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L’intelligence artificielle face au silence des valeurs humaines

Quand Wald Maâlam revient après un demi-siècle.


Par Dr Az-Eddine Bennani.

Pendant longtemps, le progrès technologique a été présenté comme une promesse de rapprochement humain. Internet devait connecter les peuples. Les réseaux sociaux devaient rapprocher les familles, les amis, les générations.

L’intelligence artificielle, aujourd’hui, nous promet à son tour une société plus intelligente, plus efficace, plus fluide.
Pourtant, au milieu de cette accélération numérique mondiale, une question demeure : qu’advient-il des valeurs humaines lorsque les sociétés changent plus vite que les êtres eux-mêmes ?



Cette question n’est pas théorique pour Wald Maâlam. Elle est intime.

Après un demi-siècle passé loin de son pays natal, entre universités, laboratoires, entreprises technologiques et institutions internationales, Wald Maâlam est revenu en 2026 avec une mémoire construite depuis 1975.

Une mémoire faite de regards, de gestes, de respect des anciens, de patience, de transmission, de solidarité discrète, de parole donnée.

Le pays était toujours là. Les villes aussi. Les visages également. Mais quelque chose d’invisible semblait avoir changé entre les êtres.

Cette sensation, Wald Maâlam a tenté de l’exprimer dans une œuvre picturale récente : un triptyque de grands formats où des visages apparaissent puis disparaissent dans une matière sombre, fragmentée, presque blessée.

Les regards semblent flotter entre mémoire et effacement. Les formes humaines deviennent instables, comme si le temps avait lentement dissous certaines certitudes collectives.

À gauche, l’obscurité du départ. Au centre, le tumulte du temps. À droite, le retour vers des visages devenus à la fois familiers et étrangers. Cette œuvre ne parle pas uniquement d’exil.

Elle parle d’une transformation silencieuse des sociétés contemporaines. Car l’IA ne transforme pas uniquement les entreprises, les administrations ou les métiers. Elle modifie progressivement notre rapport au temps, au savoir, à l’autorité, à la transmission, à la vérité et parfois même à l’autre.

Dans de nombreuses cultures, notamment au Maroc et plus largement en Afrique, la transmission du savoir ne reposait pas uniquement sur l’information.

Elle reposait sur une relation humaine. Le Maâlam ne transmettait pas seulement un geste technique. Il transmettait une manière d’être, une éthique, une patience, une responsabilité et une mémoire collective.

L’apprentissage prenait du temps. Le silence avait un sens. L’expérience avait une valeur. Aujourd’hui, les modèles numériques dominants tendent à réduire le savoir à une réponse immédiate. L’algorithme devient parfois plus important que l’expérience humaine elle-même.

La vitesse remplace progressivement la maturation. La visibilité numérique remplace parfois la reconnaissance réelle. L’intelligence artificielle générative accentue encore davantage cette mutation. En quelques secondes, un système peut produire un texte, une image, une synthèse ou une recommandation.

Cette puissance technologique est réelle. Mais elle peut aussi créer une illusion dangereuse : celle d’une intelligence sans mémoire humaine, sans vécu, sans responsabilité et sans conscience. C’est précisément là que réside l’un des grands défis de notre époque.

Le problème n’est pas la technologie en elle-même.

Wald Maâlam appartient à une génération qui a participé aux grandes transformations numériques depuis les années 1980 : informatique décisionnelle, systèmes experts, réseaux, Minitel, transformation digitale, intelligence artificielle.

Le véritable enjeu est ailleurs : voulons-nous construire des sociétés où la performance technologique remplace progressivement les valeurs humaines qui rendaient possible la vie collective ? Car une société peut devenir technologiquement avancée tout en devenant humainement fragile.

L’intelligence artificielle peut optimiser des processus. Elle ne remplacera jamais la loyauté, la confiance, l’empathie, le sacrifice, le sens de la transmission ni l’amour silencieux d’un pays porté pendant cinquante ans loin de sa terre natale.

Le paradoxe contemporain est peut-être là : plus les sociétés deviennent hyperconnectées, plus les relations humaines semblent parfois fragmentées.

Cette fragmentation apparaît aujourd’hui dans les familles, dans les institutions, dans le monde du travail, dans l’éducation et même dans la production du savoir. La rapidité numérique crée parfois une fatigue relationnelle permanente.

Or une civilisation ne se construit pas uniquement avec des infrastructures numériques, des centres de données ou des modèles de langage. Elle se construit aussi avec des valeurs invisibles : le respect, la confiance, la transmission, la patience et la responsabilité.

Ces valeurs ne sont pas “anciennes”. Elles deviennent au contraire stratégiques à l’ère de l’intelligence artificielle. C’est pourquoi le débat sur l’IA ne peut être laissé uniquement aux ingénieurs, aux plateformes technologiques, aux logiques financières ou aux effets de mode médiatiques.

Les artistes, les éducateurs, les artisans, les philosophes, les sociologues, les psychologues, les parents, les Maâlams et les Walds Maâlam ont eux aussi quelque chose d’essentiel à dire sur l’avenir de nos sociétés numériques. Parce qu’ils parlent encore de l’humain.

Et peut-être qu’au fond, le véritable défi de l’intelligence artificielle n’est pas de savoir si les machines deviendront intelligentes. Mais de savoir si les êtres humains réussiront à préserver leur humanité dans un monde fasciné par ses propres technologies.

Par Dr Az-Eddine Bennani.



Lundi 18 Mai 2026


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