Maroc (ACSM) vient de publier un volumineux « rapport citoyen » réunissant 148 propositions, issues de huit forums organisés entre 2007 et 2024 ainsi que de sa contribution au débat sur le Nouveau Modèle de Développement. Le document, daté de septembre 2026, ne prétend pas repartir d'une feuille blanche : il revient au contraire sur près de vingt années d'idées pour examiner ce qu'elles sont devenues.

C'est précisément ce qui donne son intérêt au document.

Car la question n'est plus seulement : « Que faudrait-il faire ? » Elle devient : « Qu'avons-nous proposé, qu'a-t-on réellement fait depuis, et pourquoi certains problèmes demeurent-ils ? »

Une contribution au débat, pas un programme politique

Le calendrier de publication n'est évidemment pas neutre. Nous sommes à quelques jours des législatives du 23 septembre. L'ACSM assume d'ailleurs avoir voulu, « pour la toute première fois », porter son capital de propositions dans la délibération démocratique et le partager avec l'ensemble des acteurs politiques. Mais son président Jalal Charaf précise simultanément que l'association n'a vocation à soutenir aucune formation politique.

Cette précaution est importante.

Le document n'est donc ni un manifeste partisan ni un programme de gouvernement parallèle. Il se présente davantage comme une banque d'idées auditée, construite par une communauté d'ingénieurs, cadres, entrepreneurs, chercheurs, responsables publics et praticiens.

Surtout, l'ACSM a choisi de ne pas simplement republier ses anciennes recommandations.

Chacune des 148 propositions est confrontée à la situation observée au Maroc et classée selon quatre catégories : « réalisée – à consolider », « partiellement réalisée », « toujours pertinente » ou « à actualiser ». L'état des lieux est arrêté au 22 août 2026, ce qui signifie que les évolutions ultérieures ne sont pas prises en compte.

Et le résultat raconte finalement quelque chose d'assez profond sur la manière dont le Maroc se transforme.

Le problème marocain n'est plus seulement celui des idées

Le constat transversal du rapport pourrait presque tenir en une phrase : beaucoup de choses ont été engagées, beaucoup moins sont complètement arrivées jusqu'au résultat attendu.

L'ACSM parle d'« institutionnalisation partielle ». Lois, stratégies, agences, programmes et dispositifs ont souvent été créés. Mais l'exécution, la couverture territoriale, l'interopérabilité ou encore l'impact observable demeurent incomplets.

C'est probablement le point politiquement le plus intéressant de ces 84 pages à télécharger ci-dessous.

Le Maroc ne souffrirait donc pas nécessairement d'un déficit permanent de visions. Il souffrirait aussi du kilomètre séparant la décision de son exécution.

Le président de l'ACSM identifie lui-même quatre enjeux centraux : exécution, financement, territorialisation et mesure des résultats.

Autrement dit, une politique publique ne devrait plus être considérée comme accomplie parce qu'une loi a été adoptée, qu'une agence existe ou qu'un programme a été annoncé. Le rapport insiste explicitement sur cette distinction : l'existence d'une stratégie n'équivaut pas à un résultat.

Voilà une grille de lecture qui pourrait d'ailleurs être appliquée aux programmes électoraux actuellement présentés aux Marocains.

Industrie : passer des locomotives à la diffusion

Premier grand chantier : économie, entreprise et industrie.

Le diagnostic reconnaît une base industrielle et financière marocaine aujourd'hui beaucoup plus solide, mais considère que ses effets se diffusent encore insuffisamment vers les PME, la recherche-développement et l'emploi. La chaîne que propose de surveiller l'ACSM est révélatrice : investissement → contenu local → emplois formels → exportations.

Cela conduit à plusieurs propositions très concrètes.

Les Centraliens veulent notamment mieux structurer la demande de financement des entreprises, renforcer l'accompagnement après financement et développer le méso-financement pour les petites structures situées entre microfinance et crédit bancaire classique.

Ils plaident également pour une industrie qui ne reposerait pas uniquement sur quelques grands projets emblématiques, mais ferait émerger davantage de projets industriels intermédiaires, de fournisseurs locaux et de capacités de R&D.

La logique est claire : une usine spectaculaire ne suffit pas à faire une politique industrielle. Il faut regarder ce qu'elle achète au Maroc, combien de PME elle entraîne, quelles compétences elle développe et quelle technologie elle laisse derrière elle.

Le rapport défend également un « choc d'innovation », mobilisant les talents marocains du pays, ceux de la diaspora et des compétences internationales, ainsi que l'émergence de champions nationaux capables de porter le « Made in Morocco » à l'international.

Formation : compter les emplois plutôt que les places

Sur l'éducation, la formation et l'emploi, le diagnostic est tout aussi intéressant : l'offre de formation s'est développée plus rapidement que ne se sont améliorés les indicateurs d'insertion professionnelle.

La proposition centrale consiste donc à renverser le thermomètre.

Au lieu de mesurer principalement le nombre de formations ouvertes ou de bénéficiaires accueillis, il faudrait davantage mesurer ce qui se passe après : insertion, compétences réellement demandées par les entreprises, mobilité professionnelle et adéquation territoriale.

Le rapport propose ainsi de piloter davantage l'offre par les compétences recherchées, de publier les résultats d'insertion et de financer des formations courtes co-construites avec les filières économiques et les régions. Il rappelle simultanément que le chômage des jeunes et diplômés demeure élevé et que la coordination entre entreprises et organismes de formation reste incomplète.

Une nuance essentielle : former davantage n'est pas nécessairement former mieux.

Climat : faire descendre la transition dans les villes

Sur l'énergie, le climat et les ressources, les Centraliens considèrent que la stratégie nationale est globalement identifiée. Le problème se déplace désormais vers l'exécution physique, les réseaux, l'eau et la résilience.

L'une des propositions est particulièrement actuelle : accompagner les documents d'urbanisme de véritables plans énergie-climat dans les villes de plus de 50.000 habitants.

L'ACSM va même plus loin en proposant de rendre systématique un test de résilience climatique et hydrique pour les grands investissements, les plans sectoriels et les documents territoriaux.

C'est un changement conceptuel important. Le climat cesse alors d'être une politique environnementale séparée : il devient une contrainte préalable à l'investissement.

Même logique pour les déchets : leur tri, leur collecte, leur traitement et leur valorisation devraient être intégrés dès la conception de la ville plutôt qu'ajoutés après coup.

Et si la région devenait enfin l'unité de mesure ?

La territorialisation constitue probablement l'un des fils rouges les plus puissants du rapport.

L'ACSM propose notamment des « Small Business Acts régionaux », c'est-à-dire des dispositifs cohérents combinant financement, accès au marché et développement des compétences pour les entrepreneurs et investisseurs de chaque région. Elle recommande également un dialogue beaucoup plus structuré entre Régions, secteur privé et monde académique.

En matière urbaine, la philosophie est similaire : ne plus laisser les documents d'aménagement fonctionner comme de simples catalogues d'intentions.

Les Centraliens proposent de rattacher les infrastructures promises à des plans d'action budgétisés, avec responsables et échéances. Ils défendent parallèlement un véritable « droit à la ville », accompagné de mécanismes de médiation et d'évaluation.

C'est peut-être ici que la critique implicite est la plus forte : un équipement dessiné sur un plan d'aménagement mais jamais financé n'est pas un équipement public.

L'Afrique aussi doit passer de la vision au tableau de bord

Même pragmatisme concernant la stratégie africaine du Maroc.

Le rapport reconnaît l'intensification de la coopération Sud-Sud et de la présence marocaine sur le continent mais estime que la coordination économique, les réseaux d'anciens étudiants, la capitalisation des savoir-faire et surtout l'évaluation de la valeur créée restent insuffisamment structurés.

Il propose notamment une stratégie durable de formation et de partage des compétences avec l'Afrique.

Certaines idées anciennes sont cependant explicitement remises à jour. Ainsi, plutôt que de créer mécaniquement un nouvel Observatoire des relations économiques Maroc-Afrique, le rapport suggère désormais un tableau de bord public consolidé couvrant échanges, investissements, emplois, contenu local et risques. De même, l'ancienne proposition d'un fonds souverain spécifiquement dédié à l'Afrique devrait être réexaminée au regard des instruments financiers désormais existants.

C'est aussi l'une des qualités de l'exercice : reconnaître qu'une bonne idée de 2015 n'est pas nécessairement une bonne institution à créer en 2026.

148 propositions, mais peut-être une seule grande question

À première vue, le document des Centraliens ressemble donc à un catalogue de 148 propositions.

À la lecture, son message est plus intéressant.

Il ne dit pas que rien n'a été fait. Bien au contraire : il constate que beaucoup a été construit. Il refuse simplement de confondre construction institutionnelle et transformation réelle.

Et c'est précisément ce qui rend cette contribution utile en pleine campagne électorale.

Les partis peuvent annoncer des milliards, des emplois, des infrastructures, des réformes et de nouveaux dispositifs. Les Centraliens introduisent un autre vocabulaire : responsable, échéance, budget, territoire, indicateur, impact.

Il manque peut-être même une 149e proposition, qui résumerait les 148 autres : pour chaque promesse publique importante, publier cinq choses — qui est responsable, combien cela coûte, quand cela doit être réalisé, où cela doit l'être et par quel indicateur le citoyen pourra vérifier le résultat.

Ce serait finalement une manière assez simple de faire évoluer le débat électoral marocain.
Après la bataille des promesses, organiser enfin la politique de la preuve.

Téléchargement du Rapport citoyen de l’Association des Centraliens et Supélec du Maroc



Mardi 15 Septembre 2026

La Rédaction
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