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Civisme émotionnel : le capital invisible du Maroc 2030




Rédigé par Sanae Dairi

Le Maroc parle beaucoup de développement, d’investissements, d’infrastructures et de modernisation. Les chiffres sont là : ports, lignes ferroviaires, zones industrielles, stades, digitalisation des services publics, transition énergétique. Le pays avance vite et veut clairement changer d’échelle à l’horizon 2030.

Mais derrière cette dynamique, une question reste rarement posée : un pays peut-il réellement devenir une puissance régionale sans culture forte du civisme ?

Le sujet paraît secondaire face aux grands défis économiques. Il ne l’est pas. Parce qu’aucune stratégie de développement ne peut réussir durablement dans un environnement où l’espace public est dégradé, où la défiance domine la relation avec les institutions et où l’intérêt collectif reste souvent moins important que les réflexes individuels.

Le paradoxe marocain est d’ailleurs frappant. Le pays démontre régulièrement une capacité exceptionnelle de solidarité dans les périodes de crise. Après le séisme d’Al Haouz, des milliers de citoyens, d’associations et d’entreprises se sont mobilisés spontanément. Cette solidarité existe profondément dans la société marocaine. Pourtant, dans le quotidien, l’incivisme reste banal : déchets dans les rues, violences routières, détérioration des équipements publics...

Le problème n’est donc pas l’absence de valeurs. Le problème est l’absence d’organisation du civisme.

Le Maroc continue encore de considérer le civisme comme un sujet moral alors qu’il s’agit désormais d’un enjeu économique et stratégique. L’incivisme coûte extrêmement cher : équipements publics dégradés, retards administratifs, pollution urbaine, accidents routiers, perte de confiance, baisse de qualité de vie. Ces coûts invisibles finissent par ralentir la compétitivité du pays.

Le Haut-Commissariat au Plan montre d’ailleurs un phénomène intéressant : plus de 55 % des ménages marocains considèrent que les prestations administratives se sont améliorées ces dernières années. Cela prouve que l’État évolue. Mais dans le même temps, une majorité de citoyens estime que les services de santé et le système éducatif se dégradent. Ce décalage produit une frustration silencieuse qui fragilise le lien de confiance entre le citoyen et les institutions.

Or le civisme dépend directement de cette confiance.

Un citoyen qui se sent respecté devient plus respectueux. Un citoyen humilié administrativement devient plus agressif socialement.

Le Maroc gagnerait donc à changer complètement son approche du sujet. Au lieu de limiter le civisme à des campagnes de sensibilisation ponctuelles, il faudrait le traiter comme un indicateur national de performance.

Pourquoi ne pas créer un indice national du civisme mesurant, ville par ville, la propreté urbaine, le respect des règles de circulation, la qualité de l’accueil administratif, la participation associative, le volontariat ou encore la préservation des espaces publics ? Les communes les mieux classées pourraient recevoir des incitations budgétaires ou des labels d’excellence territoriale.

Le civisme deviendrait enfin concret.
Le chantier le plus important reste néanmoins celui de l’école. On demande souvent aux jeunes d’être responsables sans jamais les entraîner réellement à la responsabilité collective. On enseigne les matières académiques mais très peu la gestion du bien commun. Pourtant, apprendre à respecter un espace public, participer à une action locale ou débattre dans le respect fait aussi partie de la construction d’une nation moderne.

Le Maroc de 2030 ne sera pas jugé uniquement sur ses infrastructures ou son taux de croissance. Il sera jugé sur la qualité de vie quotidienne qu’il offrira à ses citoyens et à ceux qui le visitent. Dans un monde de plus en plus instable et individualiste, les pays les plus attractifs seront aussi les plus organisés, les plus respectueux et les plus agréables à vivre.
Le vrai défi du Maroc n’est donc plus seulement de construire des routes, des ports ou des zones économiques. Le vrai défi est de construire une culture collective capable de protéger ces avancées.

Le développement commence lorsque chaque citoyen considère enfin que l’espace public lui appartient autant que son propre foyer.



Dimanche 21 Juin 2026


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