​Qui se soucie de l’après-Sebta ?


Cela fait maintenant plusieurs années que le Maroc se place sous les feux de la rampe à l’échelle mondiale : gestion Covid quasi parfaite, performances spectaculaires en football, organisation presque irréprochable de la CAN, politique des ports et industries nouvelles, présence géopolitique significative, préparation de 2030… Nous nous y sommes habitués. Et puis il y eut Sebta et désormais, il y a un avant Sebta et un après Sebta.



Aziz Boucetta

Il semblerait, au vu de leur comportement, que l’écrasante majorité des personnels politiques ont oublié, ou tentent d’oublier, ou feignent d’avoir oublié cette immensément triste séquence dans la marche du pays. La marche du pays… eux, les jeunes et moins jeunes, les vieux et encore plus vieux, les nourrissons, les diplômés, les NEETs et autres GenZ, eux ils couraient vers la sortie. Oui, ils se précipitaient vers la sortie, en mettant leurs propres vies en danger. On ne peut oublier cela, ces images, ces morts enterrés quasi anonymement à Sebta, ces mineurs séparés de leurs parents…

Nos politiques, à l’exception encore une fois du PPS et du PJD, ont effacé cet affligeant souvenir de leurs esprits braqués sur les opportunités institutionnelles des cinq prochaines années ; ils ont balbutié deux trois mots, sans marquer aucune empathie. Pire, ils malmènent notre intelligence collective et nos sentiments individuels. Le RNI dit avec arrogance qu’il a tout réussi ou presque, le PAM assure avec suffisance qu’il fera encore mieux, l’Istiqlal ne dit rien, tout à son étrange prudence.

Ils jouent et surjouent leurs rôles respectifs, étant engagés dans ce qu’on appelle le jeu politique. Le RNI tient une réunion qui se veut houleuse, attaque le PAM, qui répond ; ils s’accusent mutuellement de « terroriser » les populations. Fouzi Lekjaâ, joueur exceptionnel laissé en jachère politique, entre dans les derniers instants du match électoral dont la fin sera sifflée le 23 septembre au soir. Mais quel est ce sélectionneur qui l’a engagé sur le terrain ? Sa conscience ? Son ambition de faire encore plus ? Peut-être… mais peut-être pas. Ce qui est sûr est qu’il apprend vite la politique à la sauce locale, dire n’importe quoi, s’attaquant au fiasco des viandes et occultant sa propre responsabilité dans l’affaire des viandes..

Les uns et les autres recrutent à tour de bras et racolent à hue et à dia. Interrogée sur la question, l’IA utilise pour cela le terme de « transferts », nous plongeant encore plus dans une logique de mercato dont la mention énerve tellement le RNI qui ne vit pourtant que de cela ! enfin… qui ne vivait que de cela puisqu’aujourd’hui, c’est le PAM qui reçoit en masse, laissant son adversaire bleu un peu à la ramasse. Spectaculaire est aussi cette grande bascule d’élus/ « militants » du RNI d’Ouarzazate qui – miracle ! – ont collectivement décidé que l’ « idéologie » du RNI ne leur seyait plus et que la « pensée » du PAM leur convenait davantage… admirable !

Et tout ce monde-là a effacé de sa mémoire le triste souvenir de tous ces jeunes cavalcadant vers Sebta, avec un risque de mort ou de prison au milieu. Aucun ne s’est déplacé vers les lieux de cette grande évasion des jeunes, en même temps grande humiliation pour le pays. Un jeune Marocain présent dans le sud de l’Espagne cette fin juillet avec sa famille a déclaré que ce jour-là, pour la première fois, lui et les siens ont évité, par honte, de dire qu’ils sont Marocains… Très triste.

Pour bien illustrer les choses, en reprenant cette boutade en vogue sur les réseaux, nos politiques vivent dans Morocco et s’étonnent de cette grande évasion de gens qui eux, fuyaient al-Maghrib, les uns et les autres évoluant à deux vitesses dans ce Maroc, n’est-ce pas, à deux vitesses.

Pendant que les uns mettaient leurs vies en danger pour laisser derrière eux une réalité sociale, économique et politique qui leur fermait tous les horizons, les autres se partagent déjà les portefeuilles ministériels, choisissent un parti qu’ils voient se maintenir au « pouvoir » parce qu’il a récemment reçu un homme de pouvoir, demandent et paient au besoin, pour eux et certains membres de leurs familles, des investitures possiblement lucratives à terme.

Chez ces gens-là, on ne pense pas au bien du pays mais à celui de la carrière personnelle, du bien-être de la famille. On les entend à longueur de vidéos déclamer leur volonté de faire, sans même s’assurer d’une quelconque cohérence dans leur propos. Pour dire les choses clairement, ils attendent la stratégie du roi et la protection de la police, sauf que le roi ne peut (ni ne doit) tout faire et la police est là pour protéger la société des délinquants/criminels et non pour servir de bouclier contre des citoyens manifestants en colère face aux turpitudes des politiques. La classe politique aux affaires doit mettre en musique les grandes stratégies décidées en conseils de ministres et ne doit pas exposer la police en la mettant en confrontation avec la population. Le gouvernement sortant, dont le chef se fait discret en ce moment, n’a fait ni l’une ni l’autre : les grands projets sociaux restent poussifs et la police a dû affronter les enseignants contractuels, les étudiants en médecine, les GenZ, ulcérés par les politiques publiques, lésés par de mauvaises décisions et irrités par une encore plus mauvaise communication.

Aujourd’hui, nous entrons en campagne électorale, pour élire des représentants lesquels s’organiseront pour former une nouvelle majorité et donc un nouveau gouvernement. L’ancien exécutif a-t-il rendu des comptes ? Non seulement il ne l’a pas fait et ne compte pas le faire, mais ses membres se présentent devant les citoyens avec la satisfaction du devoir accompli. Les chômeurs en augmentation dans les rangs des jeunes ne les concernent pas, les prix qui s’envolent ne les troublent pas, les horizons bouchés ne les préoccupent pas, les manifestations et le mouvement vers Sebta ne les inquiètent ni ne les émeuvent !

En un mot, en cinquante ou en cent, les politiques dans ce pays ne changent pas face à une société qui évolue, qui bout ; ils ne comprennent pas que désormais, il y a et y aura un avant Sebta et un après Sebta. Sous les regards du monde et face à une société marocaine profondément choquée.


Samedi 29 Aout 2026

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