Chroniques philosophiques et spirituelles d’Adnane Benchakroun
Est-ce vraiment moi ?
Pourtant, ce visage n'a jamais cessé d'être le nôtre. Il a simplement continué son chemin pendant que nous étions occupés à vivre. Nous avons passé notre jeunesse à vouloir transformer notre corps, notre maturité à essayer de le préserver, et nous consacrerons peut-être une partie de notre vieillesse à apprendre à lui pardonner de ne plus être celui d'hier. Mais derrière cette expérience universelle se cache une interrogation plus profonde.
Ce corps que nous appelons le nôtre nous appartient-il véritablement ?
L'étrange illusion de la propriété
Nous disons « mon corps » comme nous disons « ma maison », « ma voiture » ou « mon jardin ». Le possessif nous rassure. Il nous donne le sentiment d'exercer une souveraineté sur ce qui constitue notre présence au monde. Pourtant, nous n'avons choisi ni notre naissance, ni notre constitution physique, ni les grandes lois biologiques qui gouvernent notre existence.
Nous pouvons entraîner nos muscles, soigner notre apparence, surveiller notre alimentation, corriger certaines imperfections. La médecine nous permet même de réparer des fonctions que les générations précédentes considéraient comme définitivement perdues.
Et c'est heureux.
Mais nous ne pouvons pas ordonner à notre cœur de battre éternellement. Nous ne pouvons pas négocier avec le temps. Nous ne pouvons pas décider que nos cellules cesseront de vieillir. Il existe donc une contradiction entre notre sentiment de propriété et notre expérience quotidienne de la fragilité.
Nous possédons un corps sur lequel nous exerçons une certaine liberté, mais dont nous ne maîtrisons jamais entièrement le destin.
Peut-être faudrait-il alors substituer à l'idée de propriété celle de responsabilité.
L'Amana, ou la sagesse de ce qui nous est confié
Dans la tradition islamique, la notion d'amana, le dépôt confié, ouvre une perspective particulièrement féconde.
Appliquée à notre condition corporelle, elle invite à considérer le corps non comme un objet dont nous pourrions disposer sans limites, mais comme une réalité envers laquelle nous avons des devoirs.
Cette interprétation spirituelle ne signifie pas que notre corps nous serait étranger. Bien au contraire.
Il est le lieu de notre existence, l'instrument de notre action, la condition de nos rencontres et de nos engagements. C'est avec lui que nous travaillons, que nous prions, que nous accompagnons nos enfants, que nous tendons la main à ceux qui souffrent.
C'est encore avec lui que nous éprouvons la joie, la fatigue, le plaisir, la douleur et la tendresse.
Le corps n'est donc pas simplement une enveloppe provisoire qu'il faudrait supporter en attendant une existence meilleure. Il participe pleinement de notre condition humaine.
Un hadith authentique, rapporté notamment par Al-Boukhari, rappelle que notre corps possède un droit sur nous. Cette formulation est remarquable.
Elle ne nous demande pas de mépriser notre condition physique. Elle nous rappelle, au contraire, que nous ne pouvons pas prétendre vivre une spiritualité accomplie tout en négligeant délibérément nos besoins fondamentaux.
Prendre soin de soi peut ainsi devenir une responsabilité morale. Mais encore faut-il distinguer le soin de l'obsession.
Quand le corps devient une vitrine
Notre époque entretient avec le corps une relation singulièrement contradictoire.
Jamais nous n'avons disposé d'autant de connaissances pour préserver notre santé.
Jamais, peut-être, nous n'avons été aussi exposés à des injonctions permanentes concernant notre apparence.
Il faut rester jeune. Paraître dynamique. Effacer les rides. Corriger les défauts. Afficher une silhouette conforme aux modèles du moment.
Les réseaux sociaux ont transformé cette pression en spectacle quotidien. Nous ne montrons plus seulement notre visage. Nous le retouchons. Nous le filtrons. Nous le comparons à des représentations qui, parfois, n'existent même pas dans la réalité.
Le miroir ne suffit plus. Il faut désormais obtenir l'approbation des autres.
Cette évolution soulève une question qui dépasse largement la cosmétique.
À partir de quel moment cessons-nous de prendre soin de notre corps pour commencer à lui demander de justifier notre valeur ?
Il ne s'agit évidemment pas de condamner la recherche de la beauté, les soins esthétiques ou le désir légitime de se sentir bien dans sa peau.
La dignité ne réside pas dans le renoncement à l'apparence. Mais il existe une différence entre embellir ce que nous sommes et refuser obstinément ce que nous devenons.
Lorsque le corps devient une vitrine, chaque imperfection risque d'être vécue comme une défaite. Et le vieillissement, qui devrait être reconnu comme une dimension naturelle de l'existence, finit par apparaître comme une faute personnelle.
Vieillir n'est pas échouer
Il faut avoir traversé quelques décennies pour mesurer combien notre rapport au corps se transforme.
À vingt ans, nous lui demandons de nous ouvrir toutes les portes.
À quarante ans, nous attendons de lui qu'il accompagne nos ambitions.
À soixante ans et au-delà, nous commençons parfois à lui demander simplement de ne pas nous abandonner trop vite.
Cette évolution n'a rien de honteux. Elle appartient à l'histoire de toute existence humaine.
Le problème commence lorsque notre société refuse d'accorder au vieillissement la dignité qu'elle reconnaît volontiers, dans ses discours, à la jeunesse.
Au Maroc, nous aimons rappeler que les personnes âgées occupent une place particulière dans notre culture.
Nous invoquons le respect des parents, la bénédiction des anciens, la transmission entre générations.
Ces valeurs sont précieuses. Mais il faut aussi avoir le courage de regarder la réalité.
Combien de personnes âgées vivent aujourd'hui dans une solitude silencieuse, parfois au milieu même de leur famille ?
Combien hésitent à évoquer leurs douleurs par crainte de déranger ?
Combien découvrent, au moment où leurs forces diminuent, que leur place dans la société dépendait davantage de leur utilité que de leur humanité ?
Une société ne démontre pas son respect pour les anciens en multipliant les hommages à leur sagesse. Elle le démontre par la manière dont elle accompagne concrètement leur fragilité.
Et cette fragilité ne doit pas être embellie artificiellement.
La maladie fait souffrir. La dépendance peut être éprouvante. La perte d'autonomie bouleverse les équilibres familiaux. Il serait injuste de transformer ces difficultés en leçons obligatoires de sagesse. Mais il serait tout aussi injuste de réduire une personne vieillissante à ce que son corps ne lui permet plus d'accomplir.
La dignité humaine ne diminue pas avec la force musculaire.
Le corps malade n'est pas un corps coupable
Il existe parfois, dans certains discours moralisateurs, une tentation dangereuse : faire de la santé la récompense d'une vie vertueuse et de la maladie la conséquence d'une négligence.
Cette manière de penser mérite d'être fermement contestée.
On peut prendre soin de soi et tomber malade.
On peut mener une existence disciplinée et connaître l'épreuve de la souffrance.
On peut être profondément croyant et éprouver la peur, le découragement ou la fatigue.
La spiritualité ne devrait jamais ajouter de la culpabilité à la douleur.
Elle peut, au contraire, nous aider à comprendre que la vulnérabilité n'est pas une indignité.
Elle nous rappelle que nous ne sommes pas tout-puissants.
Et cette reconnaissance de nos limites peut ouvrir un chemin vers davantage d'humilité. Non pas l'humilité de celui qui renonce à se soigner ou accepte passivement ce qui pourrait être soulagé.
Mais celle de l'être humain qui comprend que la médecine, la prévention et la solidarité sont nécessaires, précisément parce que notre condition demeure fragile.
Se soigner n'est pas contester sa destinée. C'est exercer la responsabilité qui nous incombe envers la vie qui nous est donnée.
Habiter son corps plutôt que vouloir le vaincre
Nous avons peut-être construit une civilisation qui nous apprend davantage à maîtriser notre corps qu'à vivre en paix avec lui.
Nous surveillons ses performances. Nous mesurons ses défaillances. Nous cherchons à repousser ses limites.
Mais nous oublions parfois de lui accorder une forme élémentaire de reconnaissance. Ce corps nous a portés à travers des joies et des épreuves dont nous sommes les seuls à connaître toute l'histoire. Il a supporté nos excès, accompagné nos efforts, traversé nos nuits d'inquiétude et nos journées de bonheur.
Il a été présent dans nos réussites comme dans nos défaites. Et lorsque viennent les années où ses capacités diminuent, pourquoi faudrait-il le considérer comme un compagnon devenu indigne de nous ?
Accepter son corps ne signifie pas renoncer à l'améliorer.
Cela signifie refuser de mesurer notre valeur à ses seules performances.
C'est comprendre qu'une vie humaine ne se résume ni à sa jeunesse, ni à sa beauté, ni à sa vigueur.
C'est aussi apprendre que le regard que nous portons sur nous-mêmes peut devenir plus juste lorsque nous cessons de nous comparer à ce que nous étions.
Apprendre à remercier le temps
Avec l'âge, certaines ambitions changent de nature.
Nous cherchons moins à impressionner. Nous éprouvons parfois moins le besoin de démontrer. Nous découvrons que certaines victoires ne méritaient pas les sacrifices que nous leur avons consentis. Et nous commençons à comprendre que le temps qui nous reste possède une valeur différente de celui que nous avons déjà traversé.
Cette prise de conscience n'est pas nécessairement triste. Elle peut être libératrice.
Elle nous invite à regarder autrement notre corps, non plus comme une machine chargée de prolonger indéfiniment nos projets, mais comme le compagnon de route d'une existence dont chaque étape possède sa propre vérité.
Le corps vieillissant nous enseigne alors quelque chose que notre jeunesse avait du mal à entendre : nous ne sommes pas définis uniquement par ce que nous pouvons faire.
Nous existons aussi par ce que nous sommes capables d'aimer, de comprendre, de transmettre et de pardonner. Et peut-être est-ce précisément lorsque le corps cesse de répondre à toutes nos exigences que nous découvrons certaines dimensions essentielles de notre humanité.
Ce qui nous appartient vraiment
Nous avons passé une partie de notre jeunesse à vouloir changer notre corps.
Une partie de notre maturité à vouloir le préserver.
Et nous passerons peut-être notre vieillesse à apprendre à lui pardonner de ne plus être celui d'hier.
Mais pourquoi lui demander pardon ? Après tout, il ne nous a rien promis.
Il ne nous a jamais garanti la jeunesse éternelle, la santé permanente ou l'absence de souffrance.
Il nous a simplement accompagnés, avec ses forces et ses limites, sur le chemin de notre existence.
Peut-être faudrait-il alors inverser notre regard. Au lieu de lui reprocher ce qu'il ne peut plus accomplir, apprenons à reconnaître ce qu'il nous a permis de vivre.
Au lieu de considérer chaque ride comme une défaite, voyons-y aussi la trace du temps traversé.
Au lieu de mesurer notre existence à ce qui nous échappe, accordons davantage d'attention à ce qui demeure.
La sagesse ne consiste pas à nier le vieillissement, encore moins à renoncer aux soins qui peuvent en atténuer les épreuves. Elle consiste à ne pas laisser le vieillissement confisquer le sens de notre vie.
Car si notre corps nous est confié, il nous appartient d'en prendre soin avec reconnaissance, sans exiger de lui ce qu'aucun corps humain ne saurait promettre.
Nous ne choisissons ni le premier jour de notre existence, ni nécessairement le dernier. Mais entre les deux, il nous reste une liberté essentielle : celle de décider comment habiter le temps qui nous est accordé.
Et peut-être qu'au terme de notre parcours, la véritable question ne sera pas de savoir combien d'années notre corps aura résisté au temps.
Mais combien de vie, de bonté et de présence nous aurons su mettre dans les années qu'il nous aura permis de traverser.












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