​Qui veut déconstruire l’islam sunnite malikite marocain ?


Rédigé par le Vendredi 16 Janvier 2026



La question dérange, précisément parce qu’elle touche au cœur silencieux du Maroc : son socle religieux. Non pas la foi intime, multiple et vécue, mais l’architecture collective qui, depuis plus de douze siècles, a permis à ce pays de traverser conquêtes, schismes, dynasties, crises et modernités sans imploser. Cet équilibre porte un nom clair, assumé et rarement interrogé : l’islam sunnite de rite malikite, adossé à l’ash‘arisme et irrigué par un soufisme sobre, socialement intégré.

Depuis quelques années pourtant, des signaux faibles — puis de moins en moins faibles — s’accumulent. Ils ne prennent pas la forme d’une attaque frontale. Il ne s’agit ni d’interdictions, ni de persécutions, ni de discours officiellement hostiles. La méthode est plus subtile. Elle avance masquée, par fragments, par symboles, par récits concurrents.

Elle ne dit jamais « déconstruire l’islam marocain », mais elle sape ses fondations par déplacement, relativisation et saturation symbolique.

Le premier levier est narratif. On commence par expliquer que l’islam marocain serait une construction tardive, presque administrative, un vernis posé sur des identités plus anciennes. Puis on exhume des épisodes marginaux de l’histoire — Berghouata, Kahina, hérésies locales — non pas pour les étudier, ce qui est légitime, mais pour leur donner une centralité artificielle, comme si ces parenthèses constituaient une alternative refoulée, injustement écrasée par l’histoire officielle. L’histoire cesse alors d’être un champ de recherche ; elle devient un réservoir idéologique.

Le cas des Berghouata est emblématique. Une dissidence religieuse du VIIIᵉ–Xᵉ siècle, sans texte conservé, sans postérité doctrinale, unanimement considérée par les sources médiévales comme une hérésie, se retrouve aujourd’hui réhabilitée, mythifiée, parfois même présentée comme une « spiritualité amazighe authentique ». Peu importe que ce mouvement ait reposé sur la proclamation d’un prophète après Muhammad (paix sur lui), sur un corpus religieux concurrent, sur une rupture explicite avec l’islam sunnite. Ce qui compte, c’est son utilité symbolique actuelle : offrir un récit alternatif, dissocié du consensus religieux marocain.

Le deuxième levier frôle l’institutionnel. Lorsque des responsables, même sans intention idéologique affichée, laissent glisser des récits symboliques par l’école, l’administration, les circulaires, les calendriers officiels, ils ne se contentent plus de reconnaître la diversité : ils prennent le risque de la mettre en scène, de la hiérarchiser, ou de la normaliser.

Le problème n’est donc pas la célébration culturelle en soi, mais sa transformation en obligation ritualisée, documentée, évaluée. Lorsqu’on demande à l’école de produire des preuves de célébration, on glisse d’une reconnaissance patrimoniale vers une ingénierie identitaire. Et toute ingénierie identitaire, par définition, suppose un matériau à remodeler. Ici, ce matériau, c’est le référentiel religieux commun.

Le troisième levier est doctrinal, et il est le plus sensible. Sous couvert de pluralisme, certains discours contemporains tentent d’installer l’idée qu’il n’existerait pas de cadre religieux légitime partagé, mais une pluralité équivalente de « lectures », y compris celles qui nient les fondements mêmes de l’islam sunnite : clôture de la prophétie, intégrité du Coran, consensus de la communauté. On ne débat plus alors de jurisprudence ou d’interprétation, mais de rupture dogmatique. Et cela, dans n’importe quelle religion structurée, constitue une ligne rouge.

Il est, dans ce contexte troublé, profondément rassurant que le Maroc dispose d’un rempart institutionnel et spirituel aussi singulier que le statut Royal de Commandeur des croyants. 

Cette fonction n’est ni décorative ni symbolique au sens creux du terme : elle constitue un axe de stabilité, un garant de l’orthodoxie religieuse partagée et un garde-fou face aux dérives doctrinales, aux bricolages identitaires et aux tentatives de fragmentation du sacré.

En assurant la continuité de l’islam sunnite malikite, tout en veillant à ce que la religion ne devienne ni un instrument de rupture ni un champ d’expérimentation idéologique, le Commandeur des croyants joue un rôle d’endiguement essentiel. Il protège le pluralisme authentique sans laisser s’installer la confusion, maintient l’unité spirituelle sans nier la diversité culturelle, et rappelle, dans un moment de brouillage des repères, que la foi collective ne se décrète pas, ne se manipule pas et ne se réinvente pas au gré des agendas.

C’est précisément cette fonction d’arbitrage supérieur qui préserve le Maroc des dérives que d’autres sociétés, privées d’un tel socle, peinent aujourd’hui à contenir.

Il faut être clair : les Marocains ne rejettent ni la diversité culturelle, ni l’amazighité, ni l’étude critique de leur histoire. Ce qu’ils perçoivent confusément — et parfois très clairement —, c’est une tentative de déplacer le centre de gravité symbolique du pays. De passer d’un islam intégré, apaisé, partagé, à une mosaïque de références concurrentes, dont certaines entrent frontalement en collision avec la foi majoritaire.

Qui porte ce projet ? Rarement un acteur unique. Plutôt une constellation hétéroclite : militants identitaires en quête de rupture, activistes culturels fascinés par la table rase, chercheurs militants confondant déconstruction académique et démolition symbolique, parfois relayés par la naïveté d’une certaine intelligentsia sur les réseaux sociaux et des youtubeurs "Spirituellement Exotique"  qui confond reconnaissance et abdication. À cela s’ajoutent des influences extérieures, idéologiques et géopolitiques, pour lesquelles la fragmentation du religieux est un levier classique de déstabilisation.

Il serait pourtant erroné de réduire l’affaire à un complot. Le danger est plus banal, et donc plus redoutable : probablement un laisser faire ou l’accumulation de décisions non pensées dans leur cohérence d’ensemble. Un symbole ici, un calendrier là, une circulaire ailleurs, un silence complice face à des discours marginaux… Jusqu’au moment où l’on découvre que le cadre commun s’est fissuré sans qu’aucune décision explicite n’ait jamais été prise pour le briser.

L’islam sunnite malikite marocain n’est pas un vestige du passé. C’est une technologie sociale éprouvée, un système d’équilibre entre foi, droit, coutume et autorité, qui a permis l’unité sans uniformité. Le déconstruire sans le dire, au nom d’un pluralisme mal compris, revient à jouer avec le feu. Non pas le feu du débat intellectuel — salutaire —, mais celui de la désagrégation symbolique.

La vraie question n’est donc pas : faut-il évoluer ? Toute société évolue.
La vraie question est : qui décide de ce qui doit être remplacé, et par quoi ?
Et surtout : au nom de quelle légitimité collective ?

Car on peut transformer une société sans violence apparente, simplement en déplaçant ses repères. L’histoire, elle, montre que lorsque le sacré commun est fragilisé, ce n’est jamais le pluralisme qui en sort renforcé, mais le chaos des identités concurrentes. Et cela, les Marocains, intuitivement, le savent.




Vendredi 16 Janvier 2026
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