Il y a quelque chose de profondément contradictoire dans le rapport que l’Europe entretient avec l’immigration.
C’est cette contradiction que les événements récents autour de Ceuta ont brutalement remise sous nos yeux.
Des milliers de personnes ont convergé vers la frontière, beaucoup portées par des rumeurs, des interprétations juridiques approximatives et surtout par une idée simple : peut-être qu’une fenêtre venait de s’ouvrir.
Le Tribunal suprême espagnol a effectivement rendu une décision importante sur les modalités de refoulement de personnes arrivant à la nage. Mais cette décision ne signifie ni qu’entrer en Espagne donne automatiquement droit à l’asile, ni qu’une personne entrée irrégulièrement ne pourra plus jamais être éloignée.
C’est pourtant ainsi que certaines informations ont circulé.
Et dans les phénomènes migratoires, une rumeur peut parfois être plus puissante qu’un texte de loi.
Voilà le premier problème : l’Europe produit des règles complexes, des jurisprudences difficiles à comprendre, des discours politiques contradictoires, puis s’étonne que ces messages soient réinterprétés, amplifiés et transformés en promesses de passage.
Mais le vrai sujet est ailleurs.
Car derrière la question des frontières se cache une autre réalité dont les gouvernements européens parlent beaucoup moins volontiers : une partie de leurs économies a besoin des migrants.
L’Espagne en est un exemple frappant.
Dans l’agriculture, le bâtiment, l’hôtellerie, la restauration, les services à la personne et beaucoup d’autres métiers, la présence de travailleurs étrangers est devenue essentielle.
L’Espagne connaît par ailleurs une croissance démographique largement soutenue par l’immigration, dans un continent vieillissant où les naissances diminuent et où les besoins de main-d’œuvre augmentent dans certains secteurs.
Ce n’est pas une accusation. C’est un constat.
Et c’est précisément là que commence le malaise.
D’un côté, on explique aux opinions publiques que l’immigration doit être davantage contrôlée. De l’autre, les économies européennes continuent à absorber une main-d’œuvre étrangère dont elles ont besoin.
L’Espagne prépare d’ailleurs une régularisation importante de personnes déjà installées sur son territoire. Cette politique répond à une réalité économique et administrative : des centaines de milliers de personnes travaillent ou vivent déjà dans le pays sans disposer d’un statut régulier.
On peut être pour ou contre cette politique. Mais il faut au moins reconnaître le paradoxe.
L’Europe veut moins d’immigration dans ses discours, tout en continuant à créer une demande de travailleurs migrants dans ses économies.
Le Maroc se retrouve au milieu de cette contradiction.
Nous sommes à la fois pays de départ, pays de transit, pays d’accueil et partenaire sécuritaire de l’Europe. Et chaque crise à Ceuta ou Melilla finit presque toujours par produire la même question : qu’a fait le Maroc ?
Mais on pourrait aussi inverser la question.
Qu’a fait l’Europe pour construire avec le Maroc et les autres pays du Sud une politique migratoire réellement cohérente ?
Une politique qui ne repose pas uniquement sur la surveillance des frontières.
Une politique qui parle aussi de formation, de mobilité professionnelle légale, de développement économique, d’investissement dans les pays d’origine, de visas de travail, de reconnaissance des compétences et de retour volontaire.
Car les migrations ne disparaîtront pas avec des barrières plus hautes.
L’histoire humaine est une histoire de déplacements.
Les Européens eux-mêmes ont migré massivement pendant des siècles.
L’Amérique s’est construite par l’immigration.
L’Europe occidentale a fait appel à des millions de travailleurs étrangers après la Seconde Guerre mondiale.
Les pays du Golfe ont bâti une grande partie de leur développement grâce à une main-d’œuvre venue d’Asie, d’Afrique et du monde arabe.
Et aujourd’hui encore, des millions de personnes quittent leur ville ou leur région à l’intérieur même de leur pays parce qu’elles cherchent simplement une vie meilleure.
Le problème n’est donc pas la migration en elle-même.
Le problème est l’absence de mécanismes suffisamment crédibles pour organiser cette migration.
Quand les voies légales sont rares, les voies clandestines deviennent plus attractives.
Quand un jeune pense qu’il n’a aucune perspective chez lui et aucune possibilité régulière de travailler ailleurs, il finit parfois par considérer la mer comme une solution.
C’est ici que l’Europe doit sortir de son double discours.
Elle ne peut pas demander aux pays africains de retenir indéfiniment leurs populations tout en recrutant leurs médecins, leurs ingénieurs, leurs techniciens, leurs infirmiers et leurs ouvriers.
Elle ne peut pas dénoncer les arrivées irrégulières tout en laissant prospérer des secteurs où une partie de la main-d’œuvre étrangère reste vulnérable et sous-payée.
Et nous, de notre côté, nous devons également éviter les facilités.
Tout expliquer par la responsabilité européenne serait confortable, mais faux.
Les pays de départ ont eux aussi une responsabilité immense : créer de l’emploi, former, offrir des perspectives, combattre les inégalités et redonner confiance à leur jeunesse.
La question migratoire ne se règlera donc ni à Madrid, ni à Bruxelles, ni à Rabat uniquement.
Elle exige une vraie négociation entre pays de départ, de transit et d’accueil.
Non pas une énième conférence de déclarations générales, mais une discussion concrète sur les besoins réels de main-d’œuvre, les voies légales de migration, les qualifications recherchées, la protection des travailleurs et le développement des territoires d’origine.
Ceuta nous rappelle finalement une chose simple.
On peut fermer une frontière.
On peut renforcer une clôture.
On peut multiplier les patrouilles.
Mais tant qu’un jeune pensera qu’il a plus de chances de construire son avenir de l’autre côté que chez lui, il cherchera une ouverture.
La vraie frontière n’est peut-être pas celle de Ceuta.
Elle se trouve entre ceux qui ont encore le sentiment d’avoir une place dans l’avenir et ceux qui pensent qu’on leur demande simplement d’attendre.












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