​Santé mentale des élèves : le grand angle mort de l’école marocaine


Rédigé par La rédaction le Samedi 28 Février 2026



Dans les salles de classe marocaines, le malaise ne crie pas. Il se tait. Il se cache derrière des bulletins corrects, des comportements sages, parfois derrière une agitation jugée “normale”. La santé mentale des élèves reste l’un des angles morts majeurs du système éducatif. Peu visible, peu mesurée, rarement nommée, elle n’en constitue pas moins une fragilité structurelle dont les effets commencent à apparaître au grand jour.

Le stress scolaire est souvent banalisé. On le confond avec l’effort, on l’associe à la rigueur, on l’intègre comme un passage obligé vers la réussite. Pourtant, ce stress n’est plus ponctuel. Il est devenu chronique, diffus, installé dès le plus jeune âge. Pression des notes, peur de l’échec, injonction à la performance, comparaison permanente : l’élève évolue dans un environnement où l’erreur n’est plus perçue comme un apprentissage, mais comme une faute.

Ce phénomène touche toutes les catégories sociales, mais il frappe différemment. Dans les milieux favorisés, l’anxiété est souvent liée à l’excellence attendue, à la peur de “ne pas être à la hauteur”. Dans les milieux plus modestes, elle se nourrit de l’angoisse du décrochage, de la crainte de perdre la seule chance perçue de mobilité sociale. Dans les deux cas, l’élève porte une charge émotionnelle lourde, rarement prise en compte par l’institution.

Le système éducatif marocain reste largement centré sur les performances cognitives. Les dimensions émotionnelles et psychologiques sont reléguées au second plan, comme si apprendre ne mobilisait que l’intellect. Or, la recherche internationale est formelle : l’état psychologique conditionne directement la capacité d’apprentissage. Un élève anxieux, épuisé ou démotivé apprend moins, mémorise moins, et se désengage plus vite.

Le manque de structures de soutien est criant. Les psychologues scolaires sont rares, souvent absents, parfois inexistants dans de nombreux établissements. Lorsqu’ils existent, leur champ d’intervention est limité, leur charge de travail excessive. La prévention est quasi absente. On intervient tard, souvent lorsque les symptômes sont déjà visibles : absences répétées, chute brutale des résultats, comportements à risque, voire décrochage.

À cela s’ajoute un tabou culturel persistant autour de la santé mentale. Parler d’anxiété, de mal-être ou de souffrance psychologique reste perçu comme un signe de faiblesse. Chez les élèves, cette perception est renforcée par la peur du jugement. Chez les parents, elle est parfois associée à une remise en cause de l’éducation familiale. L’école, prise entre ces représentations, préfère souvent détourner le regard.

Les enseignants se retrouvent alors en première ligne, sans y être préparés. Ils détectent des signes, ressentent un malaise, mais manquent de formation et de moyens pour y répondre. Leur mission première reste l’enseignement des programmes, non l’accompagnement psychologique. Cette situation crée une tension supplémentaire : enseigner à des élèves fragilisés sans outils pour les soutenir.

Les conséquences à moyen terme sont préoccupantes. Une génération qui grandit dans un climat scolaire anxiogène risque de développer un rapport instrumental au savoir, fondé sur la peur plutôt que sur la curiosité. Elle risque aussi de normaliser la souffrance comme condition de réussite, prolongeant ce schéma dans le monde du travail et dans la vie sociale.

Ignorer la santé mentale des élèves, ce n’est pas seulement négliger une dimension individuelle. C’est prendre le risque d’un coût social différé : décrochage, perte de confiance dans les institutions, difficultés d’insertion, fragilités psychologiques durables. L’école ne fabrique pas seulement des compétences, elle façonne des individus. À ce titre, elle ne peut plus se contenter d’enseigner sans protéger.

La question n’est donc pas de transformer l’école en cabinet de psychologie, mais de reconnaître que l’apprentissage est indissociable du bien-être. Intégrer la santé mentale dans les politiques éducatives, former les acteurs, créer des espaces d’écoute, déstigmatiser la parole : autant de leviers encore largement sous-exploités.

Tant que la santé mentale restera un sujet périphérique, traité comme un problème individuel plutôt que comme un enjeu collectif, l’école marocaine continuera à produire des réussites fragiles et des échecs silencieux. Et ce silence, à long terme, est souvent plus destructeur que l’échec lui-même.




Samedi 28 Février 2026
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