Car voici une curiosité qui mérite que l’on s’y arrête.
Une « source gouvernementale » affirme à Rabat que le Maroc est un partenaire « souverain, loyal et responsable » dans la lutte contre l’immigration clandestine. Elle précise que le Royaume « n’a jamais rien fait sous la pression », qu’il n’agit ni « par obligation » ni « sous le coup du chantage ».
Elle rappelle les responsabilités de chacun, défend la coopération avec l’Espagne, détaille les efforts consentis par le Maroc et fournit une batterie de statistiques.
Bref, cette source parle beaucoup. Mais nous ne savons pas qui parle.
Et c’est précisément ce qui rend l’exercice intéressant.
Elle rappelle les responsabilités de chacun, défend la coopération avec l’Espagne, détaille les efforts consentis par le Maroc et fournit une batterie de statistiques.
Bref, cette source parle beaucoup. Mais nous ne savons pas qui parle.
Et c’est précisément ce qui rend l’exercice intéressant.
Une parole anonyme… mais difficilement officieuse
Habituellement, les démocraties contemporaines disposent d’une grammaire assez identifiable de la communication publique. Un ministre fait une déclaration. Un porte-parole tient un point presse. Un ministère publie un communiqué. Une administration fournit des chiffres. Un chef de gouvernement accorde une interview.
Ici, nous découvrons une catégorie plus subtile : la parole gouvernementale sans gouvernemental identifié.
La source est suffisamment proche du pouvoir exécutif pour être qualifiée de « gouvernementale », suffisamment autorisée pour délivrer des chiffres extrêmement précis, suffisamment légitime pour expliquer la doctrine migratoire du Royaume, mais suffisamment discrète pour que son identité ne soit pas communiquée.
C’est presque de la physique quantique appliquée à la communication publique : la source existe, parle et produit des effets politiques, mais disparaît dès que l’on cherche à l’identifier.
Ici, nous découvrons une catégorie plus subtile : la parole gouvernementale sans gouvernemental identifié.
La source est suffisamment proche du pouvoir exécutif pour être qualifiée de « gouvernementale », suffisamment autorisée pour délivrer des chiffres extrêmement précis, suffisamment légitime pour expliquer la doctrine migratoire du Royaume, mais suffisamment discrète pour que son identité ne soit pas communiquée.
C’est presque de la physique quantique appliquée à la communication publique : la source existe, parle et produit des effets politiques, mais disparaît dès que l’on cherche à l’identifier.
La MAP, elle, transmet.
Et lorsque l’agence officielle du Royaume rapporte longuement les propos d’une « source gouvernementale », personne ne peut raisonnablement considérer qu’il s’agit d’une conversation de café recueillie par hasard dans les rues de Rabat.
Le Maroc parle. Mais techniquement, personne n’a parlé.
Voilà l’innovation. Et pourtant, le message est extrêmement précis.
Derrière cette singularité formelle se trouve cependant un message politique qui, lui, ne souffre pratiquement aucune ambiguïté.
Le Maroc veut rappeler à ses partenaires européens — et probablement à quelques autres interlocuteurs — que la stabilité migratoire de la Méditerranée occidentale n’est pas un phénomène naturel.
Elle coûte cher.
Elle mobilise des policiers, des gendarmes, des militaires, des moyens maritimes, des équipements, du renseignement, des administrations et des ressources budgétaires considérables.
Les chiffres communiqués sont impressionnants : 74.000 tentatives de migration irrégulière auraient été empêchées en 2025, après 79.000 en 2024.
Près de 160.000 en deux ans. Quelque 632 réseaux auraient été démantelés sur cette même période et plus de 32.000 sauvetages effectués en mer.
Sur cinq ans, plus de 360.000 tentatives auraient été avortées.
Le raisonnement marocain peut donc se résumer ainsi : si la route occidentale vers l’Europe paraît relativement maîtrisée, ce n’est pas parce que la pression migratoire a disparu. C’est parce que quelqu’un travaille en amont. Et ce quelqu’un s’appelle le Maroc.
Le Maroc parle. Mais techniquement, personne n’a parlé.
Voilà l’innovation. Et pourtant, le message est extrêmement précis.
Derrière cette singularité formelle se trouve cependant un message politique qui, lui, ne souffre pratiquement aucune ambiguïté.
Le Maroc veut rappeler à ses partenaires européens — et probablement à quelques autres interlocuteurs — que la stabilité migratoire de la Méditerranée occidentale n’est pas un phénomène naturel.
Elle coûte cher.
Elle mobilise des policiers, des gendarmes, des militaires, des moyens maritimes, des équipements, du renseignement, des administrations et des ressources budgétaires considérables.
Les chiffres communiqués sont impressionnants : 74.000 tentatives de migration irrégulière auraient été empêchées en 2025, après 79.000 en 2024.
Près de 160.000 en deux ans. Quelque 632 réseaux auraient été démantelés sur cette même période et plus de 32.000 sauvetages effectués en mer.
Sur cinq ans, plus de 360.000 tentatives auraient été avortées.
Le raisonnement marocain peut donc se résumer ainsi : si la route occidentale vers l’Europe paraît relativement maîtrisée, ce n’est pas parce que la pression migratoire a disparu. C’est parce que quelqu’un travaille en amont. Et ce quelqu’un s’appelle le Maroc.
Voilà probablement le cœur véritable du message.
« Nous ne sommes pas sous-traitants »
Une phrase est particulièrement importante : le Maroc « n’a jamais rien fait sous la pression, ni agi par obligation ou sous le coup du chantage ».
Ce n’est évidemment pas une précision anodine.
Elle dessine une doctrine : Rabat coopère avec Madrid et avec l’Europe, mais entend que cette coopération soit comprise comme celle d’un État souverain avec des partenaires, et non comme celle d’un prestataire chargé de garder la frontière méridionale de l’Union européenne.
Autrement dit : nous faisons notre part, nous la faisons massivement, mais ne transformez pas notre coopération en obligation permanente.
Et surtout, ne considérez pas les résultats comme acquis.
La source le dit d’ailleurs presque explicitement lorsqu’elle souligne que les performances marocaines sont devenues tellement habituelles que certains « ne mesurent plus l’exploit qu’elles représentent ».
Une phrase est particulièrement importante : le Maroc « n’a jamais rien fait sous la pression, ni agi par obligation ou sous le coup du chantage ».
Ce n’est évidemment pas une précision anodine.
Elle dessine une doctrine : Rabat coopère avec Madrid et avec l’Europe, mais entend que cette coopération soit comprise comme celle d’un État souverain avec des partenaires, et non comme celle d’un prestataire chargé de garder la frontière méridionale de l’Union européenne.
Autrement dit : nous faisons notre part, nous la faisons massivement, mais ne transformez pas notre coopération en obligation permanente.
Et surtout, ne considérez pas les résultats comme acquis.
La source le dit d’ailleurs presque explicitement lorsqu’elle souligne que les performances marocaines sont devenues tellement habituelles que certains « ne mesurent plus l’exploit qu’elles représentent ».
Le message adressé à l’Europe pourrait difficilement être plus clair.
Pourquoi alors ne pas signer ?
C’est là que commence la vraie question journalistique.
Puisque les chiffres sont assumés, puisque la doctrine est cohérente, puisque la coopération avec l’Espagne est qualifiée d’« exemplaire » et puisque le Maroc revendique légitimement les efforts qu’il consent, pourquoi maintenir l’anonymat ?
- Un ministre de l’Intérieur aurait pu le dire.
- Le chef du gouvernement aurait pu le dire.
- Un porte-parole aurait pu le dire.
- Un communiqué officiel aurait pu l’écrire.
Le choix de la « source gouvernementale » présente néanmoins un avantage diplomatique évident : il permet d’envoyer un message très officiel sans lui donner complètement le statut d’une déclaration officielle susceptible d’engager un responsable précis.
On peut parler fort tout en maintenant le volume diplomatique relativement bas. On peut avertir sans convoquer.
C’est là que commence la vraie question journalistique.
Puisque les chiffres sont assumés, puisque la doctrine est cohérente, puisque la coopération avec l’Espagne est qualifiée d’« exemplaire » et puisque le Maroc revendique légitimement les efforts qu’il consent, pourquoi maintenir l’anonymat ?
- Un ministre de l’Intérieur aurait pu le dire.
- Le chef du gouvernement aurait pu le dire.
- Un porte-parole aurait pu le dire.
- Un communiqué officiel aurait pu l’écrire.
Le choix de la « source gouvernementale » présente néanmoins un avantage diplomatique évident : il permet d’envoyer un message très officiel sans lui donner complètement le statut d’une déclaration officielle susceptible d’engager un responsable précis.
On peut parler fort tout en maintenant le volume diplomatique relativement bas. On peut avertir sans convoquer.
Répondre sans ouvrir officiellement une polémique. Recadrer sans provoquer une crise.
Et surtout laisser aux partenaires la possibilité de comprendre le message sans les obliger à y répondre publiquement.
Vu sous cet angle, ce n’est peut-être pas une maladresse de communication. C’est peut-être précisément la méthode.
La diplomatie du « tout le monde a compris »
Nous entrerions alors dans une forme assez sophistiquée de communication institutionnelle : celle du « tout le monde sait qui parle, mais personne n’est obligé de demander qui a parlé ».
Pour les journalistes, l’exercice est évidemment plus inconfortable. Une source anonyme ne peut être interrogée publiquement, confrontée à ses propres chiffres ou questionnée sur les zones grises de son raisonnement.
Qui a fourni les statistiques ? Selon quelle méthodologie ? Que recouvre exactement une « tentative avortée » ? Une même personne interceptée plusieurs fois peut-elle apparaître plusieurs fois dans les statistiques ? Quelle part de l’effort financier est assumée directement par le Maroc et quelle part relève de coopérations internationales ?
Toutes ces questions deviennent plus difficiles à poser lorsque l’interlocuteur institutionnel est… grammaticalement présent mais physiquement absent.
C’est la limite de cette innovation. Car la communication peut être anonyme.
La responsabilité publique, elle, gagne toujours à avoir un nom.
En attendant, retenons la formule.
Après les financements innovants, les investissements innovants et les mécanismes innovants, le Maroc vient peut-être d’ajouter une spécialité supplémentaire à son catalogue institutionnel :
La déclaration officielle officieuse, prononcée par quelqu’un que personne ne connaît, publiée par une agence que tout le monde connaît, afin que personne ne puisse ignorer ce que le Maroc voulait dire.
Et finalement, c’est peut-être cela, le plus remarquable :
Le Maroc n’a officiellement presque rien dit. Mais tout le monde a parfaitement entendu.
Par Adnane Benchakroun.
Vu sous cet angle, ce n’est peut-être pas une maladresse de communication. C’est peut-être précisément la méthode.
La diplomatie du « tout le monde a compris »
Nous entrerions alors dans une forme assez sophistiquée de communication institutionnelle : celle du « tout le monde sait qui parle, mais personne n’est obligé de demander qui a parlé ».
Pour les journalistes, l’exercice est évidemment plus inconfortable. Une source anonyme ne peut être interrogée publiquement, confrontée à ses propres chiffres ou questionnée sur les zones grises de son raisonnement.
Qui a fourni les statistiques ? Selon quelle méthodologie ? Que recouvre exactement une « tentative avortée » ? Une même personne interceptée plusieurs fois peut-elle apparaître plusieurs fois dans les statistiques ? Quelle part de l’effort financier est assumée directement par le Maroc et quelle part relève de coopérations internationales ?
Toutes ces questions deviennent plus difficiles à poser lorsque l’interlocuteur institutionnel est… grammaticalement présent mais physiquement absent.
C’est la limite de cette innovation. Car la communication peut être anonyme.
La responsabilité publique, elle, gagne toujours à avoir un nom.
En attendant, retenons la formule.
Après les financements innovants, les investissements innovants et les mécanismes innovants, le Maroc vient peut-être d’ajouter une spécialité supplémentaire à son catalogue institutionnel :
La déclaration officielle officieuse, prononcée par quelqu’un que personne ne connaît, publiée par une agence que tout le monde connaît, afin que personne ne puisse ignorer ce que le Maroc voulait dire.
Et finalement, c’est peut-être cela, le plus remarquable :
Le Maroc n’a officiellement presque rien dit. Mais tout le monde a parfaitement entendu.
Par Adnane Benchakroun.