​Une femme à la tête de l’ONU : changer le visage du monde ou seulement celui de l’institution ?


Rédigé par le Lundi 24 Aout 2026

Pendant quatre-vingts ans, l’Organisation des Nations unies a parlé au nom de l’humanité avec une constante étonnante : neuf secrétaires généraux se sont succédé, et tous étaient des hommes.



En janvier 2027, cette anomalie pourrait prendre fin.

La course à la succession d’António Guterres est loin d’être terminée, mais un scénario qui paraissait encore symbolique il y a quelques années devient désormais parfaitement crédible : celui de voir, pour la première fois, une femme s’installer au 38e étage du siège des Nations unies à New York.

Et pas forcément n’importe quelle femme.

Rebeca Grynspan, ancienne vice-présidente du Costa Rica, a pris l’avantage lors du premier scrutin indicatif du Conseil de sécurité. Carolyn Rodrigues-Birkett, ancienne ministre des affaires étrangères du Guyana, la suivait de près. Rafael Grossi, l’actuel directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, figurait également parmi les candidats les mieux placés. Depuis, la liste s’est encore élargie, notamment avec l’entrée de l’Équatorienne Ivonne Baki.

Le prochain secrétaire général devra obtenir au moins neuf voix au Conseil de sécurité et, surtout, ne susciter le veto d’aucun de ses cinq membres permanents : États-Unis, Chine, Russie, France et Royaume-Uni. Autrement dit, même lorsqu’il s’agit de choisir celui ou celle qui incarnera les Nations unies, les grandes puissances restent les véritables gardiennes de la porte.

Voilà précisément pourquoi la question mérite d’être posée autrement.
Que changerait réellement une femme à la tête de l’ONU ?


Certainement beaucoup sur le plan symbolique. Mais probablement beaucoup moins qu’on ne l’imagine sur le plan géopolitique.

Un plafond de verre tomberait. Il serait absurde de minimiser l’événement.

Dans une organisation qui proclame depuis des décennies l’égalité entre les femmes et les hommes, le fait qu’aucune femme n’ait jamais occupé son poste suprême constitue une contradiction difficile à défendre.

L’élection d’une première secrétaire générale aurait donc une portée qui dépasserait New York. Elle créerait un précédent extrêmement visible dans le système international et dans de nombreux pays où l’accès des femmes aux plus hautes fonctions demeure encore limité.

Mais il faut immédiatement se méfier d’un raisonnement confortable : une femme secrétaire générale ne produira pas automatiquement une ONU plus pacifique, plus sociale, plus écologique ou plus proche des peuples.

Les femmes ne constituent pas davantage que les hommes une catégorie politique homogène. Une dirigeante reste une dirigeante, avec son histoire, ses convictions, ses intérêts, ses alliances, ses prudences et ses rapports de force.

Le changement pourrait donc venir moins du genre que du parcours. Et c’est là que cette élection devient véritablement intéressante.

Femme, mais aussi Sud global

Si Rebeca Grynspan, Carolyn Rodrigues-Birkett, María Fernanda Espinosa ou Ivonne Baki finissait par l’emporter, l’événement ne serait pas seulement celui d’une femme accédant au secrétariat général.

Ce serait aussi celui d’une dirigeante issue d’Amérique latine ou des Caraïbes.

La géographie compte.

Depuis plusieurs années, les pays du Sud réclament une réforme de la gouvernance mondiale. Ils contestent une architecture internationale conçue essentiellement après 1945 : composition du Conseil de sécurité, représentation de l’Afrique, fonctionnement des institutions financières internationales, dette, financement climatique ou encore accès aux technologies.

La prochaine secrétaire générale pourrait donc devenir l’expression d’une double évolution : féminisation du pouvoir multilatéral et montée des revendications du Sud global.

Mais ici encore, prudence. Le secrétaire général de l’ONU n’est pas le président du monde.

Il ne dispose ni d’une armée, ni d’un budget comparable à celui d’une grande puissance, ni du pouvoir d’imposer une décision aux États.

Sur l’Ukraine, Gaza, les rivalités sino-américaines ou les crises africaines, une secrétaire générale se heurtera exactement aux mêmes murs qu’António Guterres : souveraineté des États, intérêts nationaux et veto des grandes puissances.

La question devient alors celle de la méthode.

Une secrétaire générale peut-elle mieux prévenir qu’imposer ? Mieux médiatiser les crises oubliées ? Construire des compromis entre puissances moyennes ? Faire davantage entendre l’Afrique, les petits États et les économies émergentes ?

C’est probablement là que se situe sa véritable marge de manœuvre.

Et le Maroc dans tout cela ?

Pour Rabat, cette élection ne doit surtout pas être considérée comme un spectacle diplomatique lointain. Le Maroc entretient aujourd’hui des relations économiques, politiques et diplomatiques de plus en plus importantes avec l’Afrique, l’Amérique latine et les Caraïbes.

Il appartient donc à sa diplomatie d’étudier très tôt les candidats, leurs parcours, leurs réseaux, leurs conceptions du multilatéralisme et leurs positions passées.

Et naturellement leur environnement diplomatique concernant le Sahara Marocain.

Mais attention aux raccourcis.

Une candidate provenant du Sud global n’est pas nécessairement favorable aux positions marocaines. Une dirigeante latino-américaine ne reproduira pas automatiquement la diplomatie de son pays d’origine. Une fois élu, un secrétaire général doit théoriquement s’extraire autant que possible de ses appartenances nationales.

Raison supplémentaire pour analyser les personnes plutôt que leurs étiquettes.

Et puis il y a ce paradoxe de 2027 délicieux, presque cruel.

L’ONU pourrait choisir une femme précisément au moment où son pouvoir paraît le plus contesté.

Les guerres se multiplient. Le Conseil de sécurité se bloque. Les grandes puissances privilégient de plus en plus les coalitions ad hoc, les rapports de force bilatéraux ou leurs propres alliances. Même les candidats à la succession de Guterres parlent désormais ouvertement de réforme et de renouvellement de l’Organisation.

La première femme secrétaire générale pourrait donc recevoir un cadeau empoisonné : entrer dans l’Histoire au moment où l’institution dont elle prendrait la tête doit démontrer qu’elle appartient encore à l’avenir.

Finalement, la vraie révolution ne serait pas qu’une femme dirige l’ONU.

Ce serait qu’une femme réussisse à rendre à l’ONU une partie du pouvoir politique, moral et diplomatique qu’elle a progressivement perdu.

Le plafond de verre serait alors brisé. Mais après avoir brisé le plafond, il resterait encore à reconstruire la maison.




Lundi 24 Aout 2026
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