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Boujloud dérange-t-il parce qu’il est amazigh?


Chaque année, le même scénario se répète. Dès que les premières images de Boujloud envahissent les réseaux sociaux, les critiques fusent. Certains parlent de pratique « étrangère à l’islam », d’autres réclament son interdiction, tandis qu’une partie des internautes tourne en dérision cette tradition plusieurs fois centenaire. Mais derrière ces réactions se cache une question que peu osent poser ouvertement: Boujloud dérange-t-il réellement pour ce qu’il est, ou parce qu’il rappelle les racines amazighes du Maroc?



Bien avant les polémiques Facebook et les débats TikTok, Boujloud faisait partie du paysage culturel marocain. Dans plusieurs régions du Souss, de l’Anti-Atlas et du Haut Atlas, des générations entières ont grandi au rythme de cette célébration populaire organisée après l’Aïd. Des hommes vêtus de peaux de moutons parcouraient les ruelles, accompagnés de musiciens, de danseurs et d’habitants venus partager un moment festif.
 
À l’origine, Boujloud n’était ni une cérémonie religieuse ni un acte de dévotion. C’était une expression culturelle, un héritage populaire transmis de génération en génération. Comme les Ahwach, les Ahidous ou les moussems traditionnels, il appartient au patrimoine immatériel marocain.
 
Pourtant, chaque année, la même accusation revient: « Ce n’est pas islamique ».
 
Mais depuis quand toutes les traditions d’un peuple doivent-elles être religieuses pour avoir le droit d’exister?
 
La gastronomie marocaine n’est pas entièrement religieuse. Les chants populaires ne sont pas tous religieux. Les vêtements traditionnels ne sont pas des prescriptions religieuses. Une culture ne se limite pas à la religion. Elle est également faite d’histoire, de mémoire collective, d’art, de musique et de traditions.
 
Confondre culture et religion est une erreur qui conduit souvent à l’effacement progressif du patrimoine. Car si l’on applique ce raisonnement à l’ensemble de notre héritage, combien de traditions marocaines survivraient encore aujourd’hui?
 
Ce qui interpelle également, c’est le double standard observé chez certains. Beaucoup regardent avec fascination les carnavals européens, les festivals folkloriques étrangers ou même Halloween, célébré chaque année dans le monde entier. Mais lorsqu’il s’agit d’une tradition marocaine ancestrale, les mêmes voix réclament son abandon.
 
Pourquoi ce qui est considéré comme du patrimoine ailleurs devient-il une source de honte lorsqu’il est marocain?
 
La vérité est que Boujloud révèle un malaise plus profond dans notre rapport à notre propre histoire. Pendant longtemps, certaines composantes de l’identité marocaine ont été marginalisées ou présentées comme secondaires. Aujourd’hui encore, lorsqu’une tradition amazighe occupe l’espace public, elle fait parfois l’objet de critiques disproportionnées.
 
Bien sûr, aucune tradition n’est au-dessus de la critique. Les débordements, les violences ou les comportements irrespectueux qui peuvent accompagner certaines célébrations doivent être dénoncés. Mais condamner Boujloud à cause d’excès isolés revient à condamner tout un héritage culturel à cause de quelques individus.
 
Au fond, la question dépasse largement Boujloud. Elle concerne notre capacité à accepter la diversité qui compose l’identité marocaine. Un Maroc qui renie ses racines amazighes renie une partie de lui-même. Un Maroc qui considère sa culture comme une menace finit par se priver de sa propre richesse.
 
Boujloud n’a pas besoin d’être religieux pour être légitime. Il n’a pas besoin d’être pratiqué par tout le monde pour être respecté. Son existence rappelle simplement une vérité historique: le Maroc est le produit de plusieurs héritages qui coexistent depuis des siècles.
 
Et peut-être que ce qui dérange certains n’est pas Boujloud lui-même, mais le fait qu’il rappelle que l’histoire du Maroc est bien plus ancienne, plus complexe et plus diverse que les discours simplistes voudraient nous le faire croire.
 



Dimanche 31 Mai 2026



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