75 % des céréales ont disparu : et pourtant, notre pain est toujours là


Rédigé par le Vendredi 22 Mai 2026

Le CESE alerte sur la disparition d’environ 75 % des variétés locales de céréales au Maroc, un signal fort qui dépasse le champ agricole pour interroger notre souveraineté alimentaire et notre manière de consommer au quotidien.



Un pain quotidien qui cache une transformation silencieuse

On mange du pain sans y penser. C’est probablement l’un des gestes les plus simples du quotidien marocain : une baguette achetée au coin de la rue, un morceau de khobz posé sur la table, une semoule qui accompagne les repas.

Pourtant, derrière ce réflexe banal se cache une réalité beaucoup plus complexe, que le dernier rapport du Conseil économique, social et environnemental (CESE) vient rappeler avec force.

Selon l’institution, environ 75 % des variétés locales de céréales auraient disparu au Maroc au fil des dernières décennies. Un chiffre qui, à première vue, semble appartenir à un débat technique entre agronomes et experts.

Mais en réalité, il raconte quelque chose de beaucoup plus proche de nous : ce que devient notre alimentation quand elle perd sa diversité.


Une disparition portée par la logique de rendement

Cette disparition n’est pas un hasard. Le CESE pointe plusieurs facteurs : l’uniformisation des systèmes agricoles, l’extension des semences hybrides et l’intensification des modes de production.

Autrement dit, une logique de rendement et de standardisation qui a progressivement pris le dessus sur des variétés locales pourtant adaptées depuis des siècles aux réalités climatiques et écologiques du Maroc.

Le résultat est invisible pour le consommateur. Le pain reste du pain. La farine reste de la farine. Mais en coulisses, la base même de cette alimentation s’est rétrécie.

Des variétés qui résistaient mieux à certaines conditions locales, qui faisaient partie de la mémoire agricole des régions, disparaissent peu à peu du paysage.


Des sols fragilisés et une biodiversité sous pression

Ce phénomène prend une autre dimension quand on le replace dans le contexte actuel. Le Maroc fait face à un stress hydrique important, à des dérèglements climatiques de plus en plus marqués et à une dégradation des sols agricoles.

Le rapport du CESE indique que la teneur moyenne des terres cultivées en matière organique ne dépasse plus 1,3 %, un niveau jugé insuffisant pour maintenir durablement la fertilité des sols.

Dans ce contexte, la disparition de la biodiversité agricole n’est pas seulement une perte patrimoniale. Elle devient un facteur de vulnérabilité supplémentaire.

Moins de diversité dans les cultures, c’est moins de capacité d’adaptation face aux sécheresses, aux maladies ou aux fluctuations climatiques.

Et pourtant, cette richesse existe encore. Le Maroc compte environ 6.000 espèces végétales, dont près de 800 endémiques, ainsi qu’un patrimoine important de variétés traditionnelles de céréales, de légumineuses et de plantes adaptées aux différents territoires.

Ce capital biologique est bien réel, mais il recule face à des systèmes agricoles plus intensifs.


Des pertes agricoles qui dépassent les champs de céréales

Dans les faits, cette transformation ne se voit pas dans les rayons des épiceries. Elle se voit dans ce qui disparaît silencieusement des champs.

Le CESE alerte d’ailleurs sur des pertes agricoles importantes liées aux maladies et aux espèces invasives, pouvant atteindre entre 30 % et 70 %, voire jusqu’à 90 % dans certains vergers d’oliviers. Des chiffres qui traduisent une fragilité croissante des écosystèmes agricoles.

On parle aussi du figuier de Barbarie décimé par la cochenille, du recul des systèmes oasiens traditionnels ou encore de la dégradation de plus de 17.000 kilomètres carrés de parcours pastoraux dans la région de l’Oriental.

Des réalités locales, très concrètes, mais souvent invisibles pour ceux qui consomment sans voir la chaîne de production.


Quand la consommation devient un choix invisible

Et c’est là que le lien avec notre consommation quotidienne devient évident, même s’il reste indirect. Car ce que nous mangeons aujourd’hui est le résultat de choix accumulés sur plusieurs décennies. Des choix agricoles, économiques, mais aussi alimentaires.

La logique de production actuelle privilégie des variétés plus homogènes, plus rentables et plus faciles à intégrer dans des chaînes industrielles. Mais cette efficacité a un coût : celui de la diversité. Et donc, à long terme, celui de la résilience.

Car moins de diversité agricole, c’est aussi moins de sécurité alimentaire. Le CESE insiste d’ailleurs sur le fait que la biodiversité joue un rôle essentiel dans la fertilité des sols, la régulation de l’eau, la pollinisation, le stockage du carbone et, in fine, la sécurité alimentaire des populations.


Le pain comme miroir d’un modèle alimentaire

On pourrait croire que ces enjeux sont lointains. Mais ils commencent dans des gestes très simples : ce que l’on produit, ce que l’on achète, ce que l’on considère comme “normal” dans notre alimentation. Le pain, encore lui, devient presque un symbole involontaire de cette transformation silencieuse.

Car derrière sa simplicité apparente, il concentre une question plus large : peut-on encore parler de souveraineté alimentaire quand la base même de notre alimentation dépend de systèmes de production de plus en plus uniformisés ?


Repenser la biodiversité comme un enjeu du quotidien

Le CESE appelle à faire de la biodiversité un pilier central des politiques publiques, en renforçant les banques de semences, la préservation des variétés locales et l’agriculture durable. Mais au-delà des institutions, cette question interroge aussi notre rapport quotidien à la nourriture.

Ce que nous mangeons n’est jamais neutre. Et parfois, c’est dans les aliments les plus simples que se cachent les transformations les plus profondes.

Le pain, en particulier, continue d’être consommé comme s’il était immuable. Pourtant, lui aussi raconte une histoire en train de changer.





Vendredi 22 Mai 2026
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