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La Chine se détourne des bons du Trésor américains

Une nouvelle stratégie pour réduire la dépendance aux actifs américains


Dans un monde où la finance et la géopolitique sont étroitement liées, les mouvements stratégiques d'un pays peuvent avoir des répercussions profondes sur l'échiquier mondial. C'est précisément ce qui se passe actuellement avec la Chine et sa décision de se détourner progressivement des bons du Trésor américains. Cette manœuvre, qui pourrait sembler purement économique à première vue, cache en réalité une stratégie complexe visant à réduire la dépendance de Pékin aux actifs américains, dans un contexte de tensions croissantes entre les deux superpuissances.



Par Hicham EL AADNANI

Contexte et Importance de l'Investissement dans les Bons du Trésor Américains

L'investissement dans les bons du Trésor américains a longtemps été une pratique courante pour de nombreux pays, y compris la Chine. Cet investissement est ancré dans un contexte économique et financier complexe, étant donné le rôle du dollar américain en tant que monnaie de réserve mondiale. Entre 2000 et 2013, les avoirs chinois en bons du Trésor avaient quadruplé, atteignant un pic de 1,6 trillion de dollars, faisant de la Chine le plus grand créancier étranger des États-Unis.
Cependant, selon les données les plus récentes du Département du Trésor américain, la Chine a réduit ses avoirs en bons du Trésor de manière notable. L'année dernière a connu la plus forte baisse en pourcentage depuis plus d'une décennie, avec une diminution de plus de 10 %, passant de 869,3 milliards de dollars en mars 2023 à environ 767,4 milliards de dollars en mars 2024. Ce revirement stratégique intervient dans un contexte géopolitique particulièrement tendu. Les relations sino-américaines sont à leur plus bas niveau depuis des décennies, marquées par des différends commerciaux, technologiques et géopolitiques, notamment autour de Taïwan.

L'évolution de cette stratégie d'investissement suscite un vif intérêt à l'échelle mondiale, car elle a des répercussions profondes sur l'économie mondiale et les flux financiers internationaux. Par conséquent, il est crucial de comprendre les motivations de la Chine, les conséquences économiques et géopolitiques de ce changement, ainsi que les alternatives d'investissement envisagées. Cette évolution peut avoir un impact significatif sur les marchés mondiaux et les autres acteurs internationaux, ce qui soulève des questions importantes quant aux réactions et aux perspectives futures.

Facteurs économiques

Un des objectifs clés de la stratégie chinoise est la stabilisation du yuan. En vendant ses bons du Trésor américains, la Chine peut utiliser les dollars obtenus pour acheter sa propre monnaie sur les marchés internationaux, augmentant ainsi la demande et soutenant sa valeur. Cette manœuvre est particulièrement importante dans le contexte actuel, où le yuan est sous pression en raison du ralentissement économique chinois et des sorties de capitaux. Par exemple, au premier trimestre 2023, le yuan s'est déprécié de près de 5% face au dollar, poussant la Banque populaire de Chine à intervenir. En utilisant les dollars provenant de la vente des bons du Trésor, elle a pu stabiliser le yuan autour de 6,90 pour un dollar, un niveau considéré comme psychologiquement important. Cette stabilité est cruciale pour le commerce international de la Chine, car un yuan trop faible pourrait rendre ses importations plus chères, notamment pour des matières premières essentielles, tandis qu'un yuan trop fort nuirait à ses exportations.

La Chine ne se contente pas de vendre des bons du Trésor ; elle réinvestit activement ces fonds dans d'autres actifs. L'or est un bénéficiaire majeur de cette stratégie. Selon le Conseil mondial de l'or, la Chine a augmenté ses réserves d'or de plus de 100 tonnes en 2022, la plus forte hausse annuelle depuis plus de deux décennies. Cette accumulation d'or présente plusieurs avantages : c'est une valeur refuge en temps de crise, elle n'est liée à aucun pays spécifique, et elle pourrait potentiellement soutenir une future monnaie numérique chinoise. Mais l'or n'est pas le seul actif visé. La Chine diversifie également ses investissements dans les obligations d'État d'autres pays, notamment le Japon, la Corée du Sud et certains pays européens. Elle augmente aussi ses investissements directs à l'étranger, en particulier dans les pays de l'initiative "Belt and Road", renforçant ainsi son influence économique et politique dans ces régions.

La stratégie chinoise s'inscrit dans un effort plus large de "dédollarisation", visant à réduire la dépendance au dollar américain dans le commerce et la finance internationaux. Cette initiative a des implications profondes. À court terme, elle peut protéger la Chine contre les fluctuations du dollar. À long terme, elle vise à éroder la domination du dollar, qui confère aux États-Unis un avantage géopolitique significatif. La Chine n'est pas seule dans cette démarche. La Russie, suite aux sanctions occidentales après l'annexion de la Crimée en 2014, a drastiquement réduit sa dépendance au dollar. L'Inde et le Brésil explorent également des alternatives, comme l'utilisation de monnaies locales dans le commerce bilatéral. Ensemble, ces efforts pourraient, à terme, remettre en question le statut du dollar comme monnaie de réserve mondiale.

Considérations géopolitiques

Un facteur clé dans la stratégie chinoise est la crainte croissante des sanctions américaines. Les États-Unis ont montré à plusieurs reprises leur volonté d'utiliser leur système financier comme arme géopolitique. En 2022, ils ont gelé près de 300 milliards de dollars de réserves russes en réponse à l'invasion de l'Ukraine. Plus tôt, des entreprises chinoises comme Huawei et ZTE ont été coupées du système financier américain, entravant leurs opérations mondiales. Le mécanisme est simple mais puissant : la plupart des transactions internationales passent par le système SWIFT dominé par les États-Unis, et la grande majorité du commerce mondial est libellée en dollars. En restreignant l'accès à ces systèmes, les États-Unis peuvent effectivement isoler un pays ou une entreprise de l'économie mondiale. En réduisant sa dépendance aux actifs américains, la Chine cherche à se protéger contre ce risque.

La stratégie chinoise peut également être vue comme une préparation à d'éventuels conflits, notamment autour de Taïwan. Dans un scénario où les tensions escaladeraient en conflit ouvert, la Chine pourrait faire face à des sanctions économiques massives, similaires à celles imposées à la Russie. En réduisant sa dépendance aux bons du Trésor et au dollar, Pékin tente de se prémunir contre ce risque. En parallèle, la Chine renforce ses alliances économiques et stratégiques. Le partenariat "sans limites" avec la Russie, annoncé en 2022, en est un exemple. Les deux pays explorent des alternatives au système SWIFT et augmentent leur commerce en yuans et en roubles. La Chine approfondit également ses liens avec les pays du Golfe, traditionnellement alignés sur les États-Unis, en proposant d'acheter du pétrole en yuans.

 Implications et perspectives

La réduction des achats chinois de bons du Trésor pourrait avoir des répercussions significatives. Théoriquement, une baisse de la demande devrait faire monter les taux d'intérêt, rendant plus coûteux pour les États-Unis de financer leur déficit croissant. Cependant, jusqu'à présent, l'impact a été limité. La Réserve fédérale a elle-même été un acheteur majeur dans le cadre de sa politique d'assouplissement quantitatif, et d'autres pays comme le Japon ont augmenté leurs achats. Néanmoins, si la tendance chinoise se poursuit et s'étend à d'autres pays, les États-Unis pourraient faire face à des coûts d'emprunt plus élevés. Cela pourrait les obliger à réduire leurs dépenses, augmenter les impôts, ou compter davantage sur la Fed pour monétiser la dette, chacune de ces options ayant ses propres risques économiques.

Bien que la Chine reste un créancier majeur des États-Unis, son influence diminue. En 2010, elle détenait environ 20% de la dette américaine détenue par des étrangers ; aujourd'hui, ce chiffre est inférieur à 15%. Cette réduction pourrait, paradoxalement, renforcer la position de négociation américaine. L'idée que la Chine pourrait "faire chanter" les États-Unis en menaçant de vendre massivement ses bons du Trésor devient moins crédible. Cependant, le désengagement chinois pourrait inciter d'autres créanciers étrangers à réévaluer leur propre exposition. Si le Japon, le Royaume-Uni ou les pays du Golfe suivaient l'exemple chinois, cela pourrait déclencher une pression substantielle sur le marché obligataire américain.

Perspectives de la stratégie chinoise

À court terme, la stratégie chinoise comporte des risques. Vendre des bons du Trésor dans un contexte de hausse des taux d'intérêt peut entraîner des pertes en capital. De plus, si cette stratégie nuit à l'économie américaine, la Chine en souffrirait également, étant donné l'interdépendance des deux économies. À long terme, cependant, cette stratégie pourrait catalyser une transformation plus large du système financier international. Un ordre multipolaire pourrait émerger, avec plusieurs monnaies de réserve et centres financiers. Cette transition pourrait conduire à un système financier mondial plus fragmenté et potentiellement moins stable, soulignant la nécessité d'une coopération internationale accrue.
Un autre scénario, plus radical, verrait la création d'une nouvelle monnaie de réserve, peut-être liée à un panier de devises ou même à l'or, une idée que la Chine a déjà évoquée dans les forums internationaux. D'autres grandes économies observent attentivement. L'Union européenne, par exemple, cherche à renforcer le rôle international de l'euro. La Russie et l'Inde explorent les monnaies numériques des banques centrales (CBDC) comme moyen de contourner le système dominé par le dollar. 

En fin de compte, la décision de la Chine de se détourner des bons du Trésor américains est bien plus qu'un simple ajustement de portefeuille. C'est une stratégie multidimensionnelle visant à réduire sa dépendance économique aux États-Unis, dans un contexte de rivalité géopolitique croissante. Cette démarche est motivée par des facteurs économiques - stabiliser le yuan, diversifier les réserves, réduire l'exposition au dollar - mais aussi par des considérations géopolitiques profondes, notamment la crainte des sanctions américaines et la préparation à d'éventuels conflits. Les implications de cette stratégie sont vastes. À court terme, elle pourrait affecter les taux d'intérêt américains et la dynamique de la dette. À long terme, elle a le potentiel de remodeler fondamentalement l'ordre économique mondial, remettant en question la domination du dollar et ouvrant la voie à un système financier plus multipolaire. Pour les autres nations et les marchés financiers mondiaux, ces mouvements présentent à la fois des défis et des opportunités. Les pays et les investisseurs devront naviguer dans un environnement plus complexe et potentiellement plus volatile. Mais cette transition offre aussi la possibilité de repenser le système financier international, peut-être vers un modèle plus équilibré et résilient. En définitive, l'évolution de la stratégie d'investissement de la Chine n'est pas seulement une question financière ; c'est un reflet des changements tectoniques dans l'équilibre du pouvoir mondial, dont les répercussions se feront sentir bien au-delà des salles de marché.

Par Hicham EL AADNANI
Consultant en Intelligence Stratégique



Jeudi 6 Juin 2024

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