Janvier 1992, le point de bascule
Nous avions débarqué à Alger quelques jours plutôt, au lendemain de la proclamation des résultats du premier tour des législatives donnant le Front du Salut Islamique (FIS) largement vainqueur avec 188 sièges sur 430, lui assurant quasiment la majorité absolue au deuxième tour.
Le pouvoir en était conscient, si bien que la veille même du premier, M. Bendjedid avait annoncé prématurément sa disposition à cohabiter avec les islamistes.
Dans la capitale algérienne, l’atmosphère était encore plus lourde que celle que nous avions laissée quelques mois auparavant, lorsque sous la pression de la hiérarchie militaire le chef de l’Etat avait proclamé l’état de siège le 5 juin 1991.
Il s’agissait pour le pouvoir de mettre fin au bras de fer qui l’opposait depuis de longues semaines au FIS sur le découpage électoral catégoriquement rejeté par les islamistes.
Ce matin du 11 janvier, c’est un Algérien se présentant comme l’ancien producteur oranais de Cheb Khaled, qui nous apprit que l’armée allait contraindre le jour même le président Chadli au départ.
C’est dire qu’il était de notoriété publique que les relations entre la hiérarchie militaire et le président s’étaient profondément détériorées.
Celui que l’armée avait porté douze ans auparavant à la tête de l’Etat pour succéder à Houari Boumediene, au motif qu’il était « le plus ancien dans le grade le plus ancien », était ouvertement désavoué.
Les propos acerbes que tenait désormais à son égard le puissant ministre de la défense le général Khaled Nezzar, circulaient dans tous les cercles de la nomenklatura algéroise.
Mettre fin au processus électorale et déposer le président restait pourtant une aventure périlleuse.
Il suffisait, pour s’en convaincre de se rappeler le climat insurrectionnel qu’avait instauré le FIS en mai 1991, hostile au découpage électoral, contraignant le pouvoir, par sa démonstration de force, à déclarer l’état de siège et à revoir sa copie, pour comprendre que la remise en cause du verdict des urnes n’était pas sans risques majeurs.
La « haute voltige »
Pour recouper la rumeur, je me rendis aux baraquements de la caserne Bachir Attar où le pouvoir avait regroupé une floraison de journaux créés pour accompagner et encadrer « l’ouverture démocratique » dont avaient accouché les émeutes du 5 octobre 1988.
C’est là que je retrouvai Zoubir Souissi, fondateur et directeur du Soir d’Algérie, l’un des rares confrères algériens avec lesquels j’avais noué des relations de confraternité. D’ordinaire volubile, il se montra ce jour d’une froideur inhabituelle, visiblement tendu, presque mutique.
A peine s’il ne m’avait pas franchement congédié.
Je le retrouverai le soir même, plus détendu, place de la poste après l’annonce officielle de la démission de Chadli Bendjedid, qui scellait la fin brutale de la parenthèse démocratique algérienne.
Le strict quadrillage policier de la capitale et les blindés positionnés dans les points stratégiques de la ville semblaient lui avoir rendu sa bonne humeur. A ma question sur son appréciation des évènements, il répondit simplement : « C’est de la haute voltige ».
Je lui fis remarquer qu’il s’agissait d’une haute voltige sans filet au vu de la démonstration de force du FIS et des affrontements de mai 1991 qui ont contraint le pouvoir à la proclamation de l’état de siège.
Le dialogue tourna court et je finis par lui poser une question frontale : ce putsch honteux qui ne dit pas son nom, ces élections qu’on renvoie sine die, ce Haut Comité de cinq « chefs d’Etat » soi-disant pour diriger le pays et en vérité pour servir de paravent aux généraux, ne faisaient-ils pas en définitive de l’Algérie une république indigne de l’histoire dont elle se prévaut ?
Après un long silence, il lança, plus pour lui que pour moi : « peut-être qu’il est temps pour nous de devenir un pays normal ! ».
La suite est connue. Le basculement de janvier 1992 n’a pas seulement relevé de l’histoire immédiate qui a plongé le pays dans une atroce guerre civile, laissant derrière elle 200 000 morts et un peuple profondément traumatisé.
Il a durablement structuré le rapport du pouvoir algérien, déjà dure et violent, à lui-même et au monde
Pour recouper la rumeur, je me rendis aux baraquements de la caserne Bachir Attar où le pouvoir avait regroupé une floraison de journaux créés pour accompagner et encadrer « l’ouverture démocratique » dont avaient accouché les émeutes du 5 octobre 1988.
C’est là que je retrouvai Zoubir Souissi, fondateur et directeur du Soir d’Algérie, l’un des rares confrères algériens avec lesquels j’avais noué des relations de confraternité. D’ordinaire volubile, il se montra ce jour d’une froideur inhabituelle, visiblement tendu, presque mutique.
A peine s’il ne m’avait pas franchement congédié.
Je le retrouverai le soir même, plus détendu, place de la poste après l’annonce officielle de la démission de Chadli Bendjedid, qui scellait la fin brutale de la parenthèse démocratique algérienne.
Le strict quadrillage policier de la capitale et les blindés positionnés dans les points stratégiques de la ville semblaient lui avoir rendu sa bonne humeur. A ma question sur son appréciation des évènements, il répondit simplement : « C’est de la haute voltige ».
Je lui fis remarquer qu’il s’agissait d’une haute voltige sans filet au vu de la démonstration de force du FIS et des affrontements de mai 1991 qui ont contraint le pouvoir à la proclamation de l’état de siège.
Le dialogue tourna court et je finis par lui poser une question frontale : ce putsch honteux qui ne dit pas son nom, ces élections qu’on renvoie sine die, ce Haut Comité de cinq « chefs d’Etat » soi-disant pour diriger le pays et en vérité pour servir de paravent aux généraux, ne faisaient-ils pas en définitive de l’Algérie une république indigne de l’histoire dont elle se prévaut ?
Après un long silence, il lança, plus pour lui que pour moi : « peut-être qu’il est temps pour nous de devenir un pays normal ! ».
La suite est connue. Le basculement de janvier 1992 n’a pas seulement relevé de l’histoire immédiate qui a plongé le pays dans une atroce guerre civile, laissant derrière elle 200 000 morts et un peuple profondément traumatisé.
Il a durablement structuré le rapport du pouvoir algérien, déjà dure et violent, à lui-même et au monde.
L’exceptionnalité de l’Algérie
Elle résume tous les excès d’un pouvoir bâti sur l’exceptionnalité supposée de sa trajectoire, nourrissant un récit national surdimensionné.
Du million et demi de martyrs forgé dans un contexte de propagande panarabe de l’Égyptien Nasser à l’Algérie Etat-pivot de la région de l’ère Bouteflika, en passant par le rêve nourri sous Boumediene, d’une Algérie ‘’Prusse du Maghreb’’, puissance tutélaire régionale, quasiment l’ensemble du récit national procède d’une même matrice qui ne craint pas le ridicule que peut générer souvent l’extravagance très fréquente dans le discours algérien.
Dès lors, les fantaisies de Abdelmadjid Tebboune promettant une production d’un milliard trois cent millions de mètres cubes d’eau dessalée par jour ou encore affirmant que Georges Washington a offert deux pistolets à l’émir Abdelkader, ne surprennent plus.
Il apparait dans le narratif du pouvoir algérien moins comme une anomalie que comme l’avatar caricatural des frasques d’un ego national hypertrophié.
Cette Algérie, venue au monde dans un contexte international particulier, avait trouvé dans l’environnement de sa naissance et de sa construction les ingrédients de sa folie de grandeur. Sans que pour autant cela soit une excuse.
D’autres pays, issus du même moment historique et du même environnement géopolitique, ont su résister à ce vertige nationaliste.
Demain : 2/2 – Les trois écueils qui ont égaré l’Algérie
PAR NAIM KAMAL/QUID.MA












L'accueil




Nicolás Maduro jugé à New York : quels fondements juridiques?











