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Les deux axes Rabat-Madrid et Alger-Paris


Deux axes parallèles qui, comme des droites parallèles, qui ne se rencontrent ni ne se croisent, sauf pour croiser le fer. La coïncidence est assez frappante en effet, entre la visite du chef militaire algérien (et chef d’Etat de facto) Saïd Chengriha à Paris et celle du premier ministre espagnol en grande délégation à Rabat. Les deux axes vont durablement marquer la géopolitique ouest-méditerranéenne et nord-africaine et contribueront à rapprocher ou éloigner les deux ensembles continentaux.



Par Aziz Boucetta

Sur le plan géographique, les deux pays africains sud-méditerranéens ouvrent vers le nord et les deux pays nord-méditerranéens s’ouvrent sur le sud. Les quatre pays forment le trait d’union élargi entre l’Europe et l’Afrique, et de ces deux axes séparés récemment formés naîtra la nouvelle configuration eurafricaine. En toile de fond, la compréhension, ou non, de l’intérêt stratégique d’un territoire (de moins en moins) désertique communément appelé Sahara occidental, très largement reconnu (même officieusement) comme Sahara marocain, dont les Espagnols ont compris l’enjeu et duquel ces mêmes enjeux restent incompris en France.

Le roi du Maroc l’a dit, et on ne cessera de le répéter, tant cette phrase était prémonitoire et constitue aujourd’hui la pierre angulaire de la géopolitique non plus seulement marocaine, mais eurafricaine. Pourquoi eurafricaine ? Parce que les échanges commerciaux et humains entre les deux continents passent par cette zone géographique, parce que la sécurité de l’Europe est tributaire de la stabilité sahélienne et parce que, enfin, comme l’a dit Mohammed VI, du Sahara naîtront les futurs partenariats avec le Maroc, et au Sahara déclineront les anciens.

Globalement, les deux Etats européens, malgré leurs points de tensions historiques, viennent de signer un traité d’amitié qui renforce leurs relations, alors que les deux pays maghrébins se situent à la dangereuse lisière d’un conflit armé.

Quatre systèmes politiques se font face : la France est une vieille démocratie, à l’occidentale, malgré les remous qu’elle connaît depuis l’arrivée du président actuel Emmanuel Macron ; l’Espagne est, également, une démocratie à l’européenne, plus récente mais elle reste secouée par les tensions indépendantistes de sa principale région économique, la Catalogne ; le Maroc est depuis peu une démocratie à sa manière, consacrant une monarchie exécutive forte mais appuyée sur un tissu ethnique, sociologique  et politique particulier dont la dialectique avec la royauté assure une stabilité millénaire ; l’Algérie est un très jeune Etat crypto-militaire avec une armée omniprésente dirigée, à l’inverse des armées égyptienne ou pakistanaise, par une caste de « seigneurs de la guerre », une société fondée sur une économie alimentée exclusivement par la manne énergétique et dont la population est en ébullition mais étouffée par la junte.

Et c’est de là que naît la particularité...des deux axes formés par les quatre pays. L’Espagne, par son spectaculaire et durable rapprochement avec un Maroc fiable, témoigne d’une lucidité politique et économique avec son voisinage méridional, dont le pays a besoin. La France, pour sa part et pour des raisons historiques et aussi personnelles du fait de son président, a opté pour une proximité avec un régime militaire dont rien n’indique la pérennité ou la fiabilité, bien au contraire.

 

Et, en filigrane, une sourde compétition naîtra de la formation de ces deux axes entre Paris et Madrid face aux très prometteuses perspectives du Maroc, tant sur les énergies renouvelables que sur les investissements, sur la question migratoire que sur l’établissement de chaînes de valeur complémentaires et enfin sur la sécurité de l’ensemble de la zone de jonction eurafricaine. La récente déclaration conjointe entre Madrid et Rabat consacre clairement la préférence qui sera accordée à l’avenir à l’Espagne, bien évidemment au détriment de la France. Madrid a déjà surclassé Paris comme premier partenaire commercial de Rabat, depuis 2012, et l’Espagne est bien placée pour supplanter la France comme principal partenaire économique au Maroc dans les prochaines années.

En d’autres termes, Pedro Sanchez affiche une position limpide avec un système marocain tout aussi clair et cohérent, et Emmanuel Macron traite dans l’opacité avec un régime algérien opaque et instable. Bien évidemment, la mise en œuvre des accords signés entre l’Espagne et le Maroc nécessitera du temps et connaîtra des difficultés (de nature essentiellement politicienne espagnole), mais elle est enclenchée ; à l’inverse, les tractations entre Alger et Paris restent tributaires de la réaction de Moscou au changement de cap décidé par les militaires algériens ainsi qu’aux humeurs de ces derniers et au contexte politique volatile du pays.

Les années à venir détermineront les évolutions de ces deux axes, mais si les relations algéro-espagnoles sont aujourd’hui quasi suspendues par la junte algérienne, elles seront restaurées avec l’inévitable, même tardive, relève populaire et démocratique du pouvoir en Algérie. Les relations franco-marocaines, pour leur part, actuellement en apnée et probablement pour le reste du mandat actuel de M. Macron, reprendront certes mais jamais aux niveaux antérieurs. Rabat a perdu sa confiance en Paris et Alger tardera encore longtemps à lui accorder la sienne.

La relation entre Rabat et Madrid est fondée, comme il est précisé dans leur récente déclaration conjointe, sur la « reconfiguration du contexte géopolitique mondial » ; la relation entre Paris et Alger reste sans fondement autre que celui, double et problématique, d’une hypothétique réconciliation historique et d’un opportunisme industriel et militaire.

Pendant ce temps, le monde change et celui de demain appartiendra à qui saura décrypter celui d’aujourd’hui.

Rédigé par Aziz Boucetta sur Panorapost



Lundi 6 Février 2023


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