Par : Adil Benhamza
Depuis son indépendance, le Sénégal a réussi à incarner une expérience démocratique exceptionnelle au sein des régimes présidentiels en Afrique. Alors que les coups d'État militaires constituaient l'unique mode de changement au sommet du pouvoir et d'exclusion des minorités — qu'elles soient religieuses, ethniques, culturelles ou linguistiques — le Sénégal a représenté une exception dès l'investiture du poète et homme de lettres Léopold Sédar Senghor, un chrétien à la tête d'un État dont 90 % de la population est musulmane.
Cette exceptionnalité s'est confirmée par l'ancrage de l'alternance via les urnes, dont les résultats ont toujours été respectés par les compétiteurs, le dernier en date étant le président Macky Sall. Ainsi, le Sénégal a réussi, tout au long de son histoire contemporaine, à triompher de la crise de « l'État-nation » en Afrique, l'une des défaillances majeures du continent post-indépendance. Cette crise soulève des questions de souveraineté, d'identité culturelle et de non-concordance des frontières politiques avec la répartition ethnique, sous l'égide du principe de l'intangibilité des frontières héritées du colonialisme — des frontières qui ont souvent divisé des groupes ethniques et religieux au lieu d'être un facteur de richesse, alimentant l'instabilité interne et les conflits frontaliers.
Après le départ de Macky Sall, le débat sur l'expérience du PASTEF, le parti actuellement au pouvoir, n'est plus un débat idéologique sur la gauche ou le populisme, ni un duel moral sur le patriotisme des nouveaux dirigeants, le président Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko. Le pays a rapidement dépassé ce stade. La véritable question aujourd'hui est celle de l'État : comment gouverner ? Qui décide ? Et que se passe-t-il lorsque la légitimité politique se déconnecte de l'efficacité exécutive ?
Le PASTEF est arrivé au pouvoir porté par une vague de colère sociale réelle, menée par la jeunesse, et par des revendications légitimes de rupture avec la corruption, l'élitisme et la dépendance économique. Cependant, le passage de l'opposition au pouvoir a révélé un fossé béant entre la force (et la facilité) du discours et la fragilité de l'administration. Ce fossé ne se réduit pas à un simple « manque d'expérience » des nouveaux dirigeants ; il se manifeste par un mode de gouvernance confus qui se nourrit du populisme au lieu de le dépasser.
Après le départ de Macky Sall, le duo exécutif a révélé aux institutions financières internationales et au peuple sénégalais l'existence d'une dette « cachée », dissimulée par les gouvernements précédents pour obtenir des financements à des taux raisonnables. Sur le principe, on ne peut contester la légitimité de la vérité ni la nécessité de la transparence. Mais la politique n'est pas seulement ce qui est dit, c'est aussi le comment et le quand. La manière dont cette crise financière a été annoncée a transformé un outil de correction comptable en une arme politique interne. L'objectif, d'une essence populiste, était d'embarrasser Macky Sall et l'élite traditionnelle, mais cela a simultanément affaibli la position de négociation du Sénégal sur les marchés financiers. Les portes se sont fermées, poussant Dakar à s'endetter à des taux élevés. C'est ici que le dérapage populiste apparaît : quand le discours souverainiste devient un moyen de masquer l'incapacité à proposer des solutions viables. Ce qui était acceptable dans l'opposition devient dangereux au pouvoir, car un État ne se gère pas avec des slogans, mais avec des décisions difficiles.
Aujourd'hui, le PASTEF ne peut plus s'abriter derrière le discours de « l'État profond » ou de « l'obstruction institutionnelle ». Il détient la présidence, le gouvernement et une majorité parlementaire absolue. C'est l'heure de la responsabilité totale. Dans de tels moments, soit la légitimité électorale se transforme en compétence de gouvernance, soit elle devient un fardeau pesant. Le danger ne réside pas tant dans l'échec économique — les crises financières peuvent être contenues — mais dans la persistance d'une gestion de l'État avec une mentalité de mobilisation plutôt qu'une mentalité de politiques publiques. Cela ouvre la porte à un scénario de stagnation longue où chaque échec est imputé à « l'étranger » ou à « l'héritage du passé ». On peut ainsi comprendre l'ampleur de la colère officielle concernant certains événements récents, comme ceux liés à la CAN 2025, utilisés pour maintenir la mobilisation populaire.
L'un des signes les plus graves de cette confusion réside dans la relation entre le Président de la République et le Premier ministre. L'absence d'une délimitation claire des centres de décision crée une « dualité de la légitimité exécutive ». Cette dualité s'infiltre silencieusement au cœur de la bureaucratie. L'administration sénégalaise ne se divise pas ouvertement, elle se fige. Les hauts fonctionnaires préfèrent l'attentisme à l'initiative, craignant de savoir à qui va la loyauté ultime. Cette « résistance silencieuse par l'obéissance » est plus dangereuse que la désobéissance, car elle vide la décision de sa substance.
Malgré ces risques, le Sénégal possède des soupapes de sécurité solides. L'armée sénégalaise est professionnelle, non politisée, et se voit comme la garante de la stabilité. Son intervention éventuelle serait arbitrale et institutionnelle, non putschiste. Quant aux confréries soufies, elles sont les acteurs les plus discrets mais les plus influents. Les confréries ne gouvernent pas, mais elles empêchent l'effondrement social. Toute autorité qui ignore ce poids symbolique se met en confrontation avec la société elle-même.
Enfin, le facteur extérieur impose ses contraintes. Le Sénégal n'est pas un État marginal. Sa position atlantique et sa stabilité relative en font une pièce maîtresse d'une équation internationale qui ne tolérera pas un glissement vers un modèle sahélien chaotique ou « vénézuélien ».
Toutefois, ce soutien international vise la stabilité minimale, non la réussite d'un projet politique, surtout après les récentes orientations diplomatiques du Premier ministre Sonko, marquant une hostilité envers certains partenaires traditionnels comme les États-Unis au profit de nouveaux axes, en contradiction avec la puissance économique réelle du pays.
Le chemin le plus dangereux n'est ni le coup d'État ni l'effondrement, mais que l'État devienne l'otage de son propre récit, expliquant chaque crise par la trahison et rejetant toute critique. Le Sénégal est à la croisée des chemins : soit passer de la légitimité de la colère à celle de la compétence, soit tomber dans le piège de la stagnation populiste : un État formellement stable, mais structurellement épuisé, vivant sur un grand récit et une petite économie.
L'histoire du Sénégal prouve que l'effondrement n'est pas une fatalité. Mais elle enseigne aussi que ce ne sont pas les intentions qui font échouer les États, mais la mauvaise gouvernance. L'examen réel du PASTEF ne réside plus dans la critique du passé, mais dans sa capacité à gouverner le présent sans en devenir l'otage. Réussira-t-il ?
Cette exceptionnalité s'est confirmée par l'ancrage de l'alternance via les urnes, dont les résultats ont toujours été respectés par les compétiteurs, le dernier en date étant le président Macky Sall. Ainsi, le Sénégal a réussi, tout au long de son histoire contemporaine, à triompher de la crise de « l'État-nation » en Afrique, l'une des défaillances majeures du continent post-indépendance. Cette crise soulève des questions de souveraineté, d'identité culturelle et de non-concordance des frontières politiques avec la répartition ethnique, sous l'égide du principe de l'intangibilité des frontières héritées du colonialisme — des frontières qui ont souvent divisé des groupes ethniques et religieux au lieu d'être un facteur de richesse, alimentant l'instabilité interne et les conflits frontaliers.
Après le départ de Macky Sall, le débat sur l'expérience du PASTEF, le parti actuellement au pouvoir, n'est plus un débat idéologique sur la gauche ou le populisme, ni un duel moral sur le patriotisme des nouveaux dirigeants, le président Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko. Le pays a rapidement dépassé ce stade. La véritable question aujourd'hui est celle de l'État : comment gouverner ? Qui décide ? Et que se passe-t-il lorsque la légitimité politique se déconnecte de l'efficacité exécutive ?
Le PASTEF est arrivé au pouvoir porté par une vague de colère sociale réelle, menée par la jeunesse, et par des revendications légitimes de rupture avec la corruption, l'élitisme et la dépendance économique. Cependant, le passage de l'opposition au pouvoir a révélé un fossé béant entre la force (et la facilité) du discours et la fragilité de l'administration. Ce fossé ne se réduit pas à un simple « manque d'expérience » des nouveaux dirigeants ; il se manifeste par un mode de gouvernance confus qui se nourrit du populisme au lieu de le dépasser.
Après le départ de Macky Sall, le duo exécutif a révélé aux institutions financières internationales et au peuple sénégalais l'existence d'une dette « cachée », dissimulée par les gouvernements précédents pour obtenir des financements à des taux raisonnables. Sur le principe, on ne peut contester la légitimité de la vérité ni la nécessité de la transparence. Mais la politique n'est pas seulement ce qui est dit, c'est aussi le comment et le quand. La manière dont cette crise financière a été annoncée a transformé un outil de correction comptable en une arme politique interne. L'objectif, d'une essence populiste, était d'embarrasser Macky Sall et l'élite traditionnelle, mais cela a simultanément affaibli la position de négociation du Sénégal sur les marchés financiers. Les portes se sont fermées, poussant Dakar à s'endetter à des taux élevés. C'est ici que le dérapage populiste apparaît : quand le discours souverainiste devient un moyen de masquer l'incapacité à proposer des solutions viables. Ce qui était acceptable dans l'opposition devient dangereux au pouvoir, car un État ne se gère pas avec des slogans, mais avec des décisions difficiles.
Aujourd'hui, le PASTEF ne peut plus s'abriter derrière le discours de « l'État profond » ou de « l'obstruction institutionnelle ». Il détient la présidence, le gouvernement et une majorité parlementaire absolue. C'est l'heure de la responsabilité totale. Dans de tels moments, soit la légitimité électorale se transforme en compétence de gouvernance, soit elle devient un fardeau pesant. Le danger ne réside pas tant dans l'échec économique — les crises financières peuvent être contenues — mais dans la persistance d'une gestion de l'État avec une mentalité de mobilisation plutôt qu'une mentalité de politiques publiques. Cela ouvre la porte à un scénario de stagnation longue où chaque échec est imputé à « l'étranger » ou à « l'héritage du passé ». On peut ainsi comprendre l'ampleur de la colère officielle concernant certains événements récents, comme ceux liés à la CAN 2025, utilisés pour maintenir la mobilisation populaire.
L'un des signes les plus graves de cette confusion réside dans la relation entre le Président de la République et le Premier ministre. L'absence d'une délimitation claire des centres de décision crée une « dualité de la légitimité exécutive ». Cette dualité s'infiltre silencieusement au cœur de la bureaucratie. L'administration sénégalaise ne se divise pas ouvertement, elle se fige. Les hauts fonctionnaires préfèrent l'attentisme à l'initiative, craignant de savoir à qui va la loyauté ultime. Cette « résistance silencieuse par l'obéissance » est plus dangereuse que la désobéissance, car elle vide la décision de sa substance.
Malgré ces risques, le Sénégal possède des soupapes de sécurité solides. L'armée sénégalaise est professionnelle, non politisée, et se voit comme la garante de la stabilité. Son intervention éventuelle serait arbitrale et institutionnelle, non putschiste. Quant aux confréries soufies, elles sont les acteurs les plus discrets mais les plus influents. Les confréries ne gouvernent pas, mais elles empêchent l'effondrement social. Toute autorité qui ignore ce poids symbolique se met en confrontation avec la société elle-même.
Enfin, le facteur extérieur impose ses contraintes. Le Sénégal n'est pas un État marginal. Sa position atlantique et sa stabilité relative en font une pièce maîtresse d'une équation internationale qui ne tolérera pas un glissement vers un modèle sahélien chaotique ou « vénézuélien ».
Toutefois, ce soutien international vise la stabilité minimale, non la réussite d'un projet politique, surtout après les récentes orientations diplomatiques du Premier ministre Sonko, marquant une hostilité envers certains partenaires traditionnels comme les États-Unis au profit de nouveaux axes, en contradiction avec la puissance économique réelle du pays.
Le chemin le plus dangereux n'est ni le coup d'État ni l'effondrement, mais que l'État devienne l'otage de son propre récit, expliquant chaque crise par la trahison et rejetant toute critique. Le Sénégal est à la croisée des chemins : soit passer de la légitimité de la colère à celle de la compétence, soit tomber dans le piège de la stagnation populiste : un État formellement stable, mais structurellement épuisé, vivant sur un grand récit et une petite économie.
L'histoire du Sénégal prouve que l'effondrement n'est pas une fatalité. Mais elle enseigne aussi que ce ne sont pas les intentions qui font échouer les États, mais la mauvaise gouvernance. L'examen réel du PASTEF ne réside plus dans la critique du passé, mais dans sa capacité à gouverner le présent sans en devenir l'otage. Réussira-t-il ?