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Marocain, point c’est tout


Les événements récents de Ceuta et Melilla me désolent profondément. Ils me rappellent surtout une réalité que les catégories administratives finissent parfois par nous faire oublier : que nous vivions au Maroc ou ailleurs, nous sommes d’abord Marocaines et Marocains.



Par Dr Az-Eddine Bennani

Dans une précédente tribune, « L’exploit des Marocains révèle aussi les limites de nos systèmes », je me suis interrogé sur les conditions qui permettraient aux Marocaines et aux Marocains de réussir sans que leur réussite dépende de l’exil, du sacrifice ou de l’exception.

Les événements récents de Ceuta et Melilla, deux villes que je considère marocaines sous administration espagnole, me conduisent aujourd’hui à prolonger cette réflexion sur un terrain plus personnel : celui de l’appartenance, de l’éloignement et des mots que nous utilisons pour désigner celles et ceux qui vivent une partie de leur existence hors du Maroc.

Je suis profondément désolé de voir des Marocains, notamment des jeunes, considérer parfois le départ comme la seule perspective possible. Derrière les images, les statistiques et les débats politiques, il y a des êtres humains. Il y a des familles. Il y a des parents. Il y a surtout des séparations dont on mesure rarement le coût psychologique.

Je voudrais ici témoigner de ce que représente cette séparation.

J’ai quitté le Maroc en 1975 pour poursuivre mes études en France. Près de cinquante années se sont écoulées depuis. Je peux témoigner d’une chose : vivre loin de ses parents, quels qu’ils soient, est une véritable déchirure psychologique. Les années passent, les trajectoires professionnelles se construisent, les responsabilités s’accumulent, mais la distance ne disparaît jamais complètement.
Celui qui part emporte avec lui beaucoup plus qu’un passeport.

Il emporte des visages, des voix, des habitudes, des rues, des odeurs, des souvenirs d’enfance. Il emporte ses parents et ses aïeux dans sa mémoire. Il emporte surtout une partie du pays dont il est issu.

C’est pourquoi je crois qu’aucun Marocain ayant longtemps vécu à l’étranger ne peut, s’il témoigne honnêtement de son expérience, réduire la question à cette formule simpliste : « ailleurs, c’est mieux ».

Ailleurs, certaines choses fonctionnent mieux. D’autres fonctionnent moins bien. On peut y trouver des opportunités professionnelles, des institutions différentes, des conditions de travail ou de recherche que l’on n’aurait peut-être pas trouvées au même moment au Maroc. Il faut pouvoir le reconnaître.

Mais « mieux vivre » ne se résume pas à une carrière, à un salaire, à des infrastructures ou à des indicateurs économiques.
Il existe une dimension que les classements internationaux ne mesurent pas : celle des racines.

Le Maroc est le pays de nos aïeux, de nos parents, de nos enfances et d’une partie essentielle de notre mémoire. Pour beaucoup d’entre nous, il demeure présent même lorsque nous sommes physiquement à des milliers de kilomètres.
C’est ainsi que j’ai vécu pendant toutes ces années.

Je pouvais être en France, aux États-Unis ou ailleurs : je vivais aussi avec le Maroc que je portais en moi. La géographie disait où je me trouvais. Elle ne disait pas entièrement qui j’étais.

Pourtant, au fil des années, différentes expressions ont été utilisées pour nous désigner : « Marocains résidant à l’étranger », « Marocains du monde », « diaspora marocaine ». J’ai même entendu un jour le terme « Chibani », lors d’une rencontre à l’École Mohammadia, dans le cadre du programme FINCOME, prononcé par une personne pour laquelle j’ai par ailleurs beaucoup d’estime.
Ce mot m’avait interpellé.

Non parce qu’il faudrait nier l’âge ou le temps qui passe. Mais parce que derrière les mots se cachent parfois des catégories qui finissent par installer, consciemment ou non, une distance entre les Marocains.

Pourquoi devrais-je devenir un Marocain particulier parce que j’ai vécu ailleurs ?

Nous n’appelons pas les Marocains qui vivent au Maroc les « Marocains du Maroc ». Nous ne les désignons pas comme les « Marocains résidant au Maroc ».

Nous disons simplement : les Marocains.

Alors pourquoi faudrait-il que la géographie transforme l’identité de ceux qui vivent ailleurs ?

Et lorsque je parle d’identité, je pense à une parole qui m’a profondément marqué. Un grand sage marocain, un homme d’État très respecté, dont l’humanité et l’humilité sont sans égales, m’a rappelé un jour quelque chose d’essentiel : il n’y a qu’une seule identité, l’identité marocaine.

Cette phrase simple dit beaucoup.

Elle ne nie ni nos parcours, ni nos différences, ni les pays dans lesquels nous avons vécu. Elle ne nie pas davantage les appartenances culturelles multiples qui peuvent enrichir une vie. Elle rappelle simplement qu’une frontière géographique ou une adresse de résidence ne crée pas plusieurs catégories de Marocains.

Un Marocain vivant à Rabat est marocain.

Une Marocaine vivant à Casablanca est marocaine.

Un Marocain vivant à Paris, Montréal, Bruxelles, Dakar ou New York reste marocain.

La résidence est une situation géographique et administrative. Elle ne devrait jamais devenir une catégorie identitaire.

Cette distinction est d’autant plus importante que le Maroc a besoin de toutes ses forces. De celles qui vivent sur son territoire comme de celles qui ont acquis ailleurs des expériences, des compétences, des réseaux et des savoirs susceptibles d’être utiles au pays.

Il ne s’agit donc pas seulement de changer les mots. Il s’agit de changer notre regard.

Et ce mot, regard, n’est pas anodin pour moi.

Il existe des ressentis que je ne parviens pas toujours à exprimer par mes écrits ou par mes paroles. J’ai alors éprouvé le besoin de les exprimer autrement : je les ai peints.

Je les ai peints manuellement, de mes propres mains, sans aucune intelligence artificielle.

Ces œuvres sont devenues une autre manière de raconter ce que les mots ne suffisent parfois plus à dire : les regards, les visages, les absences, les deux rives, la mémoire, l’éloignement, les personnes qui restent et celles qui ne sont plus là.

À partir de la rentrée, après une première exposition test à Tanger, j’exposerai ces œuvres dans les lieux qui considéreront que cette démarche et cette exposition peuvent être utiles.

Ce n’est pas, pour moi, une rupture avec l’écriture. C’en est peut-être le prolongement.

Lorsque les mots ne suffisent plus, les regards prennent le relais.

Au lieu de considérer les Marocains vivant hors du territoire comme une population extérieure qu’il faudrait périodiquement « mobiliser », nous devrions les considérer comme une composante permanente de la communauté nationale.
Ils n’ont jamais cessé d’en faire partie.

Et si nous voulons que les nouvelles générations ne vivent plus le départ comme une obligation, il faut également entendre ce que nous disent les événements de Ceuta et Melilla.

Notre responsabilité collective n’est pas seulement d’empêcher des jeunes de risquer leur vie pour partir.

Elle est de continuer à construire et à développer un Maroc dans lequel ils puissent imaginer leur avenir.

Un pays où partir reste un choix et non une nécessité. Où revenir est possible. Où rester n’est pas vécu comme un renoncement. Où l’expérience acquise ailleurs peut être reconnue sans que celui qui revient soit considéré comme extérieur à son propre pays.
Après près de cinquante années entre plusieurs espaces géographiques, je n’oppose pas le Maroc au reste du monde. J’ai beaucoup reçu des pays dans lesquels j’ai étudié, travaillé, enseigné et vécu, et je leur en suis reconnaissant.

Mais aucune réussite professionnelle ne remplace la présence d’un père ou d’une mère. Et lorsqu’ils disparaissent, vient aussi le regret de tous ces moments que la distance ne nous a pas permis de vivre auprès d’eux. On comprend alors que certaines absences ne se rattrapent jamais, quels que soient le parcours accompli, les réussites obtenues ou les kilomètres parcourus. Aucun parcours international ne peut nous rendre ce temps perdu auprès de ceux que nous aimions.

Et aucun qualificatif administratif, sociologique ou médiatique ne devrait nous éloigner symboliquement du pays auquel nous appartenons.

MRE, Marocain du monde, diaspora, Chibani : ces mots peuvent avoir leur histoire, leur utilité ou leur contexte. Mais aucun ne devrait devenir une identité qui se substitue à l’essentiel.

Je ne suis pas un Marocain « du monde » opposé à un Marocain « du Maroc ».
Je ne suis pas davantage défini par le fait de résider ici ou ailleurs.
Je suis Marocain.
Point, c’est tout.



Lundi 10 Août 2026


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