​Les articles du quotidien LE MONDE sur le Maroc se suivent et se ressemblent


Rédigé par le Lundi 23 Février 2026



Quand le cliché devient un fonds de commerce rédactionnel primaire

Il suffit parfois de changer la date en haut de la page pour avoir l’illusion de lire un nouvel article. Même ton, mêmes angles, mêmes mots-clés, mêmes soupçons. Les articles se succèdent, mais ne se renouvellent pas. On ne parle plus d’analyse, encore moins d’enquête : on est face à un copier-coller d’idées reçues. Un mécanisme bien huilé que l’on pourrait appeler, sans excès, un fonds de commerce rédactionnel primaire.

Ce phénomène est propre à ce média en particulier, mais il devenu frappant , récurrent et systématique en s’installant durablement dans le traitement d’un pays, d’un système politique ou d’une société comme le Maroc.

Année après année, les papiers se ressemblent au point de devenir interchangeables. La monarchie est présentée comme un bloc figé, la classe politique comme une masse inerte ou docile, la société civile comme étouffée ou instrumentalisée. Peu importe le contexte, les évolutions, les ruptures ou même les contradictions internes : le récit est déjà écrit.

Ce qui frappe, ce n’est pas la critique — elle est légitime, nécessaire, même salutaire lorsqu’elle est étayée — mais son absence de renouvellement. On ne sent plus l’effort de compréhension, encore moins le doute méthodologique. Le réel est sommé de se conformer à une grille de lecture préexistante. Quand il résiste, on l’ignore. Quand il contredit, on le réduit à une anomalie.

Le cliché devient alors un outil de production rapide. Il rassure la rédaction, sécurise la ligne éditoriale et conforte un lectorat habitué à ce type de récit. On sait à l’avance ce que l’article va dire, qui il va citer, quelles conclusions il va suggérer. C’est confortable, mais intellectuellement pauvre. Le journalisme cesse d’être un travail d’exploration pour devenir une simple confirmation de préjugés.

Ce fonds de commerce fonctionne d’autant mieux qu’il s’appuie sur une autorité symbolique ancienne. Le prestige du titre suffit à masquer la faiblesse de l’analyse. Pourtant, à y regarder de près, beaucoup de ces articles reposent sur les mêmes sources, souvent exogènes, parfois militantes, rarement contradictoires. Le terrain est survolé, les voix locales sélectionnées selon leur compatibilité avec le récit attendu. Le Maroc est raconté depuis l’extérieur, comme un objet politique figé, jamais comme une société en mouvement.

Cette paresse analytique a un coût. Elle appauvrit le débat, fige les perceptions et nourrit une relation asymétrique entre celui qui observe et celui qui est observé. Le pays devient un décor récurrent où l’on rejoue la même pièce, avec les mêmes rôles. Toute tentative de nuance est perçue comme une défense, toute complexité comme une diversion.

Or, le Maroc contemporain est tout sauf simple. Il est traversé de tensions, de réformes incomplètes, de choix stratégiques parfois discutables, mais aussi de transformations réelles : sociales, économiques, diplomatiques, culturelles. Le réduire à une série de clichés, c’est refuser de voir ce qui dérange le confort idéologique : un État qui ne se conforme pas aux modèles attendus, une société qui avance par compromis, une trajectoire politique qui échappe aux catégories binaires.

Le plus préoccupant, peut-être, est que ce fonds de commerce rédactionnel finit par se retourner contre ceux qui l’exploitent. À force de répétition, la parole perd de sa crédibilité. Le lecteur averti sent la mécanique, devine la conclusion dès le premier paragraphe. L’autorité morale s’érode lorsque l’analyse devient prévisible. Le journalisme, pour rester pertinent, doit surprendre par sa rigueur, non rassurer par sa constance idéologique.

Dans un monde saturé d’informations, la valeur n’est plus dans la posture critique, mais dans la capacité à comprendre le réel dans sa complexité. Le temps des récits automatiques est révolu. Les sociétés du Sud, longtemps objets de discours, deviennent productrices de leurs propres analyses, de leurs propres narrations. Elles lisent, comparent, jugent. Elles ne consomment plus passivement le regard venu d’ailleurs.

Refuser ce fonds de commerce rédactionnel primaire, ce n’est pas refuser la critique. C’est exiger mieux. Exiger du travail, du terrain, du doute, de la contradiction. Exiger que le journalisme redevienne ce qu’il prétend être : un outil de compréhension, pas une machine à recycler des clichés dépassés et primaires.

Car lorsque les articles se suivent et se ressemblent trop, ce n’est plus le pays qui stagne. C’est le regard porté sur lui qui a cessé d’avancer.




Lundi 23 Février 2026
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