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Interdiction de « Lady of heaven », il était une foi… les Oulémas


Notre foi doit quand même être sacrément (c’est le cas de le dire) ébranlable, pour que nos autorités religieuses, agissant sous les ordres du roi, tiennent-elles à dire dans leur communiqué, interdisent un énième film, qui « porte atteinte aux valeurs sacrées » du royaume.



Par Aziz Boucetta

Et bien non, nos valeurs sacrées, nous les connaissons, et elles ne sont pas ébranlables, ou du moins pas si facilement, avec un film, un dessin, une parole… Même si le film est effectivement provocateur.

Et si, d’aventure, elles l’étaient, ce n’est pas par l’interdiction que nous solutionnerons la chose. Et encore moins par la coercition ! La persuasion est tellement meilleure… Et à ce propos, c’est quoi, ces valeurs sacrées ? Facile, c’est la devise du pays, Dieu, la Patrie, le Roi. Fort bien, les Marocains sont théistes (musulmans soient-ils, juifs ou chrétiens), patriotes et monarchistes (personne ne remet en cause ou en question la légitimité de notre monarchie).

Alors où est le problème ? Il est dans le zèle et chez les zélotes. Mais alors, pourquoi ces mêmes individus n’ont-ils pas sévèrement tancé Nasser Bourita quand il n’a pas rugi contre les Indiens dont la porte-parole du parti au pouvoir a dernièrement offensé le Prophète Mohammed ? Peut-on considérer cela comme une omission de nos Oulémas, et dans ce cas, quelle serait la sanction ? Sachant bien évidemment que le Maroc a bien réagi en ne s’énervant pas contre les propos irréfléchis et saugrenus de l’Indienne. Mais il faut dire, pour mieux comprendre, que l’Inde est notre partenaire, contrairement à l’Iran chiite, comme l’est le scénariste du film, nous apprend le communiqué des Oulémas…

Et puisqu’il est important de protéger notre foi, comment feraient nos protecteurs pour nous prémunir contre les innombrables pages résolument islamophobes sur le net, avec insultes et images à l’appui ? La réponse est claire : il faut éviter d’aller sur ces sites. Mais il existe aussi une catégorie de gens que cela ne dérange pas, soit parce qu’ils ont une foi « solide », pas « ébranlable », soit qu’ils mettent une distance entre leur spiritualité et leur temporalité.

Alors, pour le film en question, « Lady of Heaven », soit il faut éviter de le regarder et c’est ce que feront des millions de gens de par le monde, qui en seraient dérangés et perturbés. Pour l’autre catégorie, elle fait la part des choses. Et dans l’un comme dans l’autre cas, le Conseil des Oulémas et le CCM n’ont rien à faire. Oh, peut-être le premier, qui serait dans son rôle spirituel… mais le second, qui s’occupe de cinéma, donc d’une activité bien séculière, il gagnerait beaucoup et nous avec lui à ne s’occuper que de cinéma, de culture et de soft power. Et dans tous les cas, l’interdiction conduira tant de gens à vouloir visionner le film… Les Oulémas auront fait « oups ! » en ne comprenant pas que dans notre monde numérique, rien ne peut plus être interdit, et qu'on ne combat un film ou autre que par un meilleur film.

Dans la vie des nations, il faut savoir choisir… le primat de la foi ou la primauté de la loi. Il n’y aurait aucun problème à ce que la première domine, mais il faudra alors dans ce cas admettre que dans le monde d’aujourd’hui, ce ne serait pas nécessairement un atout pour un développement rapide (comme le veut le NMD, par exemple…). Si c’est la seconde qui prime, la loi, rien ne l’empêcherait d’inscrire des garde-fous pour la foi dans la règle de droit. Par exemple, qu’un film controversé comme « Lady of Heaven » ne soit pas interdit par le seul Conseil des Oulémas très indignés, mais par un collège de personnes, dont des représentants du Conseil des Oulémas, même indignés.

C’est peut-être de cette manière que le pays avancera… Par la loi, sa primauté et son universalité.

Il fut, par ailleurs, un temps, en 2015 pour être précis, où l’interdiction de films (Exodus, Much loved) avait jeté dans la rue numérique bien des bienpensants qui s’en prenaient alors allègrement au gouvernement PJD et à son théoricien/idéologue, le désormais introuvable Mustapha el Khalfi. C’était facile. Aujourd’hui, rien de tel, nous avons un gouvernement dirigé par des modernistes résolus, disent-ils… résolus certes, mais pas téméraires.

A quoi cela sert-il donc de se targuer, de se rengorger, de se gargariser de cette jolie phrase si souvent ressassée depuis des mois : « Le Maroc est un pays musulman où les islamistes sont arrivés au gouvernement par les urnes, et qui l’ont quitté par les urnes » ? Cela implique en effet une maturité de l’électorat, de la société et aussi desdits « islamistes ». Alors pourquoi interdire un film si tout ce monde est mature, responsable et citoyen, et qu’un gouvernement supposé moderniste interdit ? Que craint-on ? Pourquoi le « on » ne s’en explique-t-il pas ? Cela aurait au moins le mérite de la clarté.

Dans ce pays, un jour, il a été donné à l’auteur de ces lignes d’assister à une journée festive, arrosée, où les uns buvaient et d’autres pas, alors que tout le monde était en transe au son légendaire, ghiwani, de « Allah ya moulana », les pieux, les non pratiquants, les bigots et les autres, tout le monde sirotant ce qu’il voulait, sans Oulémas ni rien, mais avec infiniment d’ouverture d’esprit et de tolérance. D’intelligence aussi.

Elle est là, la beauté et l’exception de ce pays… ne le rendons pas banal, en interdisant des films tout aussi banals !

Rédigé par Aziz Boucetta sur Panorapost



Lundi 13 Juin 2022


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