Migration en Espagne : quand les chiffres racontent une autre histoire que les unes...


Par Aziz Daouda.

Il existe parfois un étrange décalage entre la réalité statistique d’un phénomène et la manière dont une partie de la presse choisit de le raconter, surtout dans les circonstances ou la propagande et l’idéologie ou encore la volonté de déformer les choses sont présentes. La migration irrégulière vers l’Espagne en offre une illustration frappante.

En 2024, l’Espagne a enregistré 63 970 arrivées irrégulières, dont 46 843 aux Canaries. L'examen des nationalités d'origine est édifiant.



L'Afrique ne se résume pas au Maroc

Selon Frontex, les principales nationalités parmi les personnes arrivées irrégulièrement en Espagne en 2024 étaient les Maliens (14 033), les Algériens (9 631), les Sénégalais (9 602) et les Marocains (8 521). Les maliens ont donc été plus nombreux que les Marocains. Ce n’est pas un détail.

En 2023, la situation était très différente : 14 405 Marocains contre 6 443 Algériens. La hiérarchie entre les deux nationalités s’est donc profondément modifiée en une seule année. La tendance s’est poursuivie en 2025. Les départs depuis l’Algérie ont fortement progressé.

Au premier semestre, Frontex faisait état d’une hausse de 19 % des franchissements sur cette route par rapport à la même période de 2024. Cela traduit sans doute aucun les efforts des autorités marocaines dans le cadre des accords de coopération.

Mais ça, par exemple, la presse espagnole ne va pas le relever et encore moins faire l’éloge de l’effort fourni. Cette évolution devrait susciter davantage d’enquêtes et d’analyses.

Elle reçoit pourtant moins d’attention que certains récits individuels mettant en scène des Marocaines et, à travers elles, le Maroc tel qu’on veut le montrer.

L’angle mort médiatique

Il ne s’agit pas d’affirmer que la presse espagnole ne parle jamais de l’immigration venant d’autres pays. Le problème tient plutôt à la hiérarchisation médiatique des sujets.

Pourquoi un phénomène statistiquement important reçoit-il parfois moins d’attention qu’une histoire individuelle concernant à titre d’exemple, une jeune Marocaine affirmant avoir été victime de sa famille ?

Pourquoi la nationalité marocaine devient-elle si facilement le cadre général d’interprétation d’une histoire personnelle, alors que la progression de la migration algérienne par exemple est rarement transformée en récit politique ou sociétal de même ampleur ?

Le traitement médiatique et la sélection des thématiques contribuent ainsi à fabriquer une perception, celle qu’on cherche à enraciner. Trois pays, trois réalités migratoires Comparer les trois pays du Maghreb permet de sortir des généralisations visant le Maroc.

Le Maroc compte une importante population légalement installée en Espagne et figure parmi les principales communautés étrangères contribuant à l’économie du pays.

Cela ne signifie nullement que la migration irrégulière actuelle soit principalement marocaine. En 2024, les arrivées identifiées comme algériennes ont dépassé celles identifiées comme marocaines : 9 631 contre 8 521.

Sur la route méditerranéenne occidentale, l’écart s’est encore accentué en 2025, avec 4 099 Algériens contre 593 Marocains.

La Tunisie occupe une position différente. Sa présence est moins importante sur les routes espagnoles occidentales, une partie significative des départs s’effectuant notamment vers l’Italie.

Parler du « Maghreb » comme d’un bloc homogène est donc une erreur : les routes, les volumes et les facteurs économiques, politiques et géographiques diffèrent.

Quand « Maroc » devient synonyme de migration

Lorsqu’une jeune femme raconte une expérience familiale difficile, son histoire mérite d’être entendue.

Si elle a subi des violences ou des pressions, elle doit être protégée. Mais le journalisme sérieux ne devrait jamais confondre témoignage individuel et preuve générale, surtout lorsque certains éléments du récit sont contestés ou insuffisamment vérifiés.

Une histoire personnelle ne permet pas de conclure que la société d’origine fonctionne dans son ensemble de la même manière.

Le journaliste doit donner la parole à une jeune Marocaine qui affirme avoir été persécutée par sa famille. Mais il doit aussi vérifier son récit : documents, témoignages indépendants, faits corroborés, contexte familial et nature exacte du conflit.

C’est ce qui distingue le journalisme d’un récit militant, voire d’un récit à charge.

Le risque d’un Maroc imaginaire

Le problème devient préoccupant lorsque des histoires individuelles même loufoques servent à construire une représentation globale du Maroc. En fait l’objectif est de créer un Maroc et des marocains aussi exécrable que possible.

Le mécanisme est connu : une jeune femme, un voile, une famille conservatrice, l’islam, la violence, puis apparaissent rapidement les mots « machisme », « oppression », « Maroc arriéré » et « société marocaine ».

Le lecteur finit par intégrer trois réalités, conséquence d’un récit monté de toute pièce : un cas individuel, une réalité sociale et une réalité nationale. Pas grave si nous sommes loin de la réalité, c’est justement le but.

Le Maroc réel est beaucoup plus complexe. Il compte plus de 37 millions d’habitants et des millions de trajectoires individuelles, parmi lesquelles celles de femmes médecins, ingénieures, entrepreneuses, magistrates, universitaires, sportives, ministres, députés et dirigeantes.

La Maroc c’est aussi et surtout celui d’une évolution exponentielle dans tous les domaines. Qu’ils soient sociaux ou économiques. Il existe évidemment au Maroc des violences faites aux femmes et des discriminations. Les nier serait absurde. Mais transformer ces problèmes en essence supposée du pays l’est tout autant.

Regarder les flux avant les clichés

La réalité migratoire offre pourtant une matière journalistique autrement plus intéressante.

Pourquoi l’Algérie est-elle devenue un important pays de départ sur certaines routes espagnoles ? Pourquoi les départs vers les Baléares et la péninsule progressent-ils ? Pourquoi la composition des flux évolue-t-elle aussi rapidement ?

Quel rôle jouent les passeurs ? Pourquoi certains migrants choisissent-ils l’Espagne plutôt que l’Italie ou la France ?

Ces questions méritent des enquêtes. Frontex a d’ailleurs souligné que l’augmentation des départs depuis l’Algérie constituait l’un des principaux facteurs de la progression sur la route méditerranéenne occidentale.

Elles sont infiniment plus utiles que la production répétée de récits contribuant à transformer le Maroc en problème identitaire.

Le paradoxe espagnol

Le paradoxe est d’autant plus grand que l’Espagne et le Maroc ont de nombreux intérêts à coopérer :

Sécurité, lutte contre les passeurs, commerce, investissements, tourisme, énergie, agriculture, pêche et préparation de la Coupe du monde 2030. Le Maroc est devenu un partenaire stratégique de l’Espagne.

Critiquer le Maroc est légitime. Enquêter sur ses dysfonctionnements l’est aussi. Donner la parole aux victimes est indispensable. Mais faire du Maroc un personnage négatif permanent, une sorte de menace éternelle, ne relève plus seulement de l’information : c’est une grille de lecture.

Lorsqu’elle devient systématique, elle finit par produire ce qu’elle prétend seulement décrire.

La haine n’est pas une politique étrangère

Les Marocains ne sont pas les Algériens. Les Algériens ne sont pas les Tunisiens. Aucun de ces trois peuples ne peut être réduit à ses migrants.

Le Maroc mérite d’être critiqué lorsque cela est nécessaire. Mais il mérite aussi d’être décrit avec rigueur, sérieux et objectivité.

Lorsque la sélection des faits devient systématiquement négative, elle peut finir par produire quelque chose de plus dangereux que la caricature médiatique : un préjugé national.

Par Aziz Daouda.


Jeudi 10 Septembre 2026

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