L'ODJ Média

lodj






Chronique d’un putsch annoncé : 1/2 - Le jour le plus long


Par Naïm Kamal

Le 11 janvier 1992 marque un basculement historique pour l’Algérie. À travers un témoignage vécu au cœur d’Alger, Naïm Kamal revient dans cette première partie sur la fin brutale du processus démocratique, la démission forcée de Chadli Bendjedid et l’entrée du pays dans une longue nuit politique. Entre rumeurs de putsch, silence des élites et aveux à demi-mot, se dessine le portrait d’un État prisonnier de son propre mythe, dont les conséquences continuent de hanter la mémoire collective.



Janvier 1992, le point de bascule

Le 11 janvier 1992, en compagnie de Hassan Abdelkhalek, qui deviendra plus tard ambassadeur du Maroc à Alger, nous nous sommes réveillés dans une capitale algérienne, saturée de rumeurs sur un coup d’État en cours contre le président Chadli Bendjedid. Hassan couvrait les évènements pour le journal Al Alam, moi pour L’Opinion.

Nous avions débarqué à Alger quelques jours plutôt, au lendemain de la proclamation des résultats du premier tour des législatives donnant le Front du Salut Islamique (FIS) largement vainqueur avec 188 sièges sur 430, lui assurant quasiment la majorité absolue au deuxième tour.

Le pouvoir en était conscient, si bien que la veille même du premier, M. Bendjedid avait annoncé prématurément sa disposition à cohabiter avec les islamistes.

Dans la capitale algérienne, l’atmosphère était encore plus lourde que celle que nous avions laissée quelques mois auparavant, lorsque sous la pression de la hiérarchie militaire le chef de l’Etat avait proclamé l’état de siège le 5 juin 1991.

Il s’agissait pour le pouvoir de mettre fin au bras de fer qui l’opposait depuis de longues semaines au FIS sur le découpage électoral catégoriquement rejeté par les islamistes.

Ce matin du 11 janvier, c’est un Algérien se présentant comme l’ancien producteur oranais de Cheb Khaled, qui nous apprit que l’armée allait contraindre le jour même le président Chadli au départ.

C’est dire qu’il était de notoriété publique que les relations entre la hiérarchie militaire et le président s’étaient profondément détériorées.

Celui que l’armée avait porté douze ans auparavant à la tête de l’Etat pour succéder à Houari Boumediene, au motif qu’il était « le plus ancien dans le grade le plus ancien », était ouvertement désavoué.

Les propos acerbes que tenait désormais à son égard le puissant ministre de la défense le général Khaled Nezzar, circulaient dans tous les cercles de la nomenklatura algéroise.

Mettre fin au processus électorale et déposer le président restait pourtant une aventure périlleuse.

Il suffisait, pour s’en convaincre de se rappeler le climat insurrectionnel qu’avait instauré le FIS en mai 1991, hostile au découpage électoral, contraignant le pouvoir, par sa démonstration de force, à déclarer l’état de siège et à revoir sa copie, pour comprendre que la remise en cause du verdict des urnes n’était pas sans risques majeurs.


La « haute voltige »

Forces de sécurité algériennes dans le quartier de Bab El Oued, dans la capitale algérienne, le 17 janvier 1992, cinq jours après le coup d’Etat. (AFP)
Forces de sécurité algériennes dans le quartier de Bab El Oued, dans la capitale algérienne, le 17 janvier 1992, cinq jours après le coup d’Etat. (AFP)

Pour recouper la rumeur, je me rendis aux baraquements de la caserne Bachir Attar où le pouvoir avait regroupé une floraison de journaux créés pour accompagner et encadrer « l’ouverture démocratique » dont avaient accouché les émeutes du 5 octobre 1988.

C’est là que je retrouvai Zoubir Souissi, fondateur et directeur du Soir d’Algérie, l’un des rares confrères algériens avec lesquels j’avais noué des relations de confraternité. D’ordinaire volubile, il se montra ce jour d’une froideur inhabituelle, visiblement tendu, presque mutique. 

A peine s’il ne m’avait pas franchement congédié.

Je le retrouverai le soir même, plus détendu, place de la poste après l’annonce officielle de la démission de Chadli Bendjedid, qui scellait la fin brutale de la parenthèse démocratique algérienne.

Le strict quadrillage policier de la capitale et les blindés positionnés dans les points stratégiques de la ville semblaient lui avoir rendu sa bonne humeur.  A ma question sur son appréciation des évènements, il répondit simplement : « C’est de la haute voltige ».

Je lui fis remarquer qu’il s’agissait d’une haute voltige sans filet au vu de la démonstration de force du FIS et des affrontements de mai 1991 qui ont contraint le pouvoir à la proclamation de l’état de siège.

Le dialogue tourna court et je finis par lui poser une question frontale : ce putsch honteux qui ne dit pas son nom, ces élections qu’on renvoie sine die, ce Haut Comité de cinq « chefs d’Etat » soi-disant pour diriger le pays et en vérité pour servir de paravent aux généraux, ne faisaient-ils pas en définitive de l’Algérie une république indigne de l’histoire dont elle se prévaut ? 

Après un long silence, il lança, plus pour lui que pour moi : « peut-être qu’il est temps pour nous de devenir un pays normal ! ».

La suite est connue. Le basculement de janvier 1992 n’a pas seulement relevé de l’histoire immédiate qui a plongé le pays dans une atroce guerre civile, laissant derrière elle 200 000 morts et un peuple profondément traumatisé.

Il a durablement structuré le rapport du pouvoir algérien, déjà dure et violent, à lui-même et au monde 

Pour recouper la rumeur, je me rendis aux baraquements de la caserne Bachir Attar où le pouvoir avait regroupé une floraison de journaux créés pour accompagner et encadrer « l’ouverture démocratique » dont avaient accouché les émeutes du 5 octobre 1988.

C’est là que je retrouvai Zoubir Souissi, fondateur et directeur du Soir d’Algérie, l’un des rares confrères algériens avec lesquels j’avais noué des relations de confraternité. D’ordinaire volubile, il se montra ce jour d’une froideur inhabituelle, visiblement tendu, presque mutique. 

A peine s’il ne m’avait pas franchement congédié.

Je le retrouverai le soir même, plus détendu, place de la poste après l’annonce officielle de la démission de Chadli Bendjedid, qui scellait la fin brutale de la parenthèse démocratique algérienne.

Le strict quadrillage policier de la capitale et les blindés positionnés dans les points stratégiques de la ville semblaient lui avoir rendu sa bonne humeur.  A ma question sur son appréciation des évènements, il répondit simplement : « C’est de la haute voltige ».

Je lui fis remarquer qu’il s’agissait d’une haute voltige sans filet au vu de la démonstration de force du FIS et des affrontements de mai 1991 qui ont contraint le pouvoir à la proclamation de l’état de siège.

Le dialogue tourna court et je finis par lui poser une question frontale : ce putsch honteux qui ne dit pas son nom, ces élections qu’on renvoie sine die, ce Haut Comité de cinq « chefs d’Etat » soi-disant pour diriger le pays et en vérité pour servir de paravent aux généraux, ne faisaient-ils pas en définitive de l’Algérie une république indigne de l’histoire dont elle se prévaut ? 

Après un long silence, il lança, plus pour lui que pour moi : « peut-être qu’il est temps pour nous de devenir un pays normal ! ».

La suite est connue. Le basculement de janvier 1992 n’a pas seulement relevé de l’histoire immédiate qui a plongé le pays dans une atroce guerre civile, laissant derrière elle 200 000 morts et un peuple profondément traumatisé.

Il a durablement structuré le rapport du pouvoir algérien, déjà dure et violent, à lui-même et au monde.


L’exceptionnalité de l’Algérie

Je n’ai plus revu Zoubir Souissi. Il est décédé en 2021 à Alicante en Espagne. Mais sa réponse m’accompagnera chaque fois que j’aurais à aborder un sujet lié à l’Algérie.

Elle résume tous les excès d’un pouvoir bâti sur l’exceptionnalité supposée de sa trajectoire, nourrissant un récit national surdimensionné.

Du million et demi de martyrs forgé dans un contexte de propagande panarabe de l’Égyptien Nasser à l’Algérie Etat-pivot de la région de l’ère Bouteflika, en passant par le rêve nourri sous Boumediene, d’une Algérie ‘’Prusse du Maghreb’’, puissance tutélaire régionale, quasiment l’ensemble du récit national procède d’une même matrice qui ne craint pas le ridicule que peut générer souvent l’extravagance très fréquente dans le discours algérien.
 

Dès lors, les fantaisies de Abdelmadjid Tebboune promettant une production d’un milliard trois cent millions de mètres cubes d’eau dessalée par jour ou encore affirmant que Georges Washington a offert deux pistolets à l’émir Abdelkader, ne surprennent plus.

Il apparait dans le narratif du pouvoir algérien moins comme une anomalie que comme l’avatar caricatural des frasques d’un ego national hypertrophié.

Cette Algérie, venue au monde dans un contexte international particulier, avait trouvé dans l’environnement de sa naissance et de sa construction les ingrédients de sa folie de grandeur. Sans que pour autant cela soit une excuse.

D’autres pays, issus du même moment historique et du même environnement géopolitique, ont su résister à ce vertige nationaliste.
 

Demain : 2/2 – Les trois écueils qui ont égaré l’Algérie

PAR NAIM KAMAL/QUID.MA




Lundi 12 Janvier 2026

Billet | Chroniqueurs invités | Experts invités | Quartier libre | Chroniques Vidéo | Replay vidéo & podcast outdoor | Podcast Agora


Bannière Réseaux Sociaux


Bannière Lodj DJ

Avertissement : Les textes publiés sous l’appellation « Quartier libre » ou « Chroniqueurs invités » ou “Coup de cœur” ou "Communiqué de presse" doivent être conformes à toutes les exigences mentionnées ci-dessous.

1-L’objectif de l’ODJ est de d’offrir un espace d’expression libre aux internautes en général et des confrères invités (avec leurs accords) sur des sujets de leur choix, pourvu que les textes présentés soient conformes à la charte de l’ODJ.

2-Cet espace est modéré  par les membres de la rédaction de lodj.ma, qui conjointement assureront la publication des tribunes et leur conformité à la charte de l’ODJ

3-L’ensemble des écrits publiés dans cette rubrique relève de l’entière responsabilité de leur(s) auteur(s).la rédaction de lodj.ma ne saurait être tenue responsable du contenu de ces tribunes.

4-Nous n’accepterons pas de publier des propos ayant un contenu diffamatoire, menaçant, abusif, obscène, ou tout autre contenu qui pourrait transgresser la loi.

5-Tout propos raciste, sexiste, ou portant atteinte à quelqu’un à cause de sa religion, son origine, son genre ou son orientation sexuelle ne sera pas retenu pour publication et sera refusé.

Toute forme de plagiat est également à proscrire.

 







LODJ24 TV
آخر الأخبار
جاري تحميل الأخبار...
BREAKING NEWS
📰 Chargement des actualités...

Inscription à la newsletter

Plus d'informations sur cette page : https://www.lodj.ma/CGU_a46.html

















Vos contributions
LODJ Vidéo