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Istiqlal 2026-2031 : et si la famille redevenait une véritable politique publique ?


Rédigé par le Dimanche 6 Septembre 2026

Il est toujours facile, à l’approche d’une échéance électorale, de multiplier les promesses. Plus difficile, en revanche, est de s’attaquer aux fragilités silencieuses d’une société : celles qui se jouent dans les familles, dans les écoles, dans les quartiers, dans la santé mentale des citoyens et désormais, aussi, derrière les écrans.



Le premier pilier du programme électoral du Parti de l’Istiqlal fait justement le choix d’ouvrir ce chantier. Intitulé « Préserver le système de valeurs, renforcer la cohésion et la résilience des familles », il part d’un constat qui mérite d’être entendu : la famille marocaine évolue, sous l’effet des transformations démographiques, sociales, économiques et numériques. Et avec elle évoluent les rapports entre générations, les modes d’éducation, les solidarités et les vulnérabilités.


Le mérite de cette orientation est d’abord de ne pas réduire la question familiale à une affaire privée. Une famille qui s’effondre sous le poids de la précarité, de l’addiction, de la violence ou de la détresse psychologique ne peut être renvoyée à sa seule responsabilité individuelle. La cohésion familiale est aussi une question de politique publique.


Le programme propose ainsi plusieurs pistes : renforcer l’éducation aux valeurs et à la citoyenneté, rapprocher l’école des familles, soutenir les jeunes souhaitant se marier, développer la médiation familiale, améliorer l’accompagnement des personnes âgées et en situation de handicap, soutenir les crèches, faciliter la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale, mais aussi agir contre les addictions et développer l’offre de santé mentale.


Sur le papier, l’approche est intéressante parce qu’elle tente de relier des problématiques que les politiques publiques traitent trop souvent séparément.


Prenons l’exemple de la santé mentale. Le programme propose notamment d’intégrer la consultation psychologique dans la couverture de l’Assurance Maladie Obligatoire, de développer des centres régionaux, de renforcer les ressources humaines spécialisées et de lutter contre la stigmatisation. Il prévoit également un accompagnement psychologique au sein des établissements scolaires et un dispositif de « seconde chance » destiné notamment aux jeunes confrontés à des difficultés psychologiques ou aux risques d’addiction.


C’est probablement l’un des points les plus importants de ce pilier.

Parce qu’au Maroc, parler de santé mentale reste encore trop souvent associé à la honte, à la faiblesse ou à la peur du regard social. Pourtant, une société qui accepte de parler de santé mentale est une société qui accepte de regarder ses propres blessures.


Il faut donc encourager cette évolution.


Mais il faut aller plus loin.


La santé mentale ne doit pas être pensée uniquement comme une réponse médicale une fois que le problème est installé. Elle doit devenir une politique de prévention. Cela signifie davantage de psychologues dans les écoles et les universités, des dispositifs d’écoute accessibles aux jeunes, une véritable prise en charge des victimes de violences, des campagnes nationales de sensibilisation et, surtout, des services accessibles financièrement et géographiquement.


Même logique pour la lutte contre les addictions.


Le programme propose une politique de prévention en milieu scolaire, une limitation de l’accès aux produits addictifs pour les mineurs, la lutte contre certaines pratiques commerciales qui facilitent cet accès, ainsi que la reconnaissance de l’addictologie comme spécialité médicale et le développement des structures de prise en charge.


Là encore, l'intention est pertinente. Mais prévenir ne doit pas signifier uniquement sensibiliser.


Il faut agir sur les causes.


Un adolescent qui tombe dans une addiction n’a pas seulement besoin qu’on lui dise que la drogue est dangereuse. Il a besoin d’un environnement familial stable, d’une école qui l’écoute, d’activités sportives et culturelles accessibles, de perspectives professionnelles et parfois, tout simplement, d’un adulte capable de repérer sa détresse.


C’est là que le programme pourrait encore gagner en profondeur : faire de la prévention des addictions une politique interministérielle, associant éducation, santé, jeunesse, sport, culture, emploi et protection sociale.


La proposition de renforcer la solidarité entre générations mérite également une attention particulière.


Vieillissement de la population, dépendance, handicap, charge croissante pesant sur les familles : ces réalités vont prendre de l’ampleur. Le programme évoque notamment les services d’aide à domicile, la création d’un métier d’« assistant familial », les clubs de jour pour personnes âgées et le développement de la gériatrie.


Il faudrait désormais réfléchir à une question essentielle : comment éviter que la solidarité familiale devienne une charge exclusivement supportée par les femmes ?


Car dans la réalité, les soins aux enfants, aux parents âgés, aux personnes malades ou en situation de handicap reposent encore très largement sur le travail invisible des femmes.


Soutenir la famille doit donc aussi signifier soutenir les femmes qui font fonctionner la famille.


Les propositions concernant les crèches, la conciliation entre travail et parentalité et le congé rémunéré pour la garde de l’enfant vont dans cette direction. Mais elles devront être accompagnées d’une véritable politique d’égalité dans la répartition des responsabilités familiales.


Autrement, nous risquons de demander aux femmes de travailler, de réussir professionnellement, d’élever les enfants, de prendre soin des parents et de préserver la famille… tout cela simultanément.


Ce n’est pas une politique familiale. C’est une nouvelle accumulation de responsabilités.


Autre proposition intéressante : le soutien financier aux jeunes qui souhaitent se marier, avec une aide pouvant atteindre 5 000 dirhams, ainsi qu’une « prime de lancement familial » destinée notamment à contribuer au premier logement ou aux équipements essentiels.


L’idée mérite d’être encouragée, mais elle doit être accompagnée d’une réflexion sur les réalités économiques des jeunes Marocains. Le coût du mariage n’est qu’une partie du problème. Le chômage, la difficulté d’accès au logement, les revenus insuffisants et la précarité professionnelle pèsent bien davantage sur la capacité des jeunes à construire leur avenir.


Autrement dit, aider les jeunes à se marier est utile. Donner aux jeunes les moyens de construire une vie autonome l’est encore davantage.


C’est probablement là que ce premier pilier devra être évalué : non pas uniquement à travers le nombre de mesures annoncées, mais à travers leur capacité à agir sur les causes profondes des fragilités sociales.


Le programme aborde également la question du numérique et propose notamment une protection renforcée des enfants face aux usages dangereux des réseaux sociaux et des jeux en ligne, ainsi qu’une éducation progressive au numérique.


Sur ce sujet, une nuance est indispensable.


Protéger les enfants ne doit pas signifier simplement leur interdire Internet. Il faut leur apprendre à y vivre.


La citoyenneté numérique, l’esprit critique, la protection des données personnelles, le cyberharcèlement, les violences numériques, l’exposition aux contenus dangereux : voilà autant de sujets qui doivent entrer pleinement dans l’éducation des nouvelles générations.


Et pourquoi ne pas aller plus loin en créant un véritable programme national d’éducation aux médias et à la citoyenneté numérique, destiné aussi aux parents et aux enseignants ?


Car aujourd’hui, les enfants maîtrisent souvent mieux les outils numériques que les adultes qui sont censés les protéger.


Enfin, la volonté de renforcer l’enseignement de l’arabe et de l’amazigh, de valoriser l’histoire nationale et de développer une culture de citoyenneté peut être saluée. Mais là encore, il faudra veiller à ce que la notion de « valeurs » ne devienne pas une formule abstraite.


Les valeurs se transmettent moins par les discours que par les institutions.


On apprend le respect lorsqu’on est respecté.
On apprend la solidarité lorsqu’on en fait l’expérience.
On apprend la citoyenneté lorsqu’on est réellement considéré comme citoyen.
On apprend l’égalité lorsqu’elle est vécue au quotidien.


C’est précisément ici que réside le véritable défi de ce premier pilier.


Préserver les valeurs ne signifie pas simplement préserver le passé. Cela signifie aussi construire les conditions sociales permettant à ces valeurs de continuer à vivre dans une société qui change.


Le programme de l’Istiqlal ouvre donc plusieurs chantiers pertinents. Il faudra désormais passer du texte à l’action, des intentions aux mécanismes, des annonces aux indicateurs mesurables.


Car une politique familiale efficace ne se mesure pas au nombre de slogans qu’elle produit, mais au nombre de familles qu’elle empêche de basculer dans la précarité, au nombre de jeunes qu’elle accompagne, au nombre d’enfants qu’elle protège, au nombre de personnes âgées qu’elle permet de vivre dignement et au nombre de citoyens qui osent enfin demander de l’aide sans avoir honte.


C’est pourquoi il faut encourager l’ambition affichée dans ce premier pilier, tout en exigeant davantage : des budgets identifiés, des échéances précises, une évaluation régulière et surtout une approche fondée sur les réalités vécues par les Marocaines et les Marocains.


Parce qu’au fond, renforcer la famille ne signifie pas seulement défendre une institution.


Cela signifie investir dans les personnes qui la composent.


Et c’est peut-être là que devrait commencer toute politique publique véritablement tournée vers l’avenir.






Salma Labtar
Journaliste sportive et militante féministe, lauréate de l'ISIC. Dompteuse de mots, je jongle avec... En savoir plus sur cet auteur
Dimanche 6 Septembre 2026

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