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Maroc : une croissance plus forte, mais encore insuffisamment créatrice d’emplois et de pouvoir d’achat

Bilan économique de fin de mandat et enseignements pour le prochain gouvernement


Par Abdelghani El Arrasse.

À l’approche de la fin du mandat gouvernemental, l’économie marocaine présente un bilan contrasté. D’un côté, les indicateurs macroéconomiques témoignent d’une accélération réelle de la croissance, d’un effort d’investissement exceptionnel, d’une inflation fortement ralentie et d’un assainissement progressif des finances publiques.

De l’autre, le marché du travail, la situation des jeunes diplômés et le pouvoir d’achat d’une partie importante des ménages rappellent qu’une croissance solide dans les statistiques ne devient véritablement inclusive que lorsqu’elle améliore concrètement la vie quotidienne des citoyens.



Le rapport annuel 2025 de Bank Al-Maghrib et la dernière analyse de la Banque mondiale convergent sur l’essentiel :

Le Maroc a enregistré en 2025 une croissance réelle de 4,9 %, la plus élevée depuis près d’une décennie.

Elle a été soutenue par la reprise agricole, le tourisme, les mines, la construction et, surtout, par une forte dynamique d’investissement liée aux grands chantiers d’infrastructure.

Cette performance constitue un acquis important. Elle confirme la résilience du Royaume face à une succession de crises : pandémie, sécheresses, tensions géopolitiques, flambée des matières premières et perturbations du commerce mondial.

Elle traduit également les effets d’une politique volontariste en matière d’infrastructures, de protection sociale et d’attractivité des investissements.

Mais elle impose aussi une question centrale : à quoi sert une croissance de près de 5 % si elle ne se traduit pas suffisamment par des emplois durables, des revenus plus élevés et une amélioration perceptible du niveau de vie ? 

​Des fondamentaux économiques nettement améliorés

L’année 2025 se distingue d’abord par la forte progression de l’investissement. La formation brute de capital a augmenté de 16,3 %, portée principalement par les grands projets publics, les préparatifs de la Coupe du monde 2030 et le redémarrage progressif de l’investissement privé.

La construction a progressé de 6,7 %, les activités minières de 7,5 %, le tourisme de près de 7 % et l’agriculture de 8,2 %.

L’industrie manufacturière n’a cependant augmenté que de 2 %, ce qui souligne la nécessité d’accélérer la transformation industrielle et la montée en gamme de la production nationale. 

Sur le plan des prix, l’inflation est descendue à 0,8 % en 2025, après les fortes tensions enregistrées durant les années précédentes.

Cette baisse a permis de ralentir l’érosion du pouvoir d’achat et de créer un environnement plus favorable à l’investissement.

 Toutefois, une inflation faible ne signifie pas que les prix ont retrouvé leurs niveaux antérieurs : elle signifie seulement qu’ils augmentent moins rapidement.

Les ménages continuent ainsi de supporter les effets cumulés des hausses passées, notamment sur l’alimentation, le logement et certains services. 

Les finances publiques ont également connu une amélioration. Le déficit budgétaire a été ramené à 3,5 % du PIB, tandis que la dette du gouvernement central s’est stabilisée autour de 67 % du PIB.

Les réserves de change couvrent environ cinq à six mois d’importations, offrant au Maroc une protection appréciable face aux chocs extérieurs. 

Ces résultats méritent d’être soulignés. Ils renforcent la crédibilité financière du Royaume, améliorent son attractivité auprès des investisseurs et lui donnent davantage de capacités pour financer les grands chantiers économiques et sociaux.

​Un investissement public historique, mais un effet d’entraînement encore incomplet

Le Maroc est aujourd’hui engagé dans un cycle d’investissement exceptionnel : extension du réseau ferroviaire à grande vitesse, développement des aéroports, modernisation des routes et des ports, dessalement de l’eau de mer, infrastructures sportives, énergies renouvelables, santé, éducation et protection sociale.

Cette politique prépare l’économie de demain. Elle améliore la mobilité, réduit les coûts logistiques, attire les capitaux et renforce le positionnement du Royaume comme plateforme industrielle et commerciale entre l’Europe et l’Afrique.

Cependant, l’investissement public ne doit pas devenir le seul moteur de la croissance. La Banque mondiale souligne que la demande intérieure reste principalement portée par l’investissement public, tandis que la consommation privée n’a progressé que de 1,2 % en 2025, après 3 % en 2024.

Cette évolution montre que la croissance globale ne se diffuse pas encore suffisamment vers les revenus et la consommation des ménages. 

La véritable réussite des infrastructures ne doit donc pas être mesurée uniquement en kilomètres de routes, en gares, en stades ou en capacités portuaires.

Elle doit également être évaluée en fonction du nombre d’entreprises marocaines intégrées aux projets, des emplois permanents créés, des compétences transférées et de l’activité économique générée après leur mise en service.

Un chantier peut créer des milliers d’emplois pendant sa construction, puis très peu d’emplois durables une fois achevé. L’objectif doit être de transformer chaque investissement public en un véritable écosystème productif.

Le paradoxe marocain : une croissance dynamique face à un marché du travail fragile

L’économie a créé environ 193 000 emplois nets en 2025, après plusieurs années difficiles.

Ce résultat constitue une amélioration importante. Mais il demeure insuffisant au regard de l’arrivée annuelle de nouveaux actifs, des pertes d’emplois agricoles accumulées durant les années de sécheresse et du nombre élevé de jeunes en attente d’insertion professionnelle. 

La baisse récente du taux de chômage doit également être interprétée avec prudence.

Le passage d’un taux proche de 13 % selon l’ancienne enquête à un chiffre inférieur selon la nouvelle enquête de 2026 ne traduit pas mécaniquement une création massive d’emplois. 

Le Haut-Commissariat au Plan a profondément modifié la méthode de mesure afin de l’adapter aux nouvelles normes internationales.

Le HCP précise lui-même que les résultats de la nouvelle Enquête sur la main-d’œuvre ne sont pas directement comparables avec ceux de l’ancienne enquête.

La taille de l’échantillon est passée de 90 000 à 135 000 ménages, les concepts ont été révisés et de nouveaux indicateurs ont été introduits pour mesurer le chômage, le sous-emploi et les personnes disponibles pour travailler, mais ayant renoncé à rechercher activement un poste. 

Il serait donc trompeur de présenter toute la baisse statistique du chômage comme le résultat exclusif de la politique économique. Il serait tout aussi injuste d’ignorer les créations d’emplois effectivement enregistrées.

La lecture la plus honnête consiste à reconnaître l’amélioration récente tout en tenant compte du changement méthodologique.

La nouvelle enquête révèle surtout une réalité plus large : le chômage officiel ne représente qu’une partie du problème.

En intégrant les personnes sous-employées et la main-d’œuvre potentielle, la Banque mondiale estime que la sous-utilisation globale du travail atteint environ 22,5 %.

Autrement dit, plus d’une personne disponible pour travailler sur cinq reste au chômage, travaille insuffisamment ou se trouve découragée par l’absence de perspectives. 

Les jeunes diplômés, première urgence économique et sociale

Le principal défi du prochain gouvernement sera l’emploi des jeunes, particulièrement celui des diplômés. Le Maroc forme chaque année des milliers de techniciens, licenciés, ingénieurs et titulaires de masters.

Pourtant, une partie d’entre eux peine à trouver un premier emploi correspondant à sa formation.

Ce paradoxe résulte de plusieurs déséquilibres : inadéquation entre les formations et les besoins des entreprises, faiblesse de l’accompagnement vers le premier emploi, concentration des opportunités dans quelques grandes villes, insuffisance de la recherche-développement et prédominance d’activités à faible valeur ajoutée.

Certains secteurs recrutent et rencontrent pourtant des difficultés à trouver les profils adaptés : numérique, cybersécurité, industrie automobile et aéronautique, maintenance industrielle, énergies renouvelables, santé, logistique et métiers de l’eau. Parallèlement, de nombreux diplômés restent au chômage dans des filières offrant peu de débouchés immédiats.

La solution ne peut pas être de réduire l’accès à l’enseignement supérieur. Elle consiste à mieux articuler l’université, la formation professionnelle et l’entreprise.

Chaque région devrait disposer d’un observatoire prospectif des métiers, capable d’identifier les compétences recherchées dans les trois à cinq années suivantes et d’adapter les programmes en conséquence.

Une participation féminine encore trop faible

La nouvelle enquête du HCP met également en évidence un autre gisement de croissance insuffisamment exploité. Au deuxième trimestre 2026, le taux de participation à la main-d’œuvre atteignait 66,5 % chez les hommes, mais seulement 18,1 % chez les femmes.

Les femmes ne représentaient que 21,5 % de la main-d’œuvre, alors qu’elles constituent une part majeure de la population en âge de travailler

Cette situation ne constitue pas uniquement une difficulté sociale. Elle représente une perte considérable de compétences, de revenus et de potentiel économique.

Le développement des crèches, des transports sûrs, du travail flexible, de l’entrepreneuriat féminin et de l’accès des femmes rurales aux activités productives pourrait devenir l’un des principaux leviers de croissance du prochain mandat.

Croissance du PIB et pouvoir d’achat : le lien à reconstruire

Le citoyen ne juge pas l’économie à travers le seul taux de croissance. Il l’évalue à travers son salaire, son loyer, son panier alimentaire, ses frais de transport, la qualité de l’école, l’accès aux soins et la capacité de ses enfants à trouver un emploi.

L’inflation maîtrisée constitue une bonne nouvelle, mais elle doit désormais être accompagnée d’une progression réelle des revenus. Une croissance de 4 à 5 % qui profite principalement aux grands investissements et à certains secteurs capitalistiques ne suffit pas à créer un sentiment de prospérité partagée.

Le prochain cycle économique doit favoriser une meilleure répartition de la valeur ajoutée entre les entreprises, les salariés et les territoires. Cela suppose une hausse de la productivité, mais aussi des mécanismes permettant aux gains de productivité de se traduire progressivement dans les salaires.

Il convient également de renforcer la concurrence, de lutter contre les rentes et les positions dominantes, d’améliorer les circuits de distribution et de réduire les intermédiaires inutiles qui renchérissent les prix payés par les consommateurs sans améliorer suffisamment les revenus des producteurs.

Les leçons à tirer pour le prochain gouvernement

La première leçon est claire : le Maroc doit passer d’une croissance tirée principalement par l’investissement public à une croissance davantage portée par l’entreprise privée productive. L’État doit continuer à investir dans les infrastructures stratégiques, mais il doit surtout créer les conditions permettant aux PME de grandir, d’innover, d’exporter et de recruter.

La deuxième leçon concerne l’emploi. Chaque politique publique et chaque grand projet devraient comporter un objectif précis et vérifiable en matière de créations d’emplois durables. Les marchés publics pourraient intégrer davantage de critères relatifs à l’emploi local, à la formation des jeunes et à la sous-traitance auprès des PME marocaines.

La troisième priorité est l’industrialisation. Le Maroc doit approfondir ses acquis dans l’automobile, l’aéronautique, les phosphates, l’agro-industrie et le textile, tout en développant les batteries, l’électronique, les dispositifs médicaux, les industries pharmaceutiques et les technologies vertes. L’enjeu n’est plus seulement d’attirer des usines, mais d’accroître la conception, l’ingénierie, la recherche et la propriété intellectuelle réalisées au Maroc.

La quatrième leçon porte sur le financement. Malgré une progression du crédit bancaire, les petites entreprises continuent de rencontrer des difficultés pour accéder à des financements adaptés. Les dispositifs de garantie doivent être simplifiés et davantage orientés vers les entreprises capables de produire, d’exporter et de créer des emplois.

La cinquième priorité est la transformation numérique. Selon la Banque mondiale, moins d’une entreprise marocaine sur cinq utilise de façon intensive et intégrée les technologies numériques avancées. Leur diffusion pourrait accroître la productivité, améliorer la gestion et ouvrir de nouveaux marchés, à condition d’investir parallèlement dans les compétences et de ne pas laisser les petites entreprises à l’écart. 

Enfin, le Maroc doit mieux évaluer ses politiques publiques. Il ne suffit plus d’annoncer des budgets et des projets. Chaque programme devrait publier des indicateurs de résultats : emplois réellement créés, entreprises bénéficiaires, revenus générés, taux d’insertion après formation et impact sur les disparités territoriales.

Pour un nouveau contrat économique et social

Le bilan économique de fin de mandat ne peut être réduit ni à une réussite totale ni à un échec global. Les réalisations sont importantes : une croissance proche de 5 %, une inflation ramenée sous 1 %, un investissement dynamique, un déficit budgétaire contenu et des infrastructures qui transforment progressivement le pays.

Mais les fragilités sont tout aussi réelles : chômage et sous-emploi élevés, faible participation des femmes, difficultés d’insertion des diplômés, consommation des ménages encore modérée et sentiment persistant de pression sur le pouvoir d’achat.

Le prochain gouvernement devra donc franchir une nouvelle étape. Après la décennie des grandes infrastructures et de la consolidation macroéconomique, le Maroc doit entrer dans celle de l’emploi productif, de la compétence, du revenu et de la prospérité partagée.

La croissance n’est pas une fin en soi. Elle ne prend tout son sens que lorsqu’elle permet à un jeune diplômé de trouver sa place, à une entreprise de se développer, à une famille d’améliorer son niveau de vie et à chaque territoire de participer au progrès national.

Le Maroc a aujourd’hui les moyens d’ambitionner une croissance durable supérieure à 5 %. Mais la véritable mesure de la réussite sera ailleurs : dans la capacité de cette croissance à produire davantage d’emplois de qualité, à renforcer le pouvoir d’achat et à donner confiance à toute une génération.

Rédigé par Abdelghani El Arrasse : Analyste économique Membre de L’AEI



Mercredi 5 Août 2026


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