Aziz Boucetta
En apparence car dans cette affaire, Pedro Sanchez semblait isolé dans son pays et même dans son propre gouvernement, avec ses adversaires et alliés qui lui reprochaient d’avoir « cédé » face au Maroc. Mais les intérêts espagnols sont ce qu’ils sont et ils passent nécessairement par le Maroc. Rabat a-t-il renvoyé la balle à Madrid comme il le fallait et au niveau qu’il le fallait ? Rien n’est moins sûr car après la reconnaissance de la marocanité du Sahara par la France en 2024, le Maroc a semblé un peu s’éloigner de l’Espagne en distribuant (presque) sans compter ses faveurs à Paris.
En réalité, le gaz naturel et l’approvisionnement en énergie, le contrôle de Gibraltar, les frontières maritimes, la question migratoire, l’isolement de l’Espagne au sein de l’Union européenne et du bloc occidental, la pression d’Alger, l’implication américaine, l’armement marocain et la méfiance conséquente des généraux espagnols, le legs historique et mémoriel de l’Espagne à l’égard de son ancienne colonie sahraouie… tous ces éléments se dressaient contre une véritable normalisation et une réelle confiance entre les deux royaumes voisins.
Les choses se sont accélérées depuis quelques semaines, dans les deux camps.
1/ Côté espagnol, ce qu’on a appelé la « loi sahraouie » (accorder la citoyenneté espagnole aux natifs du Sahara avant 1977) n’a pas suscité de remous publics ou médiatiques au Maroc, mais il s’agit d’un acte forcément inamical, voire hostile. Naturaliser des Sahraouis du sud marocain ou résidants à Tindouf revient à ce que nous appelons au Maroc « messmar Jha » et en Espagne une « cinquième colonne », et ce « messmar » ou cette « colonne » seront les séparatistes de Tindouf une fois (r)entrés au Maroc après l’adoption du plan d’autonomie. Ce plan est déjà problématique en l’état, et il deviendra préoccupant avec cette loi sahraouie.
Ladite proposition de loi, gelée ou sans cesse reportée depuis 2022, a fini par trouver cette année son chemin législatif, avec l’appui des alliés de M. Sanchez au gouvernement, Sumar, puis avec l’approbation explicite du ministre des Affaires étrangères José Manuel Albares, qui en appelle simultanément à « de bonnes relations » avec le Maroc. Cela ressemble à un double jeu ou un double langage, surtout que la fameuse loi a été adoptée en commission le 23 juillet, trois jours après la visite de M. Sanchez à Alger. Il n’y a certes aucun élément qui montre un lien entre les deux événements mais en diplomatie et dans les relations internationales, les coïncidences sont peu probables.
Puis, toujours depuis Madrid, les termes utilisés par M. Sanchez, comme « agression », pour qualifier l’arrivée des 50.000 jeunes Marocains à Sebta, sa présence dans la ville occupée et le déploiement d’une armada sécuritaire, militaire et aéromaritime depuis 15 jours dans la zone du Détroit, n’ont pas contribué à calmer les esprits.
Et toujours ce double jeu et double langage, cette distribution des rôles, entre la primature et les Affaires étrangères en Espagne favorables au Maroc, et tout le reste contre. On a parlé de « changer d’attitude » envers le Maroc, de l’exclure de la co-organisation du Mondial 2030, de sa « punition » par l’Union européenne…
2/ Côté Maroc, les griefs s’accumulent contre le voisin septentrional, avec ce mois de juillet comme point d’orgue : visite de M. Sanchez en Algérie, adoption en commission de la loi sahraouie et instrumentalisation de la crise de Sebta pour faire du Maroc le coupable unique et idéal. Rabat réagit donc, mais comme à son habitude, dans le brouillage des cartes et le silence contrôlé, devenu une arme diplomatique détenue et maîtrisée par Rabat (même si elle rarement comprise et admise au Maroc…).
D’abord la crise migratoire. Accusé sans aucune preuve d’avoir initié et instrumentalisé le mouvement massif vers Sebta, le Maroc a géré avec calme la sortie du pays, pour mieux contrôler et maîtriser l’inévitable retour. Il réclame aujourd’hui la récupération de ses mineurs qu’il accuse l’Espagne d’entraver, mais avec en filigrane une menace de ne pas réclamer à l’avenir le retour de migrants qui ne seraient pas marocains s’ils venaient à prendre d’assaut le grillage de séparation de Sebta et Melilla avec le Maroc.
Hors le ministère de l’Intérieur qui a communiqué deux fois sur les seuls aspects techniques du contrôle de la barrière délimitant les deux enclaves, en demandant à l’Espagne plus d’implication et davantage de responsabilité, seul le ministre de la Justice Abdellatif Ouahbi s’est exprimé, sur une chaîne étrangère (cela est une autre affaire, maroco-marocaine, sur la communication du gouvernement…). Il a eu des mots offensifs contre l’Espagne qui se rendrait complice de crimes en empêchant le retour des mineurs vers leurs familles au Maroc, mais aussi sur le statut de Sebta et Melilla. Pour M. Ouahbi, cette question est omniprésente dans les discussions entre les deux pays et il a ajouté que le sort de ces deux villes, marocaines, est « une question de temps et de négociation ». Il n’en fallait pas plus pour mettre le feu aux poudres et affûter les banderilles.
Prolègomènes… le ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita avait brutalement réagi contre l’ancien secrétaire général de l’Istiqlal Hamid Chabat quand ce dernier avait parlé de la Mauritanie en 2016 et, trois ans après, en 2019, il avait encore plus violemment chargé son prédécesseur et ancien patron Salaheddine Mezouar suite à des propos tenus publiquement sur l’Algérie… Pourquoi M. Bourita ne dit-il rien aujourd’hui sur la sortie d’Abdellatif Ouahbi concernant Sebta et Melilla ? Un silence qui vaut de l’or et, sans doute, son accord. La distribution des rôles ne serait plus exclusivement espagnole.
Accorder donc la nationalité à des anciens colonisés, 50 ans après le départ de la puissance coloniale, c’est de fait une réouverture du lien colonial de nationalité, et c’est un acte hostile, inamical, agressif et dangereux. Car si le Maroc ne réagit pas à cela, qui empêcherait l’Espagne de rééditer son « humanisme » avec les populations des régions nord du Maroc, un jour prochain ?... Il est difficile de croire que le Maroc entérinera sans réagir cette mesure espagnole, lui qui avait clairement montré son courroux après l’accueil du seul Brahim Ghali en Espagne en 2021 ; et le silence de M. Bourita suite aux propos de M. Ouahbi en constitue un début de preuve.
Enfin, l’amarrage de plus en plus visible du Maroc au camp de Donald Trump, résolument hostile à Pedro Sanchez et à l’Espagne de Pedro Sanchez, et le prolongement de cette hostilité sur la question du Détroit de Gibraltar, sont également un irritant et un facteur de méfiance pour Madrid.
Il se passe donc certainement quelque chose entre les deux capitales, quelque chose de tu, de refoulé, d’intériorisé, mais on sent une forme de rage froide de part et d’autre du Détroit. Côté marocain, on peut supposer que cette question de loi sahraouie est plus qu’un irritant, un game changer !! ou, en bon français, une ligne rouge à ne pas franchir. De même que les Espagnols ne considèrent pas Sebta, Melilla et les îles avoisinantes comme pouvant être rétrocédées au Maroc, ce qui serait une ligne rouge pour eux aussi.
Les jours et semaines qui viennent, avec le déploiement de forces espagnoles à Sebta et dans le Détroit, et à l’approche de le tenue Assemblée générale des Nations Unies et de sa Quatrième Commission, seront décisifs. Et plus le silence des Marocains dure, plus la crise s’approfondira et perdurera. Et les banderilles se multiplieront…












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