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Maroc–Algérie : la réconciliation peut attendre, la réalité géopolitique, elle, n’attendra pas


Le très intéressant research paper de Fadoua Ammari et Rida Lyammouri, publié en juillet 2026 par le Policy Center for the New South, propose de soumettre la conflictualité maroco-algérienne au « paradigme de la réconciliation ».



L’idée est intellectuellement stimulante : plutôt que de gérer indéfiniment le conflit, pourquoi ne pas transformer la relation qui le reproduit ?

Les auteurs proposent ainsi de passer de la simple normalisation à un processus beaucoup plus profond associant désescalade, désécuritisation, reconstruction de la confiance, réouverture des circulations et travail sur les mémoires. 

Je voudrais avec leurs permission, défendre ici la thèse inverse. Non parce que la réconciliation entre Marocains et Algériens serait indésirable.

Elle serait évidemment bénéfique aux deux peuples et probablement à toute l’Afrique du Nord. Mais parce qu’en politique étrangère, il faut distinguer ce qui est souhaitable de ce qui est objectivement envisageable.

Et lorsqu’on confronte, en cet été 2026, le cahier des charges de la réconciliation aux réalités politiques, diplomatiques, sécuritaires et stratégiques, une conclusion s’impose : une véritable réconciliation maroco-algérienne paraît très difficilement concevable au cours des dix prochaines années.

Une désescalade ? Oui.
Une reprise des relations diplomatiques ? Peut-être.
Une réouverture progressive de la frontière ? Pourquoi pas si un changement politique intervient.

Mais une réconciliation au sens profond donné par Ammari et Lyammouri ? C’est une autre affaire.

Le paradoxe du  research paper de Fadoua Ammari et Rida Lyammouri : ses conditions démontrent presque son improbabilité

Les auteurs ont le mérite de ne pas confondre réconciliation et poignée de main. Pour eux, transformer réellement la relation suppose une décision politique réciproque, une désécuritisation parallèle, des échanges institutionnels réguliers, une reprise des circulations humaines, un travail sur les mémoires, une gestion moins totalisante du Sahara Marocainet éventuellement l’appui de tiers acceptés par les deux capitales. 

C’est précisément là que le problème commence.

Regardons les indicateurs un par un : combien évoluent actuellement dans cette direction ?Très peu.

La frontière terrestre reste fermée depuis 1994. Alger a rompu les relations diplomatiques en 2021. La relation aérienne a été affectée. En 2024, l’Algérie a même rétabli l’obligation de visa pour les ressortissants marocains. Nous ne sommes donc pas face à deux pays engagés timidement dans une reconstruction de confiance mais à une relation dans laquelle la séparation continue à être institutionnalisée.

Le research paper reconnaît lui-même ce phénomène : 1963 constitue une matrice de défiance, 1994 institutionnalise la séparation et 2021 marque un nouveau degré dans la rivalité sécuritaire. 

Comment passer de cette trajectoire à une réconciliation profonde avant 2036 sans rupture stratégique majeure ?

Le Sahara : « distinguer sans séparer »… mais comment ?

Le papier avance une idée particulièrement intelligente : il faudrait éviter que le Sahara absorbe toute la relation algéro-marocaine. Le dossier resterait fondamental mais n’interdirait plus automatiquement une coopération dans d’autres domaines. 

Sur le papier, oui. Dans la réalité politique, c’est beaucoup plus compliqué.

Pour le Maroc, le Sahara, son Sahara, relève de l’intégrité territoriale et constitue l’une des constantes fondamentales de sa politique étrangère. L’Algérie soutient le Polisario et maintient une lecture radicalement différente du dossier.

Surtout, depuis quelques années, le rapport diplomatique international évolue sensiblement. Washington a réaffirmé son soutien à la souveraineté marocaine et au plan d’autonomie. Paris a changé de doctrine en 2024 et approfondit depuis son partenariat stratégique avec Rabat ; en mai 2026, la France et le Maroc préparaient même un traité destiné à porter leurs relations à un niveau supérieur. 

La résolution 2797 adoptée par le Conseil de sécurité en octobre 2025 a, elle aussi, donné une importance nouvelle à la recherche d’une solution politique fondée sur le compromis, tout en poursuivant le processus avec le Maroc, le Polisario, l’Algérie et la Mauritanie. 

Mais cette évolution peut produire un effet paradoxal.

Plus Rabat considère que sa position diplomatique se consolide, moins il a intérêt à revenir en arrière. Et plus Alger perçoit cette évolution comme défavorable à sa propre doctrine, plus accepter un compromis devient politiquement coûteux.

Un rapport de force qui évolue ne produit pas automatiquement la réconciliation. Il peut d’abord produire davantage de crispation.

Les budgets militaires disent autre chose que les discours de paix

Il existe ensuite un indicateur difficile à contourner : l’effort militaire.

Selon les dernières données du SIPRI, l’Algérie a consacré environ 25,4 milliards de dollars aux dépenses militaires en 2025, soit une hausse de 11 % en un an. Le Maroc a dépensé environ 6,3 milliards, en hausse de 6,6 %. Alger est désormais le premier budget militaire d’Afrique ; Rabat, le deuxième. Le SIPRI relie explicitement une part importante de ces dépenses aux tensions persistantes entre les deux pays. 

Attention au raccourci : cela ne signifie nullement que la guerre est imminente.

Cela signifie quelque chose de plus pertinent pour notre sujet : nous ne sommes pas en présence d’une désécuritisation de la relation. Or la désécuritisation constitue précisément l’une des conditions centrales du modèle proposé par le Policy Center.

On ne peut pas simultanément expliquer qu’une réconciliation profonde exige que le voisin cesse d’être perçu comme une menace stratégique, puis ignorer que les deux principales puissances du Maghreb continuent à augmenter considérablement leurs capacités militaires.

Le non-Maghreb coûte cher, mais il n’a forcé personne à se réconcilier

L’argument économique est ancien : le Maroc et l’Algérie auraient tellement à gagner ensemble que la rationalité finirait par l’emporter.

Cela fait trente ans que nous l’entendons. Et cela fait trente ans qu’il ne fonctionne pas.

Le research paper le reconnaît : l’interdépendance potentielle ne crée pas mécaniquement de confiance politique. 

Plus encore : les deux pays ont progressivement appris à contourner le coût du non-Maghreb.

Le Maroc approfondit son ancrage atlantique, européen et africain. Son initiative d’accès des États sahéliens à l’Atlantique a reçu le soutien du Mali, du Burkina Faso et du Niger. En juillet 2026, Rabat et Paris ont encore annoncé travailler à une interconnexion électrique directe entre le Maroc et la France, nouvelle illustration d’une intégration économique tournée vers d’autres espaces.

L’Algérie poursuit de son côté ses propres corridors énergétiques et alliances.

Voilà le paradoxe : le non-Maghreb est extrêmement coûteux collectivement, mais il est devenu supportable individuellement.

On peut donc continuer à perdre ensemble tout en trouvant ailleurs suffisamment de partenaires pour ne pas être obligé de se réconcilier.

Le problème du temps. Enfin, nous sous-estimons probablement la puissance du temps.

Une frontière fermée depuis 1994, c’est déjà plus de trente ans. Une génération a grandi sans traverser normalement d’Oujda à Tlemcen. Les administrations ne coopèrent plus. Les réseaux économiques transfrontaliers se sont étiolés. Les imaginaires politiques se sont séparés.

Plus grave encore : la rupture crée ses propres intérêts, ses réflexes administratifs, ses doctrines de sécurité et ses coûts politiques.

Les auteurs du rapport observent eux-mêmes que l’absence de dialogue peut finir par devenir une structure politique : la rupture cesse alors d’être anormale parce que chacun s’y habitue. La rivalité n’est plus seulement héritée ; elle est reproduite quotidiennement. 

C’est probablement là que je rejoins le diagnostic du document tout en contestant sa perspective.

Oui, la conflictualité est construite. Mais ce qui est construit n’est pas nécessairement facilement déconstruit.

2036 : peut-être la normalisation, probablement pas encore la réconciliation

Je ne crois donc pas à une fatalité historique condamnant Marocains et Algériens à être éternellement ennemis. Ce serait absurde au regard de la proximité humaine, linguistique, culturelle et familiale des deux sociétés.

Mais précisément : ne confondons pas les peuples et les systèmes géopolitiques.

Dans les dix prochaines années, le scénario raisonnablement ambitieux serait déjà considérable : empêcher l’escalade, reconstruire quelques canaux techniques, retrouver éventuellement des relations diplomatiques, faciliter les situations familiales et humanitaires, puis rouvrir progressivement certains échanges.

Ce serait déjà énorme.

La réconciliation viendrait ensuite. Car le principal enseignement que je tire paradoxalement du remarquable travail d’Ammari et Lyammouri est peut-être l’inverse de celui qu’ils suggèrent : ils ont si bien décrit tout ce qu’exigerait une réconciliation qu’ils nous permettent de mesurer combien nous en sommes encore loin.

Pour l’instant, le Maghreb n’est pas en train de se réconcilier. Il apprend surtout à vivre séparé. Et c’est peut-être cela, finalement, le plus inquiétant.



Mardi 4 Août 2026


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