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Le Goncourt ferme sa porte à l’IA : peut-on encore savoir qui écrit un livre ?

Jusqu’où un écrivain peut-il utiliser l’intelligence artificielle sans perdre sa qualité d’auteur ?


Rédigé par La Rédaction le Samedi 26 Septembre 2026

L’Académie Goncourt a retiré de sa sélection 2026 le roman C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien, après des accusations de plagiat et de recours massif à l’intelligence artificielle. Au-delà du cas de l’écrivain canado-haïtien, la décision ouvre un débat beaucoup plus vertigineux : où commence et où finit désormais l’auteur ?
Il y a encore quelques années, la question aurait semblé relever de la science-fiction. En 2026, elle arrive brutalement à la table du restaurant Drouant : un roman largement produit avec une intelligence artificielle peut-il prétendre au prix Goncourt ?



Pour l’Académie Goncourt, la réponse vient de tomber.

Vendredi 25 septembre, elle a annoncé le retrait de C’était ça ou mourir, publié chez Grasset, de sa sélection pour le Goncourt 2026. L’ouvrage de l’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien figurait pourtant dans la première liste du prestigieux prix littéraire.

L’affaire est d’autant plus spectaculaire que le roman constituait l’un des succès de cette rentrée littéraire. Il avait obtenu quelques jours auparavant le prix du roman Fnac et figurait également dans plusieurs sélections de grands prix littéraires, notamment le Femina et le Médicis.

Du soupçon à l’exclusion

Deux accusations se superposent dans cette affaire.

La première concerne des faits de plagiat attribués à l'auteur. La seconde, beaucoup plus nouvelle pour le monde littéraire, porte sur l'utilisation supposée de l'intelligence artificielle pour produire une partie importante du roman.

L’Académie Goncourt invoque des analyses convergentes de chercheurs et de journalistes qui conduiraient à considérer le livre comme étant, selon elle, « très largement » produit par une intelligence artificielle. Elle affirme également vouloir protéger l’intégrité du prix et rappeler sa vocation : distinguer une littérature écrite par des femmes et des hommes.

Le message institutionnel est donc particulièrement fort : le Goncourt ne veut pas devenir le premier grand prix littéraire consacré, même indirectement, à une œuvre dont la paternité humaine serait incertaine.

Mais l'affaire est moins simple qu'elle n'en a l'air.

L’auteur nie avoir fait écrire son roman par l’IA

Thélyson Orélien conteste les accusations. Il a déclaré n’avoir « jamais utilisé l’intelligence artificielle pour produire des textes » et affirme pouvoir retracer la genèse de son livre jusqu’en 2017, avec une première forme de manuscrit datant de 2019.

Cette défense soulève une difficulté majeure : comment prouver qu’un texte a été écrit par une IA ?

Les outils de détection ne constituent pas des machines à établir la vérité. Leurs résultats peuvent varier selon les logiciels, les passages analysés et les méthodes employées. Avant le retrait du livre, certaines analyses rapportées dans la presse avaient d'ailleurs produit des résultats contradictoires.

Deux jours seulement avant la décision, Philippe Claudel, président de l’Académie Goncourt, appelait encore à la prudence et expliquait n’avoir rien détecté d’artificiel lors de sa propre lecture du roman.

Entre-temps, l’Académie estime donc que l’accumulation des éléments est devenue suffisante pour retirer l'ouvrage.

Le véritable problème commence maintenant

Car derrière Thélyson Orélien se profile une question autrement plus importante.

Qu’est-ce qu’« écrire avec une IA » ?

Un écrivain qui demande à ChatGPT de corriger ses fautes a-t-il utilisé l’IA ?

Oui.

Celui qui demande de raccourcir une phrase ?

Également.

Celui qui fait rechercher vingt synonymes, teste différentes constructions d’un paragraphe, demande une documentation historique ou fait traduire provisoirement un dialogue ?

Encore oui.

Mais aucun de ces usages ne signifie nécessairement que l’intelligence artificielle est devenue l’auteur du livre.

C’est précisément ici que la frontière devient difficile à tracer.

Entre le correcteur orthographique intégré à un traitement de texte et un modèle génératif produisant cinquante pages à partir d'un prompt, il existe désormais tout un continuum d’assistance technologique.

La littérature va devoir apprendre à le définir.

Demain, faudra-t-il certifier l’origine humaine d’un roman ?

Le paradoxe est saisissant.

Pendant des siècles, le problème était de déterminer si un écrivain avait copié un autre écrivain.

Désormais, il faudra peut-être également déterminer quelle proportion d’un écrivain subsiste dans son propre livre.

Les maisons d’édition pourraient progressivement demander aux auteurs de conserver leurs brouillons, versions successives et historiques de modifications. Des déclarations sur l’utilisation des outils génératifs pourraient apparaître dans les contrats d’édition. Les règlements des prix littéraires devront probablement préciser ce qui est autorisé : correction, documentation, traduction, reformulation, génération de passages ou coécriture algorithmique.

Car interdire simplement « l’IA » risque rapidement de devenir impraticable.

Elle est déjà intégrée aux logiciels de traitement de texte, aux moteurs de recherche, aux correcteurs, aux traducteurs et aux outils professionnels utilisés quotidiennement par les auteurs, journalistes et éditeurs.

La vraie distinction pourrait donc progressivement se déplacer.

La question ne sera plus : « Avez-vous utilisé une IA ? »

Mais plutôt :

« Qui a réellement produit l’œuvre ? »

Le précédent Goncourt

C’est peut-être là que la décision du 25 septembre 2026 prendra toute son importance.

L’Académie Goncourt n’a pas seulement retiré un livre de sa sélection. Elle vient de tracer, certes encore grossièrement, une première frontière symbolique entre l’écrivain assisté par la machine et la machine assistée par l’écrivain.

Cette frontière sera extraordinairement difficile à maintenir.

Car l’intelligence artificielle ne frappe plus à la porte de la littérature.

Elle est déjà entrée.

Et après avoir longtemps demandé aux écrivains : « Est-ce vraiment vous qui avez écrit cela ? », le monde de l’édition va devoir apprendre à poser une question beaucoup plus dérangeante : « Quelle part de ce “vous” est encore humaine ? »





Samedi 26 Septembre 2026

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