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Démographie : le défi existentiel du Maroc du XXIe siècle...


Par Aziz Daouda.

Traiter de démographie est souvent perçu comme un exercice statistique réservé aux démographes, aux économistes ou aux institutions spécialisées. L’histoire montre pourtant qu’aucun facteur n’influence davantage le destin d’une nation que l’évolution de sa population. La puissance économique, la cohésion sociale, les capacités militaires, l’innovation, les retraites, la santé publique ou encore les équilibres territoriaux dépendent tous de la dynamique démographique.



Les publications du Haut-Commissariat au Plan et les rapports du Conseil économique, social et environnemental décrivent régulièrement les transformations en cours.

Mais la portée stratégique de ces évolutions est rarement abordée, comme si le vieillissement de la population n’était qu’un phénomène naturel parmi d’autres plutôt que l’un des principaux défis du Maroc pour les prochaines décennies.

Le pays compte près de 37 millions d’habitants.

Ce chiffre est important à l’échelle régionale, mais bien modeste comparé à de nombreuses puissances émergentes.

Le Maroc est engagé dans une transition démographique accélérée. La fécondité, qui était de 5,78 enfants par femme dans les années 1980, a chuté à des niveaux menaçant le seuil de renouvellement des générations.

Cette évolution reflète la progression de l’éducation, l’amélioration de la condition féminine, l’urbanisation croissante et l’accès aux soins de santé. Elle porte en elle ses propres défis.

Lorsque les générations deviennent moins nombreuses, la pyramide des âges se modifie progressivement :

La base se rétrécit, le sommet s’élargit, la société vieillit. Le Maroc risque donc de vieillir avant d’être devenu pleinement riche.

Contrairement aux pays européens, qui ont bénéficié d’un siècle de prospérité avant d’affronter le vieillissement, le Royaume devra gérer simultanément les exigences du développement et celles d’une population de plus en plus âgée. Un véritable piège.

Le Japon, souvent cité comme référence mondiale du vieillissement, est devenu une puissance économique avant de vieillir.

Le Maroc, lui, pourrait connaître une transition démographique rapide sans disposer d’un niveau de richesse suffisant pour en absorber les conséquences : les dépenses sociales, celles de santé et la prise en charge des personnes âgées exploseront.

Le nombre de cotisants soutenant les systèmes de retraite diminuera, avec moins d’actifs pour davantage d’inactifs. Aucun système de retraite ne peut durablement résister à cette réalité mathématique.

La question devient plus stratégique au regard des ambitions économiques du Royaume.

Sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le pays s’est engagé dans une transformation profonde de son modèle économique.

Les infrastructures modernes, les énergies renouvelables, l’automobile, l’aéronautique, les industries de défense émergentes, les technologies numériques, les grands projets logistiques et la Coupe du Monde de football, constituent les piliers de cette nouvelle économie.

Mais derrière les investissements et les infrastructures se trouve toujours le même facteur déterminant : le capital humain.

Qui travaillera dans les usines de demain et construira les infrastructures futures ? Qui assurera la production agricole alors que les campagnes se vident ? Qui financera les mécanismes de solidarité nationale ?

Le paradoxe marocain est déjà clair. Le pays connaît simultanément un chômage élevé et des pénuries de main-d’œuvre dans de nombreux secteurs. Le bâtiment, l’agriculture, l’artisanat, certaines industries manufacturières et plusieurs métiers techniques peinent à recruter.

Cette contradiction traduit une inadéquation croissante entre les besoins de l’économie et les aspirations d’une partie de la jeunesse, qui recherche légitimement ou pas, des conditions particulières et des emplois plus rémunérateurs.

Parallèlement, le désintérêt croît pour certains métiers pourtant essentiels à l’économie. Le phénomène n’est pas exclusivement marocain : il touche aussi l’Europe et l’Amérique du Nord.

Ici, il est aggravé par d’autres facteurs dont la faible valorisation sociale de certains métiers, l’importance du secteur informel et les insuffisances de la formation professionnelle après l’abandon du compagnonnage, stigmatisé à tort comme travail des enfants.

Le travail manuel et technique est insuffisamment valorisé alors même qu’il constitue l’épine dorsale de nombreuses économies performantes.

Une autre question commence à émerger discrètement : et si le Maroc devenait un pays d’immigration structurelle ?

Cette hypothèse peut surprendre dans un pays historiquement marqué par l’émigration. Le Maroc accueille déjà des milliers de travailleurs et d’étudiants venus principalement d’Afrique subsaharienne.

Demain, ces flux pourraient devenir indispensables à certains secteurs économiques. La véritable question n’est donc pas de savoir si l’immigration existera, mais quelle immigration le Maroc souhaite organiser.

Une immigration qualifiée ou de travail temporaire ?

Une immigration régionale africaine intégrée à la stratégie continentale du Royaume ?

Cette réflexion doit être anticipée dès aujourd’hui afin d’éviter des improvisations futures.

La démographie est aussi une question de souveraineté. Les grandes puissances du XXIe siècle disposent d’un équilibre entre territoire, population, économie et innovation. La Chine, l’Inde, les États-Unis et d’autres puissances régionales fondent leur influence sur cette combinaison.

Pour le Maroc, la démographie revêt une dimension particulière.

Le Royaume nourrit des ambitions économiques continentales, joue un rôle diplomatique croissant, développe ses façades maritimes et renforce sa présence dans les chaînes de valeur mondiales.

Toutes ces ambitions exigent une population engagée, motivée, active, dynamique, qualifiée et suffisamment nombreuse.

L’enjeu est stratégique : le Maroc a besoin d’un pacte démographique face à ces défis.

Un débat national s’impose.

La réflexion devrait dépasser la seule question de la natalité. Elle doit englober les politiques familiales, le logement, l’emploi des jeunes, l’éducation, la formation professionnelle, les retraites, l’immigration, la santé et l’aménagement du territoire et l'investissement.

Autrement dit, une politique transversale engageant l’ensemble des acteurs publics.

Le Maroc a toujours démontré sa capacité à anticiper les grands défis stratégiques : la politique énergétique, les infrastructures portuaires ou la gestion des ressources hydriques en sont des exemples.

La démographie mérite aujourd’hui le même niveau d’attention. Un pays ne se résume ni à ses routes, ni à ses usines, ni à ses indicateurs macroéconomiques ; il repose d’abord sur des femmes et des hommes capables de produire, d’innover, de transmettre, de défendre et de construire l’avenir. Le véritable défi n’est donc pas seulement économique ou social : il est démographique.

Et c’est précisément parce qu’il est silencieux qu’il est peut‑être le plus important de tous.

Par Aziz Daouda / Bluwr.com



Samedi 20 Juin 2026


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